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JnNon classifié(e)

2022/11/09 – Jn 2, 13-22

By 2024-01-04No Comments

Pourquoi vénérer un monument de pierre, la basilique du Latran, loin de nous et datant du 4e siècle ? Pourquoi rappeler la dédicace d’un tel monument ? Quel sens cette dédicace peut-elle avoir pour nous ?

Au début du 4e siècle, l’Église primitive a subi la plus terrible des persécutions, sous l’empereur Dioclétien. Avec le triomphe de Constantin, qui avait éliminé tous ses rivaux, l’Église sortait de l’ombre et rendait grâce à Dieu pour sa libération. Le nouvel empereur décrétait, en effet, que l’Église chrétienne était désormais religion légale, exempte de toute persécution. Pour remédier aux destructions commises sous l’empereur précédent, Constantin construisit plusieurs sanctuaires chrétiens.

À Rome, le domaine de la famille des Laterani faisait partie de la dot de Fausta, l’épouse de Constantin. Celle-ci en fit don à l’Église, qui édifia sur ce terrain une basilique pour servir de cathédrale au diocèse de Rome. La basilique primitive fut dédiée au Saint Sauveur. Après sa destruction par un tremblement de terre, en 896, elle fut reconstruite par le pape Serge III (904-911) et dédiée à Saint Jean Baptiste, auquel on associa l’apôtre Jean.

Pour célébrer la dédicace de la basilique du Latran, la liturgie évoque la purification du Temple de Jérusalem par Jésus et sa réponse aux chefs juifs, qui exigeaient de lui un signe pour justifier son geste provocateur. Après la guérison de l’aveugle-né, Jésus déclarait: « Je suis venu en ce monde pour qu’un jugement ait lieu. » (Jn 9,39) Ce n’est pas Jésus qui juge, car il affirme qu’il ne juge personne (Jn 8,15), mais sa présence, ses actions et ses paroles provoquent la personne libre, qui se condamne elle-même en refu­sant la lumière (Jn 3,19). Dès le début de la mission du Christ, ses disciples évitent le jugement en croyant à la vue du signe du changement de l’eau en vin, à Cana (2,11). C’est maintenant le tour des autorités du judaïsme, à Jérusalem, de choisir et de se juger face à l’intervention du Christ dans le temple.

Voilà pourquoi l’évangéliste Jean place la purification du Temple au début du ministère de Jésus. Il veut montrer que toute la révélation du Christ qui suit est un appel à la responsabilité humaine et qu’elle provoque un jugement. Cette action audacieuse de Jésus équivaut à une censure des chefs de Jérusalem, qui, selon les autres évangiles, décident le Sanhédrin d’éliminer Jésus. Jean va in­diquer d’une manière équivalente que les chefs juifs refusent d’accueillir l’interpellation de Jésus et que leur refus se traduira par la persécution.

L’époque de ce signe, « la Pâque des Juifs« , évoque le moment où Jésus sera mis à mort par les autorités juives. L’évangéliste insinue déjà le rapport entre la purification du Temple et la passion du Christ. Dans le Temple, Jésus discerne tout le système commercial approuvé par les grands prêtres. Les dis­ciples ne comprennent pas sur le coup l’action de Jésus, mais ils découvri­ront le sens de ce signe après sa résurrection, lorsqu’ils auront reçu l’intelli­gence de l’Esprit.

La citation du psaume 69 provient d’un juste consumé par son zèle pour la Maison de Dieu. Or ce zèle pour le Temple attire à ce juste la persécution. Cette citation appliquée à Jésus signifie que son zèle pour purifier le Temple et le remplacer par son Corps glorifié se réalisera à travers ses souffrances et sa mort.

« Les Juifs » dans ce contexte sont les autorités du Temple, prêtres, lé­vites et gardes. Ils sont les responsables de l’ordre de choses condamné par Jésus. En exigeant un signe, les Juifs veulent que Jésus prouve par une ac­tion extraordinaire que sa mission vient de Dieu. Paul dénonce cette exigence des Juifs (1 Cor 1,22), qui vise finalement à soumettre Dieu à une volonté humaine et à contrôler ses interventions dans notre monde.

La réponse de Jésus, « Détruisez ce temple« , est ironique. Les Juifs ne veulent évidemment pas détruire le Temple de Jérusalem, mais leur décision de condamner le Fils de Dieu causera la destruction du temple de son corps physique, qui sera remplacé par son Corps ressuscité. Dans leur in­croyance, les Juifs seront eux-mêmes les instruments qui susciteront le signe qu’ils deman­dent. Pour répondre à l’exigence des Pharisiens, Jésus annoncera ailleurs (Mt 12,39s) le même signe qu’ici.

Les Juifs ne voient que le niveau immédiat du signe proposé par Jésus, ne pensant qu’à cet édifice de pierre. Stupéfiés par la déclaration du Christ, ils nous fournissent l’une des données chronologiques les plus précises des évangiles. La reconstruction du Temple par Hérode le Grand commença en 20/19 av. J.C. Une période de 46 ans nous conduit jusqu’en 27/28 ap. J.C. Cette date concorde avec la 15e année de Tibère, que signale Luc 3,1.

Ce n’est qu’après la résurrection de Jésus que ses disciples se rappelè­rent sa déclaration et crurent. Au moment de l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, l’évangéliste note de la même manière que « lorsque Jésus eut été glorifié, ses disciples se souvinrent que cette prophétie avait été écrite à son sujet et qu’on avait ac­compli pour lui ce qu’elle disait » (Jn 12,16) Les disciples croiront et comprendront, mais non en raison du fait de la résurrection comme preuve de la véracité de ce que Jésus avait dit. Lorsque Jésus entrera dans la gloire, ils re­cevront l’Esprit (Jn 7,39), qui leur accordera l’intelligence de tous les signes accomplis par Jésus.

L’action de Jésus purifiant le Temple de Jérusalem revêt le même ca­rac­tère que l’intervention de certains prophètes antérieurs, en particulier celle de Jérémie (7,11). Au nom de Dieu, le prophète avait dénoncé les déviations du culte officiel et, par le fait même, les autorités qui présidaient à ce culte dé­gradé. Il s’attaquait à un lieu sacré, dont on avait fait un absolu. Le sanctuaire matériel était devenu objet de fierté et, en même temps, source de fausse sé­curité. On affirmait implicitement que Dieu était lié à cet endroit où il habitait, à l’exclusion de tout autre lieu.

Le prophète voulait détruire cette fausse sécurité et revendiquer la liberté abso­lue de Dieu. Mais on ne détruit pas sans péril ce que les autorités considèrent comme un absolu. Jérémie a failli y laisser sa vie. Les disciples de Jésus ver­ront dans ce juste du psaume 69, la figure de Jésus sacrifié sur la croix. Comme Jérémie, le Christ n’a pas re­couru à la violence ou à la force armée pour dénoncer le mal ou pour se protéger. Le sacrifice est plus efficace que l’apparent triomphe du persécuteur qui met à mort la victime.

Ce qui différencie l’intervention de Jésus de celle de Jérémie, c’est qu’elle ne se limite pas à l’aspect négatif de la destruction du sanctuaire. La présence miséricordieuse de Dieu disparaîtra du Temple de Jérusalem, mais pour réapparaître dans une personne vivante, dans l’homme parfait, et non plus dans un temple de pierre. La gloire de Dieu rayonnera dans son Fils in­carné en raison de son offrande parfaite dans le sacrifice de la croix. Dieu sera présent dans le Seigneur ressuscité et en toute personne unie à lui par la foi.

Le signe proposé par Jésus, comme le sens des paraboles, est inintelligible pour « ceux du dehors« . Aussi les Juifs ne peuvent percevoir dans la déclara­tion de Jésus que l’édifice matériel, construit en 46 ans. Seul, celui qui expé­rimente « de l’intérieur« , celui qui croit, peut saisir le lien entre le signe et la réalité cachée que le signe évoque. Aussi l’évangéliste Jean associe étroitement la foi et la connaissance. Mais la lumière d’en haut est requise pour atteindre une réalité de cet ordre. C’est seulement l’Esprit donné par le Seigneur glo­rifié qui permettra aux chrétiens de comprendre. Ils recevront l’Esprit en vertu de leur disponibilité de croyants.

La somptuosité de nos sanctuaires manifeste la splendeur du Royaume de Dieu, mais cette beauté de nos édifices ne doit pas cacher pour nous l’essentiel. Les sanctuaires sont admirables parce que c’est le Seigneur ressuscité qui leur donne toute leur valeur. Il habite dans nos églises, mais surtout dans le cœur des chrétiens.

Nous ressentons tous le besoin d’unité à tous les niveaux, personnel, familial, communautaire, … Quand il s’agit d’un groupe, l’unité requiert la figure d’un chef et un centre physique vers lequel tout converge. En l’année 320, les églises chrétiennes étaient nombreuses, mais dispersées dans plusieurs provinces de l’empire romain et même au-delà de ses frontières. En contraste avec cette dispersion, Constantin avait refait l’unité politique entre l’Orient et l’Occident. À son tour, l’unité ecclésiale se réalisa autour du diocèse de Rome et de sa cathédrale.

La basilique du Latran, dont nous célébrons aujourd’hui la dédicace, symbolise donc l’unité chrétienne et nous rappelle la tradition séculaire de notre foi. N’oublions pas qu’elle demeurera un pur symbole matériel, si notre coeur n’y découvre pas la réalité que ce signe évoque.

Jean-Louis D’Aragon SJ

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