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2023/01/31 – Mc 5, 21-43

Au bord du lac, une foule s’est assemblée autour de Jésus. Un chef de synagogue nommé Jaïre vient supplier Jésus de venir imposer les mains à sa petite fille qui est entre la vie et la mort. Jésus part aussitôt avec lui. Une femme qui souffrait d’une maladie incurable veut toucher le vêtement de Jésus pour être guérie.  Jésus se rend compte qu’une force est sortie de lui et demande qui dans la foule l’a touché. Les disciples lui font remarquer que la foule le presse de tous côtés. La femme guérie se jette à ses pieds. Jésus lui dit : « Ta foi t’a sauvée. Va en paix. » On annonce la mort de la petite fille. Jésus rassure le père en lui disant de croire. Arrivé à la maison, il fait sortir tout le monde et, avec le père et le mère et aussi quelques disciples (Pierre, Jacques et Jean), il va où est l’enfant, la prend par la main et la fait se lever en lui disant: Thalita koum..  Les gens sont bouleversés mais Jésus recommande le silence, puis il suggère de faire manger la petite fille.

C’est un texte rempli de détails. Ce sont les souvenirs d’un témoin oculaire comme le nom du chef de synagogue et la parole de Jésus en araméen. Mais ce sont les souvenirs d’un conteur qui relate à mesure que ces souvenirs reviennent, donc pas nécessairement en ordre, comme l’âge de la petite fille qui nous est dit quand tout est fini! Ce sont des souvenirs qui ne sont pas retouchés ou édités, comme l’ignorance de Jésus sur qui l’a touché, une ignorance qui embarrassera Matthieu et Luc, de même que la remarque fort cavalière des disciples: « Comment peux-tu demander cela quand tout le monde te presse? »

Ce récit est pourtant dans la ligne de la présentation de Jésus par Marc : il est celui que Jean Baptiste annonçait comme plus puissant que lui ; il avait reçu l’Esprit et affrontait les esprits mauvais qui devaient lui obéir. Il affrontait aussi les différentes forces du mal comme la lèpre et les maladies. Les deux femmes ici représentent des cas très graves. L’une a une maladie incurable : les médecins ne peuvent rien faire. En outre, comme il s’agit d’une perte de sang, elle est rituellement impure et ne doit toucher personne. L’autre finalement est considérée comme morte: les gens ont commencé les lamentations funèbres. Il suffit d’une parole de Jésus pour la ramener à la vie. Et pour la première, il a suffi qu’elle touche au vêtement de Jésus. Le Messie puissant est à l’oeuvre.

Mais les deux cas illustrent bien la démarche de la foi. Le père demande à Jésus de venir pour que sa petite fille soit sauvée.  La femme pense : Si je parviens à toucher son vêtement, je serai sauvée.  Et Jésus lui dit : Ta foi t’a sauvée. Ce sont donc deux beaux exemples de foi. La réponse de Jésus est irrésistible : avec le père, il se met tout de suite en route pour aller chez lui. Au toucher de la femme, la rencontre dans la foi se fait immédiatement: elle est guérie non seulement de sa maladie mais aussi de l’impureté rituelle qui l’isolait des autres.

Finalement, en dessous des mots, il semble y avoir une marque de tendresse dans la façon de Jésus de parler de la petite fille. Les serviteurs de Jaïre lui disent : Ta fille. Jaïre, lui, parle de sa petite-fille.  Le narrateur, lui, parle de l’enfant. Mais pour la parole de Jésus en araméen, Marc emploie une sorte de diminutif (au neutre !) qu’on pourrait peut-être traduire par ma-toute-petite. Quand tout est terminé, Jésus, lui, continue d’être intéressé par la petite fille et recommande qu’on lui donne à manger. Il y a certainement une touche de familiarité et même de tendresse de la part de Jésus pour cette petite fille.

 Jean Gobeil SJ 

 

2023/01/30- Mc 5, 1-20

Pour ce lundi, le long passage proposé à notre réflexion décrit une scène  spectaculaire. L’événement se produit en terre païenne : dans la Décapole ou « au pays des Géraséniens ».  Le malade qui bénéficiera du pouvoir de Jésus est un fou furieux, que personne ne pouvait  maîtriser et qui hantait les tombeaux et les montagnes, se déchirant avec des pierres et poussant des cris affreux. Il semble donc que les humains aient abandonné ce forcené, l’estimant irrécupérable parce que son mal était sans remède : impossible aux simples mortels d’arracher cet individu à la foule de démons qui avaient élu domicile en lui.

Ce cas désespéré permettra une démonstration de l’étendue de la puissance de Jésus. Le possédé reconnaît cette puissance car, cette sorte d’Hercule détraqué se précipite vers Jésus, non pas pour l’attaquer et  le mettre en pièces  mais pour se prosterner devant lui. On s’attendrait à ce qu’il demande la guérison, comme c’est toujours le cas quand un malade rencontre Jésus, mais en fait, ce cinglé n’a même plus la faculté de la parole indépendante. Ce sont les démons qui parlent par sa bouche, le réduisant au rang d’un simple  instrument. Ils demandent à Jésus de les laisser tranquilles, mais c’est bien évident qu’il n’accèdera pas à cette requête en abandonnant le pauvre homme à leur empire.

La confrontation inévitable prend des allures étranges. Jésus intime aux démons de sortir de cet homme. En fait, il semblerait qu’ils aient un porte-parole qui en leur nom, engage la négociation avec Jésus. C’est lui qui supplie, (ne me tourmentes pas), qui révèle qu’ils sont « Légion », et qui insiste pour ne pas être envoyé hors du pays. Surprenante demande qui suggère que ces démons sont sédentaires ou qu’ils ne parviendraient pas à opérer en terre sainte, car, « hors du pays » signifie probablement « en terre d’Israël ». Et c’est ce porte parole qui finit par trouver une solution : « Envoie-nous dans les porcs pour que noue entrions en eux. » Il le leur permit, et le troupeau de porcs se précipita de la falaise dans la mer. Il y en avait environ deux mille.

Les porcs sont impurs. Comme les démons. On ne devrait donc pas regretter leur noyade, métaphore de  la domination irrésistible du Fils de Dieu. Mais en fait, tout ne finit pas bien! L’homme délivré des démons n’obtient pas le privilège de suivre Jésus. Ceux qui ont assisté à la scène du naufrage des porcs sont saisis de panique : ils s’enfuient, répandent la nouvelle, et à leur tour, ceux qui entendent leur récit sont saisis de crainte. Ils demandent à Jésus de s’éloigner de leur territoire. Mais pourquoi le supplient-ils de s’en aller? On pourrait avancer l’explication suivante.

L’acte de puissance que Jésus vient de poser signifie qu’il concentre en lui l’aspect redoutable du sacré : le tremendum.  Cet aspect du sacré est dangereux et l’on doit s’en protéger, même et surtout parce qu’il est attirant, un peu comme un feu  nocturne en plein air : les flammes captivent les insectes qui finissent par s’y brûler les ailes et tomber dans le brasier. Et si le texte n’était pas plus proche d’un conte fantastique que d’un reportage, il y aurait un autre argument pour souhaiter que le guérisseur de Nazareth retourne chez lui au plus vite : sa propre sécurité! Car, précipiter deux mille porcs dans la mer, c’est provoquer un désastre économique. Pour les gens de la Décapole, un porc n’est pas impur : c’est de la nourriture. Même de nos jours, un entrepreneur chrétien dont on provoquerait la banqueroute de cette manière réagirait violemment : il tuerait Jésus ou le poursuivrait pour dommages et intérêts.

Jean Gobeil SJ 

2023/01/28 – Mc 4, 35-41

Un correspondant de Californie me demandait récemment si la présente crise économique annonçait la fin du monde. Pour les spécialistes de la finance en effet, cette crise peut leur paraître la fin de leur monde. Lorsque leur bulle de la spéculation s’évapore, tout semble s’évanouir dans l’espace. Notre sécurité dépend évidemment de la valeur à laquelle on a rattaché sa personne. Or tout est relatif dans notre monde, un coup de vent peut tout balayer. Se raccrocher par la foi à l’Absolu est l’unique moyen d’assurer son avenir et sa sécurité.

La tempête apaisée par le Christ est un événement, qui a toutefois une signification symbolique au-delà de la réalité immédiate. Jésus avait enseigné toute la journée la foule qui l’écoutait sur le rivage. “Le soir de ce même jour”, il invite ses disciples à “passer de l’autre côté du lac.” Ce passage vers l’autre rive n’est pas simplement un trait anecdotique, il peut signifier le passage du disciple vers l’au-delà de son existence terrestre. Des obstacles et des épreuves, symbolisés par la tempête sur le lac, rendent ce voyage  pénible et périlleux. Le vent s’engouffre subitement dans le couloir au nord du Lac de Galilée, où des vagues violentes peuvent atteindre six mètres de hauteur.

Lorsque cet ouragan s’élève, que les vagues se jettent dans la barque qui se remplit d’eau, les disciples sont effarés devant la perspective d’une mort imminente. Démunis en face des forces de la nature, ils ne voient aucun moyen de salut. Ils sont atterrés, car ils ne comptent que sur eux-mêmes. Jésus leur reprochera de ne pas avoir la foi, la confiance en sa présence, même s’il dort. Déjà auparavant, la même tentation tourmentera le fidèle des psaumes qui accuse le Seigneur d’être silencieux, de dormir : “Réveille-toi, Seigneur ! pourquoi restes-tu inactif ? (Ps 44, 24) Si on avait la foi, on aurait confiance en sa protection en vertu de sa seule présence, même s’il semble absent ou ne pas répondre.

Jésus nous donnera l’exemple parfait de cette confiance au dernier moment de sa mission, lorsqu’il remettra sa personne entre les mains de Dieu: “Père, je remets mon esprit entre tes mains” (Lc 23, 46). Cloué à la croix, Jésus est devenu le plus pauvre, complètement démuni, mais il se livre totalement à Dieu, apparemment absent. Endormi dans la barque qui menace de sombrer, Jésus dort, remettant sa personne entre les mains de Dieu. À son réveil, ressuscité par Dieu présent en lui, il a le pouvoir de commander aux forces du mal et de dominer les démons, que représentent les vagues rugissantes du lac.

L’existence humaine se déroule dans un combat incessant entre les forces de la vie et les puissances de la mort, en nous-mêmes et autour de nous. À certains moments, les épreuves nous amènent presque à l’anéantissement, à la mort. Nous nous sentons démunis, incapables de faire face à des défis qui nous paraissent démesurés, qui vont nous écraser. Si nous fixons notre regard seulement sur nous-mêmes, sur nos limites, l’angoisse s’empare de nous. Devant un cancer généralisé, que pouvons-nous faire? Regarder plus haut et au-delà de nos possibilités humaines.

Il faut se rappeler sans cesse que la peur surgit en nous dans la mesure où nous manquons de foi. Au général Abner, demeuré fidèle au Dieu d’Israël, mais apeuré par les menaces de la reine impie Athalie, le grand prêtre lui répond fermement: “Je crains Dieu, cher Abner, et n’ai point d’autre crainte” (Jean Racine, Athalie, 1er acte). La foi bannit toute peur !

Jean-Louis D’Aragon SJ   

 

2023/01/27 – Mc 4, 26-34

Dès notre naissance, nous sommes en nous-mêmes le théâtre d’un combat entre le bien et le mal, entre les virus qui nous attaquent et notre système immunitaire. Au niveau moral, des tentations nous sollicitent auxquelles nous résistons de notre mieux. Autour de nous, la haine et la violence livrent un combat de destruction contre les forces de stabilité et de paix. Une sorte de guerre universelle sévit partout, entre la haine et l’amour, entre la mort et la vie.

Face à de nombreuses critiques contre la foi chrétienne, nous sommes parfois découragés dans la crainte d’être submergés. Comment répandre la Bonne Nouvelle “jusqu’au bout du monde” (Actes 1,8), comme le Seigneur ressuscité nous l’a commandé? Les disciples de Jésus et les premiers chrétiens subissaient la même tentation du découragement. Ils étaient peu nombreux. noyés et méprisés, sans prestige dans la masse du monde perverti de l’époque.

Mystère de la vie

Pour contrer cette tentation de découragement, Jésus présente aux siens deux paraboles qui illustrent la puissance invisible de la croissance et de la vie. Du grain jeté sur la terre ne semble donner aucune garantie d’avenir. Ce geste peut même paraître stupide. Si nous n’avions jamais vécu l’expérience du grain qui, de lui-même, pousse, mûrit et devient une gerbe, nous penserions que ce geste de semer est insignifiant. La preuve, c’est que les premiers humains n’ont découvert qu’après des siècles ce mystère de l’agriculture, qu’il fallait semer pour récolter. Le grain pousse de lui-même, jour et nuit, sans intervention humaine. Nous ne pouvons qu’admirer ce mystère de la croissance, mais sans l’accélérer. Un brin d’herbe qui apparaît dans une fissure du trottoir révèle la puissance de la vie qui surgit partout, même là où le béton s’y oppose et semble la comprimer. La patience et l’espérance débouchent sur la moisson.

Nous avons souvent l’illusion enfantine que des interventions extérieures, des actes de puissance pourraient écraser le mal, pour permettre au bien de fleurir. Dieu tout-puissant pourrait transformer le monde en un instant. Mais un tel rêve “enfantin” n’atteindrait que l’extérieur de la réalité, tandis que le Créateur intervient discrètement, en profondeur. La puissance de la vie qu’il suscite est invisible, mais rien ne lui résiste.

 Comprendre les paraboles

Tout l’enseignement de Jésus est une parabole pour la foule, avec une face visible et une autre, invisible, qui lui correspond. Pour comprendre, il faut être au diapason du Christ, sur la bonne longueur d’ondes, avoir de l’empathie. Sans cette ouverture à une parole nouvelle, tout devient énigmatique. Quand une personne nous est antipathique, nous ne voyons que ses défauts. Il faut l’aimer pour la comprendre et l’apprécier. Il en est de même pour le message du Christ, surtout lorsqu’il nous déconcerte. Au-delà de l’apparence, celui qui croit découvre la vérité, la lumière, qui projette ses rayons sur le chemin de la vie et du bonheur. C’est la pédagogie qu’emploie Jésus pour instruire ses disciples, qui finiront par comprendre.

L’Évangile est une puissance de lumière et de vie, qui peut transformer le monde. Mais ce n’est pas une force fulgurante qui bouscule, qui détruit tout pour recréer en un clin d’oeil. Pour un effet durable, il faut l’enracinement dans le coeur des humains. C’est par la patience et la persévérance que le grain de blé parvient à produire une gerbe.

Les combats sanguinaires entre les gladiateurs, qui devaient s’entretuer pour le plaisir sadique des spectateurs, ont continué à Rome, même après le christianisme. Mais un ermite, scandalisé par ces spectacles, décida d’intervenir. Lui seul contre une populace de milliers de spectateurs, quelle témérité! Télémacus se rendit à Rome, entra dans le Colisée où se déroulaient des combats et s’interposa entre les gladiateurs. La foule, furieuse et frustrée de son spectacle, réclama et obtint sa mort. On aurait pu penser que cet ermite avait sacrifié inutilement sa vie. Mais sa dénonciation courageuse de cette barbarie sadique suscita la réflexion du peuple, qui prit conscience de sa culpabilité. Ce fut la fin de ces ignobles spectacles. L’intervention non violente d’un seul eut finalement raison de la passion sanguinaire des foules.

Jean-Louis D’Aragon SJ

2023/01/26 – Lc 10-1-9

Le Seigneur en choisit soixante-douze parmi ses disciples et les envoie deux par deux dans les endroits où il doit aller lui-même. Il leur demande de prier d’abord le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson, ensuite de n’emporter rien avec eux comme sécurité: ils doivent faire confiance en la Providence. Ils doivent offrir la paix à la maison qui veut les recevoir et accepter ce qu’on leur offre à manger. Ils doivent aussi se contenter de la maison qui les a reçus. Ils doivent annoncer que le Règne de Dieu est proche et ils ont le pouvoir comme Jésus de faire des guérisons.

Les Douze avaient reçu la mission d’aller annoncer la venue du Règne de Dieu. Ils avaient même reçu les mêmes pouvoirs que Jésus. Comme 72 est le chiffre de toutes les nations dans la Bible, la même mission est maintenant confiée aux disciples en général. Ils devront être les témoins devant toutes les nations de la réalisation des Ecritures dans la personne du Christ, comme cela sera confirmé à la fin de l’évangile de Luc (24, 47-48).

Mais en même temps, notre texte souligne que c’est Dieu qui est réellement à l’oeuvre. C’est lui qui envoie les ouvriers. C’est sur lui que doivent compter ceux qui sont envoyés. Mais, et c’est là le paradoxe qu’on retrouve à travers toute la Bible, Dieu a besoin des hommes, comme disait le titre d’un ancien film. Abraham n’aurait pas eu d’alliance ni de descendant s’il n’avait pas donné sa réponse à Dieu. Et Dieu avait besoin de la réponse de Marie pour l’Incarnation de son Fils. C’est Dieu qui sauvait Israël en se servant des Juges et pourtant il avait besoin de leur réponse d’abord. La réponse de ceux que Dieu choisit pour être ses prophètes est particulièrement importante dans les récits de leur vocation.

Timothée et Tite, des disciples de Paul appelés à travailler dans des communautés chrétiennes naissantes alors qu’on n’avait pas de modèle tout fait qu’on pouvait suivre, devaient se reconnaître parmi ces 72.

Ignace de Loyola certainement se reconnaissait dans ce modèle, lui qui disait qu’il fallait tout faire comme si le succès dépendait de nous mais, une fois qu’on avait tout fait, il fallait se rappeler que c’est Dieu qui fait tout.

Jean Gobeil SJ 

2023/01/25 – Mc 16, 15-18

Conversion de saint Paul         

Après la résurrection, Jésus donne aux Onze leur mission. Ils doivent proclamer la Bonne Nouvelle sans limites. Ceux qui croiront et recevront le baptême seront sauvés. Ceux qui croiront feront des signes en son nom: chasser les esprits mauvais, parler un langage nouveau, échapper à des dangers mortels, imposer les mains aux malades qui s’en trouveront mieux..

Dans la première lecture, Paul relate le récit de sa conversion. Il rapporte les paroles d’Ananie après qu’il lui ait fait retrouver la vue : le Dieu de nos pères t’a destiné à connaître sa volonté, à voir celui qui est le Juste et à entendre  la parole qui sort de sa bouche. Car tu seras pour lui, devant tous les hommes, le témoin de ce que tu as vu et entendu. (Actes 22,14-15)

La mission de Paul est donc de s’adresser à tous les hommes. C’est cet aspect universaliste de son oeuvre qui l’a fait surnommer l’Apôtre des Gentils, aspect que l’on retrouve dans la conclusion de l’évangile de Marc: les apôtres doivent proclamer la Bonne Nouvelle sans limites. Comme Marc parle seulement de la vie publique de Jésus et surtout de ses actions, concrètement c’est toujours d’Israël qu’il s’agit. Luc avait profité de l’évangile de l’enfance, avec l’annonce des anges aux bergers et les paroles du vieillard Syméon au temple, pour indiquer que la personne du Christ dépassait Israël. De même, Matthieu, avec la visite des mages, laissait entendre que la réponse des non-juifs serait supérieure à celle des autorités religieuses et politiques d’Israël.

Marc a quand même deux récits qui montrent que ceux qui sont en dehors d’Israël ne sont pas exclus.  Il y a d’abord la guérison par Jésus de la fille d’une Syrophénicienne, c’est-à-dire d’une non-juive vivant dans le Liban actuel. Matthieu empruntera ce récit à Marc. Il y a ensuite la guérison d’un possédé dans le territoire de la Décapole, où l’élevage des porcs montre bien qu’on est en territoire non-juif. Or l’homme qui est guéri voulait suivre Jésus mais celui-ci lui confia plutôt la mission de témoigner parmi les siens de ce que Jésus avait fait. Ce récit est emprunté et par Matthieu et par Luc.

Mais dans les dernières paroles de Jésus que nous avons ici, les Onze ont reçu la mission de proclamer la Bonne Nouvelle sans limites. C’est leur mission et c’est ainsi qu’ils sont envoyés (apôtres).

Quand les communautés chrétiennes choisiront des gens pour les envoyer en mission, ils les appelleront apôtres. C’est ainsi que Barnabé et Paul, choisis par l’église d’Antioche et envoyés dans une première mission, sont appelés apôtres. Et Paul, à son tour, considérera que tout chrétien a reçu des apôtres la mission de témoigner selon la part que l’Esprit lui a donnée.

Jean Gobeil SJ 

2023/01/24 – Mc 3, 31-35

Jésus est dans une maison où il y a beaucoup de monde. Sa mère et ses frères arrivent mais ils doivent rester dehors à cause de tous les gens assis autour de lui. Ils le font donc demander. On dit à Jésus: Ta mère et tes frères te cherchent. Jésus pose la question: Qui est ma mère? Qui sont mes frères? Il regarde autour de lui et dit: Voici ma mère et mes frères. Celui qui fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma soeur, ma mère.

Cette façon vague de Marc de parler de la famille de Jésus sans nommer personne peut représenter la parenté de Jésus en général. Il en a été question un peu plus tôt. Juste avant l’épisode précédent des scribes qui attribuaient les pouvoirs de Jésus à Satan et qui étaient ainsi en opposition à la mission de Jésus, les siens avaient été mentionnés comme étant eux aussi en opposition à cette mission. Ils disaient de Jésus qu’il était-hors-de-lui-même, ce qui peut avoir voulu dire qu’il avait perdu la tête. Après tout, on devait savoir dans la famille que Jean Baptiste avait été arrêté et que ce n’était pas le temps d’attirer l’attention. Ils veulent se-saisir-de lui: c’est le même mot qui est employé pour les soldats qui vont arrêter Jésus au jardin des Oliviers (14,44.46). Il n’y a donc aucun doute que ce groupe, lui aussi, est en opposition à la mission de Jésus.

Ils sont maintenant arrivés à la maison où se trouve Jésus. Ils ne peuvent entrer à cause de tous ceux qui sont déjà là. Marc précise leur position qui est importante: ils sont assis en cercle autour de Jésus. Ce n’est pas la cohue d’une foule. C’est la position de ceux qui sont là pour écouter un rabbin, pour se faire instruire comme des disciples. Ce sera la position de Marie, la soeur de Lazare, qui écoutait la parole de Jésus, assise aux pieds du Seigneur  (Luc 10,39) .

On transmet la demande à Jésus: Ta mère et tes frères sont là dehors qui te cherchent. Jésus pose la question: Qui est ma mère? qui sont mes frères ?

Et regardant-autour: Jésus a cette façon spéciale de regarder avant de faire une déclaration importante. Il regarde ceux qui sont assis comme des disciples comme s’il les regardait un par un. Et c’est alors qu’il leur déclare: Voici ma mère et mes frères. Celui qui fait la volonté de Dieu

Sa vraie famille sont ceux qui écoutent la volonté de Dieu en l’écoutant. Il prend certainement une distance vis-à-vis de la parenté charnelle: cela ressemble même à une rupture avec ceux qui rejettent sa mission. Il rappelle où est la priorité. Ce rappel est important pour les auditeurs de Marc, les chrétiens de Rome, soumis à une persécution: leur appartenance à la communauté chrétienne les oblige parfois à une semblable rupture avec les liens du sang. C’est cette communauté qui est la vraie famille dont les membres s’appellent frères et soeurs.

Jean Gobeil SJ

2023/01/23 – Mc 3, 22-30

Il y a de ces jours où tout va mal et qu’on se sent lâché même par ceux dont le soutien devrait nous être acquis. L’évangile d’aujourd’hui relate l’un de ces jours dans la vie de Jésus. Les gens de sa « maison », de sa parenté, cherchent à « s’emparer de lui », l’estimant fou. Ce n’est probablement pas par amour qu’ils veulent le neutraliser : ils ont envie de se protéger en lui imposant le silence parce qu’il les met en danger par ses propos et ses gestes qui attirent des foules et provoquent la controverse.

Mais ils ne parviennent pas à leurs fins, car ils le trouvent en plein débat avec des gens très importants venus de la capitale: des scribes descendus de Jérusalem! Il ne s’agit pas d’une discussion tranquille et civilisée. Jésus est en train de se faire carrément insulter. On peut imaginer les scribes circulant dans la foule, faisant tout leur possible pour miner la crédibilité de Jésus en chuchotant à tous ceux qui veulent les entendre : « Il a Béelzéboul en lui »; « C’est par le chef des démons qu’il chasse les démons. » De nos jours, pour plus d’efficacité, ils distribueraient des tracts sur papier ou sur internet.

Jésus se rend compte qu’on est en train de le poignarder dans le dos. Il décide de faire face en interpellant ses détracteurs qui ne se savent pas déjà démasqués.  Il les fait venir et leur dit : « Comment Satan peut-il expulser Satan?… Si Satan s’est dressé contre lui-même et s’il est divisé, il ne peut pas tenir, c’en est fini de lui. » Très drôle : le génie des « paraboles » recourt maintenant à la logique pure et dure et mobilise le principe de la non-contradiction contre ses adversaires.

Dans la version de Matthieu du même épisode, Jésus recourt en plus à un argument « ad hominem » qui met en cause la cohérence des scribes dans leurs vies et dans leurs relations. En effet, ils ont des disciples qui font exactement la même chose que Jésus : ils soulagent des personnes tourmentées par des esprits mauvais. Ils s’acquittent de la même mission consolatrice que Jésus dans la situation limite que vivent les Juifs dont la nation est menacée de suppression. La menace n’était pas une lubie : elle s’est effectivement concrétisée. Mais avant, le cul-de-sac historique ou l’avenir bouché détraquait la santé mentale des compatriotes du guérisseur de Nazareth. Et Jésus n’était pas le seul thaumaturge ou exorciste qui tentait de réconforter les siens.

Chez Matthieu, Jésus pose donc aux scribes cette question : « Si c’est par Béelzéboul que moi, je chasse les démons, vos disciples, par qui les chassent-ils? » En fait, Jésus reconnaît indirectement que leurs disciples exerçant le ministère de la guérison annoncent à leur manière la venue du royaume. Et il met en garde les scribes aveuglés par la mauvaise foi : « Vos disciples seront eux-mêmes vos juges. »

N’en déplaise à Ivan qui, dans Les frères Karamazov, prétend que la souffrance infligée aux enfants n’est pas pardonnable, Jésus déclare que tout sera pardonné, y compris son assassinat par ceux qui ne savaient pas ce qu’ils faisaient. Seul le « blasphème contre l’Esprit Saint » restera à jamais sans pardon. Et ce blasphème n’est rien d’autre que l’impénitence absolue qui rend impossible le pardon. Dieu fasse que le groupe des blasphémateurs contre l’Esprit Saint soit pour toujours un ensemble vide!

Melchior M’Bonimpa

2023/01/21 – Mc 3, 20-21

      Cette scène et celle qui, par la suite, la complète (3, 31-35) nous surprennent et même nous déconcertent. Non seulement les membres de sa famille ne croient pas en Jésus, leur frère, mais ils jugent qu’il a perdu la raison, qu’il est fou! Comment comprendre cette intervention de leur part?

Le Christ Jésus est donc un scandale pour ses compatriotes juifs et même pour ses proches (1 Cor 1, 18s). Tout prophète doit affronter l’incompréhension des gens à qui il adresse son message, un message qui ne vient pas de lui, mais de Dieu qui nous dérange toujours. Jésus vient de Dieu, sa personne, son enseignement et sa manière d’agir incarnent le mystère de Dieu. Comment pourrait-on s’étonner qu’on ne le comprenne pas et que les siens en viennent à juger qu’il a perdu la raison? Le père de François d’Assise n’a-t-il pas dénoncé son fils à l’évêque de l’endroit, pour ensuite le renier? Avec une terrible franchise, Jésus préviendra les disciples qui le suivront: “On aura pour ennemis les membres de sa propre famille” (Mt 10, 36).

Deux univers s’opposent. L’un se prétend réaliste, proche des réalités terrestres, où il n’y rien d’absolu, où il faut être disposé aux compromis. L’autre apparaît utopiste, relevant du rêve, hors de la réalité dans laquelle on vit. Pour bien comprendre cette opposition, il est éclairant d’esquisser quelques traits contradictoires entre ces deux univers, ceux qui s’affrontent dans la scène que nous rapporte l’Évangile d’aujourd’hui.

 L’univers des parents de Jésus

Pour quels motifs jugent-ils que Jésus a perdu la tête et qu’ils doivent le ramener à la maison? Il a quitté Nazareth où il exerçait le métier de charpentier qui assurait un revenu convenable pour vivre. Au lieu de cette sécurité, il a quitté subitement son foyer pour devenir un prédicateur itinérant. Aucune personne sensée quitterait un négoce bien rémunéré pour aller sur les routes, vivant au hasard des circonstances et n’ayant même pas un endroit fixe pour se reposer (Mt 8, 20).

En plus de cette vie itinérante sans sécurité, Jésus provoquait les autorités en place par son enseignement et sa manière d’agir. Jean Baptiste avait déjà été emprisonné, en attendant d’être exécuté, pour avoir dénoncé l’adultère du roi Hérode. Le même sort attendait probablement Jésus. De plus, il critiquait les Pharisiens et les docteurs de la Loi, que le peuple écoutait et admirait. La famille de Jésus pouvait prévoir un affrontement tragique avec les autorités de l’époque, politiques et religieuses, qui le submergeraient.

Jésus avait recruté autour de lui un petit groupe misérable, quelques pêcheurs du Lac de Galilée, un publicain converti et un nationaliste fanatique, tous des galiléens méprisés par l’élite de Jérusalem. Aucun homme sensé n’aurait choisi de tels amis pour favoriser sa carrière. Que pouvait-il espérer d’eux ?

 Les exigences de sa mission

À l’encontre des siens et de toute préoccupation humaine, Jésus dédaignait la sécurité que le monde recherche. Une règle unique le dirigeait, la volonté de Celui qui l’avait envoyé et la mission qu’il lui avait confiée. Rien ne pouvait s’opposer à la vérité de Dieu. Aussi Jésus était indifférent à l’opinion des gens autour de lui, même des dirigeants politiques ou religieux.

Pour devenir son disciple, il fallait le suivre dans cette intransigeance de la vérité. Le monde dira que le chrétien, le témoin du Christ, est un fanatique, n’acceptant aucune compromission. C’est la vérité qui est intransigeante, elle exige le renoncement à toutes les faussetés. Celui qui a découvert l’Absolu écarte tout ce qui est relatif. Jésus reflétait cet Absolu, au-delà de nos limites humaines, de nos hésitations et de nos doutes. Aussi les contemporains de Jésus et les foules à travers les siècles ont été fascinées par la vérité qu’il proclamait.

 Jean-Louis D’Aragon SJ 

2023/01/20 – Mc 3, 13-19

Jésus monte sur une montagne. Il appelle ceux qu’il a choisis et il institue les douze pour l’accompagner et pour aller prêcher et avoir le pouvoir de chasser les esprits mauvais. Suit la liste des douze noms.

Lorsqu’on s’éloigne des rives du lac de Gennésareth, on monte nécessairement puisqu’il est situé à 230 mètres sous le niveau de la mer. Mais on doit parler de collines plutôt que de montagne. On veut donc nous faire voir dans la position de Jésus pour le geste qu’il va poser une image de Moïse sur le mont Sinaï alors qu’il est l’intermédiaire entre Dieu et le peuple d’Israël, les douze tribus de Jacob.

Marc répète qu’il fait les douze. Il fait quelque chose de spécial puisque ceux qu’il choisit sont déjà des disciples. Les apôtres comprennent qu’il a fait alors une sorte d’institution puisqu’après l’Ascension, alors que Judas est disparu, ils doivent compléter le groupe des douze. Donc, derrière cette institution, on peut voir que Jésus avait une intention spéciale. Comme le groupe des douze tribus représentaient le peuple d’Israël, le peuple de l’Alliance, les Douze de Jésus représentent le peuple de la Nouvelle Alliance. Ils sont le fondement de ce peuple nouveau comme le dit l’épître aux Ephésiens (2,20). L’Apocalypse dira que les 12 assises de la nouvelle Jérusalem portent le nom des apôtres (21,14).

Marc dit que la mission des Douze est d’être les compagnons de Jésus et d’être envoyés prêcher avec le pouvoir de chasser les esprits mauvais. Ils ont donc un double rôle. D’abord ils seront présents pour voir les actions du Christ et entendre ses paroles: ils deviendront ainsi des témoins du Christ. Mais en plus d’être des témoins, ils seront appelés à prendre part à l’oeuvre du Christ: ils seront envoyés annoncer la Bonne Nouvelle et partageront les pouvoirs du Christ pour montrer que le Royaume de Dieu est proche.

Dans les Actes des apôtres (1,15), lorsqu’il s’agit de trouver un remplaçant pour Judas, on donne les conditions requises pour ce poste. Il faut que ce soit quelqu’un qui ait accompagné Jésus depuis le baptême de Jean et qu’il ait été témoin de sa résurrection. Comme c’est Jésus qui avait eu le choix des Douze, les Onze maintenant ne veulent pas prendre sa place; ils procèdent donc par un tirage au sort, ce qui signifie toujours qu’on s’en remet à Dieu pour la décision.

On a compris que cette institution était pour la fondation de l’Eglise. Avec le temps et la disparition des témoins, on ne remplacera pas les vides: ainsi, lorsque Jacques le Majeur, un des Douze, sera exécuté par le roi Hérode Agrippa, il ne sera pas remplacé. Le témoignage est devenu le rôle de chaque chrétien.

Jean Gobeil SJ