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2022/04/23 – Mc 16, 9-15

L’Évangile de Marc se termine d’une manière étrange. La conclusion de cet évangile s’inspire des trois autres, mais la rédaction particulière de ce passage provient d’un auteur inconnu. Celui-ci n’avait pas pour but de présenter des récits circonstanciés des apparitions du Ressuscité, mais de rappeler une série de scènes que ses lecteurs connaissaient déjà. Il voulait leur fournir un aide-mémoire des apparitions du Seigneur ressuscité, que les chrétiens pourraient utiliser dans leur annonce de l’Évangile.

Comme ce résumé des apparitions du Ressuscité emprunte aux trois autres évangiles, il est certainement postérieur à ceux-ci. Le plus récent étant celui de Jean, vers l’an 95, l’auteur de cet ensemble l’a rédigé autour de l’an 100, probablement à Rome, lieu de la rédaction de l’Évangile de Marc.

Une finale décevante ?

Suivant l’exemple de Marc, les trois autres évangiles introduisent le chapitre sur la Résurrection par la visite des  femmes au sépulcre de Jésus. Chez Matthieu et chez Luc, elles s’acquittent de la mission céleste qu’elles reçoivent d’aller annoncer aux disciples que leur Seigneur est ressuscité. Chez Marc, elles ne remplissent pas l’ordre reçu, mais « elles s’enfuient loin du tombeau, car elles sont toutes tremblantes de crainte. Elles ne disent rien à personne, parce qu’elles ont peur. » (16,8)

Cette conclusion de l’évangile a paru abrupte et énigmatique. Comme on ne comprenait pas que cette Bonne Nouvelle puisse se terminer sur cette scène des femmes en fuite, on a cru opportun de la compléter en lui ajoutant un condensé des apparitions du Ressuscité, qui circulait depuis quelques années, indépendamment du deuxième évangile.

Un aide-mémoire pour les missionnaires !

L’apparition du Ressuscité à Marie Madeleine résume le récit détaillé qu’on lit dans Jean 20,11-18. À ce résumé, on signale la peine de « ceux qui avaient vécu avec lui (Jésus) ; ils s’affligeaient et pleuraient. » Mais on ajoute le triste refrain  qu’on entendra à la suite des deux apparitions suivantes : ils refusent de croire le témoignage de Marie que le Christ est vivant.

L’allusion suivante aux deux disciples qui cheminent à « la campagne » condense le long récit de Luc 24,13-35, à propos des disciples qui se rendaient à Emmaüs. Encore ici, on signale le refus des autres de croire, à l’annonce de ces deux disciples.

Enfin ce condensé des apparitions rapporte celle du Ressuscité aux onze disciples, telle que la relatent les deux évangiles de Luc 24,36-42 et de Jean 20,19-23. Avec plus d’insistance, l’auteur souligne encore le refus des disciples de croire, que le Ressuscité lui-même déplore: « Il leur reprocha leur incrédulité et leur endurcissement, parce qu’ils n’avaient pas cru ceux qui l’avaient vu ressuscité. »

Ce refrain pénible sur le refus de croire exprime une préoccupation majeure de l’auteur qui a rédigé ce résumé des apparitions. Comment ne pas s’attrister de l’hésitation de chrétiens qui n’avaient pas la ferme conviction d’afficher leur foi pour remplir leur devoir d’évangélisateurs? Ils se butaient trop souvent au rejet ou à l’indifférence des gens à qui ils annonçaient la Bonne Nouvelle de la Lumière et de la Vie, mais qui préféraient le chemin des ténèbres et de la mort ?

Bienheureux ceux qui croiront sans avoir vu

Ce condensé des apparitions du Ressuscité se termine par la mission universelle confiée à ces témoins qui ont refusé de croire. Le Christ appelle des disciples hésitants et ignorants à le représenter pour une tâche surhumaine. Un petit groupe d’hommes peureux devront affronter l’humanité entière pour inviter tous les humains à s’engager sur l’unique voie du salut. Animés de la vive conviction que leur insufflera le Seigneur, ils transmettront la flamme reçue à tous ceux et celles qui l’accueilleront dans la foi.

Le Ressuscité produira des signes par ses témoins tout au long des siècles. Comme le Créateur associa l’être humain à son œuvre de vie à travers le temps et l’espace, le Seigneur Jésus appelle les siens à répandre sa propre vie, à coopérer à cette nouvelle création du monde. Dieu appelle toujours des médiateurs pour transmettre ses dons. On ne reçoit pas le don de la foi pour le conserver pour soi-même. Tout don reçu qu’on ne partage pas se perd. C’est en le partageant qu’il se développe et s’épanouit. Telle est la loi de l’amour : on ne possède bien que ce que l’on donne.

Jean-Louis D’Aragon SJ

2022/04/22 – Jn 21, 1-14

Après la conclusion de l’Évangile (Jn 20,30s), qui précise le but pour lequel Jean a rédigé son livre, le lecteur pourrait penser que c’est la fin de l’ouvrage. Pourquoi alors un nouveau chapitre ? Que vient-il ajouter à ce qui précède ? Qui en est l’auteur ?

Avec un nouveau récit, les disciples de l’évangéliste ont voulu attester la véracité de cet Évangile, en nommant son auteur (Jn 21,24). C’est le seul évangile qui mentionne le personnage qui l’a écrit. Les chrétiens de la communauté johannique témoignent solennellement que tout ce que leur Maître a rapporté est vrai. Eux-mêmes présentent une nouvelle apparition du Seigneur, en s’inspirant d’un récit transmis oralement par Jean. Ce nouveau récit a pour but de préciser que c’est le Ressuscité glorieux qui confère à ses disciples la dignité de leur mission et la force de l’accomplir.

La mission en l’absence du Ressuscité

Les disciples se retrouvent ici, sans qu’on puisse préciser le moment exact après la résurrection de leur Maître. Il sont sept, un nombre qui symbolisait autrefois la totalité. Ils représentent donc les croyants de cette époque et de tous les temps.

C’est Pierre qui prend l’initiative de pêcher, image de la mission chrétienne, comme le Christ l’a annoncé à son apôtre : « Tu deviendras pêcheur d’hommes. » (Luc 5,10) Les six autres disciples manifestent leur solidarité et leur unité dans cette mission sous la direction de Pierre, lorsqu’ils s’écrient : « Nous y allons avec toi. » La nuit est le moment la plus propice pour la pêche. Mais Pierre et les autres sont seuls, réduits à leurs propres moyens ; aussi leur travail est stérile, ils ne prennent rien.

La présence efficace du Ressuscité

Aucun des disciples ne reconnaît Jésus sur le rivage. Celui-ci leur fait prendre conscience d’abord du résultat décevant de leur travail et de leur pauvreté : « Avez-vous pris du poisson ? » Ils ne peuvent qu’avouer leur pénurie et leur impuissance. Cet inconnu leur donne l’ordre de jeter le filet du côté droit. Ils n’ont aucune garantie relative à cet inconnu. Même s’ils ne savent pas encore que c’est le Seigneur qui leur parle, ils se montrent disponibles et permettent au Seigneur d’intervenir efficacement, grâce à leur obéissance. Dans un autre récit de pêche miraculeuse, l’obéissance de Pierre apparaît aussi comme la condition du miracle. Pierre constate, comme ici, que lui et ses compagnons n’ont rien pris après une nuit de labeur : « Mais, puisque tu me dis de le faire, » dit-il, « je jetterai les filets. » (Luc 5,5)

La parole du Seigneur, suivie de l’obéissance des disciples, produit un résultat qui dépasse toute espérance. Un premier trait de l’abondance des poissons : les disciples « n’arrivaient plus à retirer le filet de l’eau, tant il était plein de poissons. » Un autre trait de cette profusion de poissons, que Pierre pourra apprécier: « Il tire à terre le filet plein de gros poissons : cent cinquante-trois en tout. » En dépit des recherches dans la littérature ancienne, on n’a pas réussi à découvrir une signification symbolique du chiffre cent cinquante-trois. Il faut donc s’en tenir au sens général d’une pêche surabondante.

Par contre, un autre détail est porteur de signification : en dépit du grand nombre des poissons, « le filet ne se déchira pas. » Le nombre et la diversité des poissons n’empêchent pas l’unité de la Communauté chrétienne, symbolisée par cet ensemble de poissons, rassemblés dans le même filet. Dans l’autre récit d’une pêche miraculeuse, « les filets commençaient à se déchirer » (Luc 5,6), en raison de la quantité des poissons, au point que « les deux barques s’enfonçaient dans l’eau. » Dans ce récit de Luc, l’accent porte uniquement sur la quantité de poissons.

Voir le Seigneur dans le signe

Le disciple que Jésus aimait distingue dans le signe de cette pêche la présence du Seigneur. Comme précédemment, ce disciple manifeste un regard de foi plus clairvoyant que celui de Pierre, qui pourtant est le chef du groupe. Au repas d’adieu, c’est ce disciple qui, à la demande de Pierre, interroge Jésus sur l’identité du traître. (Jn 13,24-26) Lorsque Jésus comparaît devant le grand prêtre, ce même disciple introduit Pierre dans la cour du palais. (Jn 18,15s). Après la fuite de tous les disciples et le triple reniement de Pierre, le disciple bien-aimé demeure fidèle jusqu’au pied de la croix, où Jésus lui donne en héritage sa propre mère. (Jn 19,26s) Enfin, le matin de Pâques, ces deux disciples courent au tombeau de Jésus, après avoir été alertés par Marie Madeleine, mais c’est le disciple bien-aimé qui arrive le premier. Il montre ainsi un attachement et un amour supérieur à celui de Pierre pour son Maître. (Jn 20,4). Surtout il voit le signe du tombeau vide, où tout est en ordre, et « il croit », alors qu’on ne dit rien sur la foi de Pierre. Cette courte assertion, « Il vit et il crut » décrit l’attitude fondamentale de tout chrétien, qui entend la parole de Dieu, parlant régulièrement par des signes, qu’il faut comprendre.

Le Seigneur nourrit ses disciples

Une fois revenus à terre, les disciples trouvent un feu, avec du pain et du poisson ; tout est prêt pour le repas. Le Ressuscité lui-même nourrit les siens pour la mission qu’ils auront à accomplir. Il est vrai que le Seigneur demande qu’on apporte quelques poissons parmi l’immense quantité qui a été ramenée à terre. L’insistance porte sur le nombre des poissons, mais on ne dit pas que quelques-uns ont servi au repas. Sans être l’eucharistie proprement dite, ce repas offert par le Seigneur a la coloration d’une eucharistie.

Conclusion

Les sept disciples représentent les chrétiens de tous les siècles. L’enseignement du Ressuscité dans les signes de la pêche miraculeuse et du repas qu’il offre s’adresse à nous tous. Notre disponibilité à correspondre à la parole du Seigneur apparaît comme la condition de notre épanouissement spirituel et de notre succès apostolique. La nourriture qu’il nous donne renouvellera sans cesse nos forces pour accomplir son œuvre.

 Jean-Louis D’Aragon SJ 

 

 

 

 

2022/04/21 – Lc 24, 35-48

Quand nous recevons un don du Seigneur, nous ne devons jamais le conserver pour nous-mêmes ; nous avons le devoir de le partager. À la suite de l’apparition du Ressuscité, les disciples d’Emmaüs « se levèrent aussitôt et retournèrent à Jérusalem », afin de partager leur joie avec les amis du Christ Jésus. De même, l’ensemble des disciples, à Jérusalem, « remplis de joie et d’étonnement », reçoivent la mission de « prêcher en son nom devant toutes les nations. »

Une joie partagée

      Revenus à Jérusalem, les disciples d’Emmaüs y retrouvent les onze apôtres, « qui étaient réunis avec leurs compagnons ». Il est significatif de noter que l’apparition du Christ ressuscité, l’enseignement et la mission que celui-ci leur adresse ne visent pas seulement un groupe restreint, mais tous les disciples. L’apparition n’est pas ici le privilège exclusif des apôtres, mais aussi de leurs compagnons, qui représentent tous les futurs chrétiens. La mission n’est pas le devoir des seuls dirigeants de l’Église, mais de tous les fidèles.

Les disciples reviennent en vitesse d’Emmaüs pour communiquer leur foi et leur joie avec ceux qui étaient demeurés à Jérusalem. Une foi solitaire est fragile et peut disparaître sous l’effet du premier doute. Luc notera régulièrement dans le Livre des Actes la joie de croire des communautés chrétiennes.

La foi ou la peur

Pourquoi la frayeur accompagne-t-elle le refus de croire? On est effrayé quand on craint pour sa sécurité, pour son existence. On ressent une impression de faiblesse devant un danger qui menace sa personne. La peur a sévi dans notre humanité depuis l’époque pré­historique jusqu’à nos jours.

Le croyant adhère à la seule Personne absolue, le « Roc », qui offre la sé­curité parfaite. Aussi la crainte de Dieu élimine toute autre crainte. Celui qui ne croit pas se coupe de cette sécurité et s’en remet à ses seules forces.

Jésus ressuscité souhaite la paix à ses disciples, mais ceux-ci, qui n’ont pas la foi, qui pensent voir un fantôme, « sont saisis de crainte et même de terreur. » Lorsque Jésus les amène à croire qu’il est réellement ressuscité, ils sont « remplis de joie et d’étonnement. »

Résurrection de la personne entière

             La résurrection suppose que deux conditions soient remplies. C’est la même per­sonne qui est morte et qui est ressuscité, non pas un nouvel être, après la disparition de la première. Ce n’est pas une nouvelle personne créée par Dieu, qui se substituerait à la précédente. La personne du Christ Jésus est transformée complètement (âme et corps), et non pas seu­lement réanimée.

Selon l’hypothèse populaire de la réincarnation, l’âme immortelle revit dans un autre corps. Mais comment la personne humaine pourrait-elle se réincarner dans un autre corps et de­meurer la même? Son corps fait-il ou non partie de son identité personnelle?

Le Christ veut prouver aux disciples qu’il est bien celui qu’ils ont connu ; il leur montre « ses mains et ses pieds ». Pour dissiper leurs derniers doutes qu’il est corporellement ressuscité, il mange devant eux. Luc est l’évangéliste qui insiste le plus sur la réalité physique du Christ ressuscité. Au début de Livre des Actes, c’est au cours d’un repas avec ses disciples qu’il leur donne ses directives. (Act 1,4) Dans sa catéchèse à la famille du centurion Corneille, Pierre déclare : « Nous avons mangé et bu avec lui après que Dieu l’a relevé d’entre les morts. » (Act 10,41)

Les vérités majeures de la mission chrétienne

Jésus ressuscité résume l’essentiel de sa mission, car il donne à ses disciples de poursuivre son propre ministère. Jésus a enseigné et œuvré pendant trois ans à peine, peut-être moins, mais il a associé ses disciples à sa mission pour la prolonger à travers les siècles. Le Livre des Actes aura précisément pour but de décrire le développement historique de cette évangélisation, dont l’Église est l’héritière jusqu’à la fin des temps.

  1. Jésus affirme tout d’abord qu’il a accompli la Loi, les prophètes et les paumes. Le Christ avait développé ce même thème de l’accomplissement pour les disciples d’Emmaüs (Luc 24, 25-27). Conscients qu’ils prolongent la mission de leur Maître, les premiers disciples reprendront ce même thème. (Act 2, 23-32; 4, 10-11; 13, 28-29.33-37; 26, 22-23).

Cette insistance sur l’accomplissement des prophéties par le Christ ne répond pas seulement au besoin de montrer que l’Evangile n’est pas une innovation sans racine. On veut surtout démontrer l’unité de toute l’histoire du salut, dirigée par un seul auteur, Dieu. Cette unité de l’histoire dépend de la fidélité de Dieu à ses promesses de vie et de bonheur.

La continuité de l’histoire individuelle et collective est es­sentielle, car l’être humain est trop pauvre pour se disperser sur des objectifs divers et suc­cessifs. Il se divise dans la mesure où il change de but dans sa vie. La seule réussite possible sup­pose une orientation fondamentale au début et la fidélité à cette orientation.

Toutes les Ecritures attestent le même schéma: l’alternance acceptée librement de mort et de résurrection, de souffrance et de bonheur (24, 7.26).

2. La conversion est la condition pour entrer en communion avec Dieu. La conversion consiste à se détourner de tout ce qui n’entre pas dans le plan de Dieu , le chemin qu’il a prévu pour le bonheur de chaque personne qu’il appelle. Les prophètes répètent le même appel à se convertir. Jean Baptiste et le Livre des Actes reprennent sans cesse ce thème fondamental. (2, 38; 3, 19; 5, 31; 10, 43; 13, 38-39; 26, 18). Le pardon des péchés exprime, sous une forme juridique, la dimension négative, qui permet l’ouverture positive de la foi, communion avec Dieu, présent dans son Fils, le Christ ressuscité.

  1. « A toutes les nations« . L’universalisme est vital pour Luc. Du côté de la personne humaine, aucun individu n’a de droits, ni de privilèges devant Dieu. Du côté de Dieu, son amour infini s’étend à tous les humains, quels qu’ils soient, Juifs ou païens, libres ou esclaves.
  2. « Jérusalem » est le centre géographique, où la rédemption a été accomplie, où l’Envoyé de Dieu a changé la mort en résurrection. Tout l’Évangile de Luc s’oriente vers Jérusalem, où Jésus réalisera ce miracle mystérieux. Dans le Livre des Actes, tout part de cette même ville comme une lumière de vie, pour rayonner jusqu’aux confins du monde. C’est la manière de Luc de signaler la réalité de l’incarnation du Fils de Dieu et l’unité de l’histoire du salut.
  3. Etre témoin est le devoir majeur dans le Livre des Actes. Le témoin représente celui dont il témoigne, non seulement par ses paroles, mais par toute sa personne (Act 1, 8.22; 2, 32; 3, 15; 5, 32; 10, 37-43). La foi, comme la vie physique, se transmet de personne à personne (Rom 10, 14s).

 Conclusion

       À la suite des premiers disciples, tout chrétien a reçu la dignité de poursuivre la mission même de Jésus, le Christ. Comme tout don de Dieu, c’est à la fois une dignité et une responsabilité. « Malheur à moi si je j’annonce pas la Bonne Nouvelle», s’écriait saint Paul. (1 Cor 9,16) Ce cri de Paul s’applique à chacun de nous. Le Créateur veut nous associer à son œuvre d’amour dans le monde.

 Jean-Louis D’Aragon SJ

                                   

 

 

 

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2022/04/20 – Lc 24, 13-35

Le dimanche matin qui suit la Passion, deux disciples quittent Jérusalem pour retourner à Emmaüs sans croire que Jésus est ressuscité. En route, un homme qu’ils ne connaissent pas et qui en fait est Jésus, les rejoint et leur demande pourquoi ils ont l’air si triste. Ils répondent que Jésus de Nazareth, qui était un prophète puissant en actes et en paroles, a été livré par les autorités religieuses à Pilate qui l’a fait crucifier. Eux, ils espéraient qu’il serait le libérateur attendu mais maintenant tout est fini. Alors Jésus se met à leur expliquer les Écritures à son sujet. Ils diront plus tard qu’en l’entendant leur coeur était brûlant. Quand ils approchent du village, ils insistent pour qu’il reste avec eux. Quand ils sont à table, c’est Jésus qui (1) dit la bénédiction (2) rompt le pain et (3) le leur donne. A ce moment, ils le reconnaissent et Jésus disparaît. Ils retournent à Jérusalem pour dire aux apôtres ce qui leur était arrivé et comment il l’avait reconnu quand “il avait rompu le pain”. Les apôtres leur disent que le Seigneur est ressuscité et qu’il est apparu à Pierre.

En quittant Jérusalem, les deux disciples laissent derrière eux leur rêve d’un Messie. A cette époque, l’échec d’un Messie était la preuve que Dieu n’était pas avec lui et, donc, qu’il n’était pas le Messie. C’était d’ailleurs  plus prudent de ne pas s’afficher comme disciple de celui que Pilate a fait exécuter. Leur chemin ne mène nulle part; il ne fait que les séparer d’un beau rêve. Il est donc triste.

Tout le récit peut être vu comme une réponse à la demande qui sera formulée plus tard: “Reste avec nous car le soir tombe.”

La première façon de rester présent pour Jésus est de leur expliquer les paroles de Moïse, des prophètes et de toute l’Ecriture. Ce sont des paroles de Dieu. Et ces paroles, vues à la lumière du Christ, deviennent une présence de Dieu qui réchauffent leur coeur. Pour nous aussi, souvent le chemin est long et le soir tombe avec les ténèbres. C’est pour retrouver cette présence que l’Eucharistie commence par écouter la Parole. Nous répétons ce que Jésus a fait pour retrouver la présence de Dieu.

Une fois à table, Jésus refait ce qu’il a déjà fait: bénir, rompre, donner le pain. Ce sont les mêmes gestes que ce qui a précédé la multiplication des pains pour nourrir la foule au moment où le jour commençait à baisser (Luc 9,16). Il fera les mêmes gestes à la dernière Cène en ajoutant: “Ceci est mon corps. Faites cela en mémoire de Moi.”  (Luc 22,19) “Rompre le pain” restera la façon de Luc de désigner l’Eucharistie dans ses descriptions de l’Eglise primitive dans le livre des Actes. Et les disciples, de retour à Jérusalem,  disent aux apôtres qu’ils “l’avaient reconnu quand il avait rompu le pain”.  Les disciples avaient demandé à Jésus: “Reste avec nous…”  Sa réponse en faisant une célébration de l’Eucharistie est de dire que, par-là, sa présence sera permanente.

Jean Gobeil SJ

2022/04/19 – Jn 20, 11-18

En 2016, pendant l’Année de la Miséricorde, le pape François a décidé d’élever désormais la « mémoire » de sainte Marie-Madeleine au degré de « fête » pour l’Église universelle, avec le Gloria et des lectures propres à la messe. L’intention du Saint-Père est claire : mettre en lumière cette femme, qui était pécheresse, et qui s’est convertie, « retournée » tout entière vers son Seigneur et Sauveur.

On confond parfois trois Marie, il est important de les distinguer. Luc en présente 3 : il y a Marie de Béthanie, sœur de Lazare, qui oint les pieds du Seigneur et les essuya de ses cheveux quelques jours avant sa Passion ; il y a Marie de Magdala, la pécheresse pardonnée, c’est « Marie, appelée Madeleine, de qui étaient sortis sept démons » ; il y a une troisième Marie est mentionnée, toujours par saint Luc, après Marie Madeleine et Jeanne, parmi les femmes qui viennent avec leurs aromates oindre le corps de Jésus le matin de la Résurrection : Marie, mère de Jacques (24, 10). Évidemment, il y a aussi Marie, la Mère de Jésus, mais qui ne fait pas nombre avec ces trois autres Marie.

Marie Madeleine, qui se trouve au tombeau, la pécheresse pardonnée et aimante, est pardonnée, non parce qu’elle a aimé, mais bien puisqu’elle a aimé en retour du pardon expérimenté. Ce n’est pas son amour qui est la source du pardon, mais bien le pardon qui fait s’épanouir en elle un amour à la mesure de la Miséricorde que Jésus lui montre. Elle devient « l’apôtre des apôtres », comme l’écrit saint Grégoire le Grand.

Dans l’Évangile de la Résurrection que nous transmet saint Jean, Marie-Madeleine s’est rendue de grand matin au tombeau pour y honorer le corps de Jésus, son ami si cher. Elle trouve la pierre roulée et le tombeau vide. Elle est à la recherche d’un corps mort. Et elle ne peut faire son deuil sans le corps. C’est cette désolation intérieure qu’elle exprime en réponse à la question : « Pourquoi pleures-tu ? » Au contraire de Jean qui voit et croit en voyant le tombeau vide. Marie-Madeleine doit encore réaliser un chemin de conversion qui lui permettra d’aller au-delà de l’absence physique et de s’ouvrir à une présence autre, une présence intérieure qui console et donne la joie.

C’est alors que Jésus, que Marie-Madeleine ne reconnaît pas encore, lui pose cette question qui lui permet d’aller plus loin dans son désir que son désarroi et son chagrin : Pourquoi pleure-tu ? Au milieu des tempêtes de la vie, des soucis, des découragements le Seigneur me pose la même question : « Qui cherches-tu ? »

La première leçon à tirer est claire et tout un défi aussi : ce que Jésus recherche en premier, c’est d’être aimé pour lui-même. Marie Madeleine a tellement aimé Jésus qu’elle a consacré toute sa vie à le suivre sur les routes de la Galilée, jusque dans sa passion, jusqu’à la croix, jusqu’à sa mise au tombeau. Elle s’est vidée d’elle-même. Et à la levée du jour, Jésus la nomme par son nom Marie. Ce jour fut le plus foudroyant de sa vie parce qu’il a fait en elle toute chose nouvelle (cf. Ap 21,15).

La seconde leçon est une mission : rencontrer le ressuscité nous pousse à le dire sur nos routes. La vie chrétienne ne consiste pas à chercher quelque chose, la vie chrétienne est rayonnement de notre rencontre avec une personne toujours vivante, le ressuscité Jésus.

Prions comme Marie-Madeleine, de savoir nous retourner pour reconnaître Jésus, Vivant dans le monde, puis savoir sortir de nos maisons et aller aux périphéries, non pas pour prononcer des beaux discours sur le Christ Ressuscité, mais pour être son visage rayonnant de vie.

P. André Gagnon SJ

2022/04/18 – Mt 28, 8-15

Aucun texte d’évangile ne serait plus approprié que celui-ci pour un lundi de Pâques. Mais le passage qu’on nous propose commence de façon bizarre. Il n’est compréhensible qu’en tenant compte des 8 versets qui le précèdent. Les saintes femmes (Marie de Magdala et l’autre Marie) vont rendre visite au sépulcre sans savoir qu’elles ont un rendez-vous avec l’impensable. Elles voulaient seulement, comme on le ferait aujourd’hui, se recueillir sur la tombe de leur bien-aimé. Mais voilà qu’arrivées à destination, elles assistent à une théophanie : un violent tremblement de terre, l’Ange du Seigneur qui descend du ciel, les gardes du tombeau qui sombrent dans le coma, et la bouleversante annonce : « Soyez sans crainte. Je sais que vous cherchez Jésus, le crucifié. Il n’est pas ici car il est ressuscité comme il l’avait dit. »

Remplies de joie, les deux Marie courent porter la nouvelle aux disciples, et, chemin faisant, elles rencontrent Jésus qui les rassure par les mêmes paroles que l’Ange quelques instants auparavant : « Soyez sans crainte… »  Puis, il leur révèle le lieu où il se manifestera à tous les siens : « allez dire à mes frères qu’ils se rendent en Galilée : c’est là qu’ils me verront. » Le reste du passage raconte comment, revenus de leur étourdissement, les gardes du tombeau se précipitent chez leurs patrons pour tout rapporter, et comment ces derniers organisent la diffusion d’une rumeur donnant une explication plausible à la disparition du corps de Jésus : ses disciples l’auraient volé pendant que les gardes dormaient.

Deux éléments attirent mon attention dans cet évangile. D’abord, le fait que les premiers témoins de la résurrection soient des femmes. La variante johannique de cet épisode met en scène une seule femme : Marie de Magdala.  C’est elle qui découvre le tombeau vide, et c’est à elle que Jésus apparaît en tout premier lieu. Mais pourquoi n’est-ce pas Pierre ou Jean ou Jacques qui obtient ce privilège? Il me semble qu’il ne s’agit pas d’un simple accident. Je ne crois pas qu’il faille chercher dans ce fait des significations théologiques d’une profondeur abyssale. Mais c’est révélateur que les évangélistes ne s’en étonnent pas. Je risque cette explication : la résurrection est comme une seconde naissance. Rien de surprenant donc que la femme ait un rôle privilégié dans la venue ou le retour au monde. Remarquons d’ailleurs que même si, dans l’évangile d’aujourd’hui, il est question de deux femmes, elles portent le même nom : Marie, la nouvelle Ève. Cela me rappelle un vers de Claudel à propos de la Vierge au pied de la croix quand elle accueille dans ses bras la dépouille de son fils : « Elle l’a reçu donné, elle le reçoit consommé. » On pourrait ajouter : elle le recevra ressuscité ou né deux fois!

La seconde surprise (et c’est le cas dans les quatre évangiles) est qu’il n’y a aucune description de la résurrection. On ne voit pas Jésus sortir du tombeau, rouler la pierre, faire quelques exercices de réchauffement des muscles avant de reprendre son itinérance sur les chemins d’Israël, comme si sa mort n’avait jamais eu lieu. De nouveau, je crois que ce n’est pas un hasard. Nous n’avons pas, dans ce texte de détails matériels à propos d’un corps qui surgit triomphalement du tombeau et qu’on pourrait filmer afin de brandir l’événement visuellement capturé comme preuve technique de la résurrection. Cela signifie qu’on fait justement fausse route en concevant la résurrection de façon matérialiste. Les récits insistent sur « la présence » de Jésus aux siens au-delà de la mort. Il n’y aura jamais de « découverte » matérielle pour confirmer ou infirmer la résurrection. Par contre, il y a eu, et il y aura toujours des personnes, comme Marie de Magdala, Paul de Tarse, Charles de Foucault, Teresa de Calcutta, pour témoigner de la rencontre qui aura transformé leurs vies de fond en comble. La résurrection n’aura pas de preuves plus convaincantes que  ces personnes vouées à l’imitation de celui qu’elles savent « vivant » pour toujours.

Melchior M’Bonimpa