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2024/02/13 – Mc 8, 14-21

Les disciples n’ont avec eux qu’un seul pain dans la barque. Jésus leur dit de prendre garde au levain des pharisiens. Mais les disciples discutent sur leur manque de pain. Jésus leur reproche de ne pas comprendre, de ne pas voir, de ne pas entendre. Il leur rappelle les restes de la première multiplication des pains puis de la seconde. Puis il leur demande s’ils comprennent.

La première multiplication des pains avait été suivie d’un renvoi de la foule puis d’une discussion avec les Pharisiens et des scribes venus de Jérusalem sur les pratiques de purification avant les repas. La seconde multiplication des pains est suivie d’une confrontation avec les Pharisiens qui réclament un signe venant du ciel. Pour eux, il ne s’agit pas de croire au Messie mais bien d’avoir un genre de preuve qui les dispenserait de la foi. Le Messie doit être imposé de force par Dieu. Ce n’est peut-être pas par hasard que Marc montre cette absence de foi: les chrétiens persécutés peuvent être tentés de réclamer de Dieu un triomphateur sur les forces du mal.

Les Pharisiens réclament donc un signe dans le ciel. Jésus les laisse là et va continuer sa mission ailleurs. C’est alors qu’il prévient les disciples de se méfier du levain des Pharisiens. Matthieu ajoutera, à la fin, l’explication du levain: il ne s’agit pas du levain avec lequel on fait le pain mais de l’enseignement des Pharisiens. La figure du levain est celle de quelque chose qui peut être bon pour faire lever la pâte mais qui peut aussi être nocif comme une source de corruption.

Marc n’explique pas. Les disciples devraient voir dans les multiplications des pains le signe d’autre chose que le pain matériel et cesser de se préoccuper avec le seul pain matériel qu’ils ont. Il se concentre donc sur les apostrophes de Jésus à ses disciples pour leur reprocher de ne pas voir, de ne pas comprendre, de n’avoir pas d’oreilles pour entendre. Cela rappelle les paroles de Dieu devant le cœur endurci de son peuple.

Marc traite durement les disciples dans son évangile. Jésus leur répète qu’ils n’ont pas de foi, qu’ils sont lents à croire. Cela tient peut-être à la source que Marc avait: si Pierre est la source on peut comprendre qu’il ne devait pas être tenté de se valoriser ou de valoriser les disciples. Mais cela peut faire partie de l’intention de Marc: il veut réveiller la foi de ses auditeurs. Il veut leur rappeler que la foi n’est pas une chose facile. Croire, c’est accepter et accueillir quelqu’un. Accepter quelqu’un, c’est accepter qu’il soit différent, qu’il ait des idées qui ne sont pas les nôtres. C’est accepter une personne avec sa zone du mystère qui lui est propre. Accueillir, c’est respecter ces différences; c’est ne pas essayer de limiter l’autre à la dimension de ses désirs propres ou de ses besoins. Croire, c’est une dimension qui n’est jamais terminée.

Jean Gobeil SJ 

2024/02/12 – Mc 8, 11-13

Ce passage de Marc à propos des pharisiens qui exigent « un signe venu du ciel » est repris au moins deux fois par chacun des autres synoptiques (Matthieu et Luc). Alors que chez Marc, Jésus se contente d’opposer une fin de non recevoir à la requête des pharisiens, on constate que chez les deux autres, il saute sur l’occasion pour se lancer dans une féroce diatribe contre « cette génération ». Chez Matthieu, par deux fois, Jésus qualifie cette génération de «mauvaise et adultère ». Chez Luc, il parle de « génération mauvaise » et de « génération pervertie ».

Ce n’est pas difficile de saisir ce qui enrage Jésus. C’est la mauvaise foi des pharisiens qui le met hors de lui. Mais on peut se demander si leur refuser le signe qu’ils réclamaient n’a pas été une mauvaise stratégie. Il me semble qu’à sa place, j’aurais profité de l’occasion pour les confondre une fois pour toutes, en produisant effectivement un signe, un acte de puissance. Par exemple, en les foudroyant pour leur administrer le genre de traitement que subira Paul de Tarse sur « le chemin de Damas ».

Au lieu de cela, Jésus les plante là et s’en va. En fait, il les laisse triompher, car, de sa réaction, ils ne peuvent tirer qu’une seule conclusion : il est incapable de produire « la preuve » que nous lui demandons. Les évangiles n’insistent pas sur cet aspect : l’impossibilité de relever le défi est une occasion d’humiliation pour Jésus. « Et, les quittant, il remonta dans la barque et il partit pour l’autre rive. » Humainement, cette phrase signifierait qu’il a fui, la queue entre les pattes. Jésus est parti frustré, blessé de n’avoir pas pu remettre ces hypocrites à leur place.

Mais pourquoi a-t-il accepté cette humiliation? Jésus n’a peut-être pas réagi ainsi parce qu’il « ne voulait pas » relever le défi, mais réellement, parce qu’il « ne pouvait pas ». C’est un peu comme pour les fameuses « tentations » au désert. Jésus n’a pas refusé d’obéir à Satan parce qu’il ne voulait pas céder aux tentations, mais parce qu’il ne pouvait pas. Si on explique le « refus » de Jésus par une volonté surhumaine, ou une absence de désir, on annule le côté « passion » ou « épreuve » d’une telle expérience et, on dévalue du même coup, le prix exorbitant que le « Premier-né » a dû payer pour que nous soyons fils et filles du même Père.

Je crois que comme nous, Jésus aurait bien voulu faire taire les pharisiens en leur prouvant sa puissance. Il aurait bien voulu sauter du pinacle du temple ou transformer des pierres en pain, pour confondre Satan… Mais il ne le pouvait pas, pour la simple raison qu’il n’opérait pas dans l’ordre des preuves et des démonstrations, mais dans l’ordre de l’amour. Le Fils d’Amour n’était pas capable d’un tel « détournement » des biens du salut: les signes venus du ciel étaient destinés à manifester la miséricorde du Père envers les pauvres et les tout petits. Les signes du ciel ne pouvaient pas servir dans une compétition pour la puissance opposant l’individu Jésus aux « sages » et aux « savants ». Le piège était justement de l’attirer hors jeu, de le pousser à mettre son « Ego » en avant, à se glorifier…

Il ne le pouvait pas. Mais ce n’était pas faute de désir. La morsure du désir était là. C’est elle qui a inscrit l’épreuve dans la vie du Fils de l’homme, jusqu’à la croix, jusqu’au bout. Sinon que signifierait cette prière à Gethsémani (lieu du pressoir): « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? » (Mt, 27, 46), ou encore : « Abba, à toi, tout est possible, écarte de moi cette coupe! Pourtant, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux » (Mc 14,36). Comme nous tous, Jésus « avait envie » de ne pas subir une mort atroce, mais il a bu la coupe, jusqu’à la lie. Voilà pourquoi, quand la vie nous impose des choix impossibles, nous pouvons toujours nous tourner vers le Calvaire, vers Getshémani et faire appel à la solidarité de celui qui nous a précédés : « C’est toi qui souffres sur nos croix » jusqu’à la consommation des siècles.

Melchior M’Bonimpa

2024/02/10 – Mc 8, 1-10

Ce récit peut sembler une répétition du miracle de la multiplication des pains décrite en 6, 35-44. Une série de différences entre ces deux passages montrent toutefois que ce nouveau récit de la multiplication des pains n’est pas un simple doublet, mais que l’évangéliste a voulu donner à ce miracle une nouvelle interprétation et une dimension particulière.

Relevons ces différences apparemment minimes. La foule que Jésus nourrit compte 4,000 personnes, au lieu de 5,000 dans le récit précédent. Cette foule se trouve avec Jésus depuis trois jours. Les disciples savent le nombre de pains dont ils disposent. Jésus rend grâce à Dieu pour les pains et une seconde fois pour les poissons. Les disciples ramassent les restes dans sept corbeilles, au lieu de douze. Il est évident que ces différences ont une valeur symbolique dont il faut chercher le sens.

Le contexte nous permet de découvrir la signification que Marc a voulu donner à ce nouveau récit de la multiplication des pains. Il décrit deux miracles que Jésus accomplit dans des territoires païens, juste avant notre récit. Il guérit à distance la fille d’une syro-phénicienne, qui était possédée d’esprit mauvais (7, 24-30). Toujours en terrain païen, mais à l’est du lac de Galilée, dans la Décapole, il guérit un homme sourd et muet (7, 31-37). À la suite de ces deux signes en faveur de païens, Jésus nourrit une foule avec le pain qu’on donne aux enfants, selon la supplication de la femme cananéenne (7, 28).

Dans les deux récits, la foule que Jésus nourrit se trouve dans le désert de notre monde et le langage du Christ rappelle celui du repas eucharistique. À la place des cinq pains et des deux poissons, les disciples ont sept pains et ils recueillent à la fin sept corbeilles de restes. Cette répétition du chiffre sept suggère la totalité – tel est le sens général du chiffre sept – des dons eucharistiques offerts aux païens, à égalité avec ceux offerts aux Juifs en 6, 35-44. Dans le Royaume qu’instaure le Christ, aucun privilège n’existe, aucune ségrégation, tous sont invités et sont égaux. Jésus offre le salut et la vie à tous, sans distinction de race ou de rang social, car l’amour de Dieu s’étend à toute personne qu’il a créée.

Jésus manifeste cet amour divin par sa compassion pour cette foule païenne qui n’a rien mangé depuis trois jours. Il ne veut pas les renvoyer à jeun dans leur foyer, car ces gens pourraient défaillir en chemin. Il ne se contente pas de leur enseigner la vérité, mais il révèle l’amour de Dieu en offrant à cette humanité perdue dans le désert la nourriture qui procure la vie. Cette compassion de Jésus se prolonge comme tout naturellement dans les siens qui ont le devoir de venir au secours des pauvres et des déshérités avec qui le Seigneur s’identifie, « C’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40).

La situation de cette foule de 4,000 païens qui n’ont rien mangé depuis trois jours pose un immense défi à Jésus. Il peut bien avouer qu’il « a pitié de ces gens », mais comment montrer sa compassion ? Ce défi, il le partage avec ses disciples, qui en mesure toute l’ampleur : « Dans cet endroit désert, où pourrait-on trouver de quoi les faire manger à leur faim? » Sans être interpellés par des défis de cette ampleur, nous faisons face parfois à des demandes ou à des besoins qui semblent nous dépasser ou peut-être nous déranger. Nous sommes facilement tentés de démissionner ou de nous défiler, de nous dire que la situation nous dépasse et que nous n’y pouvons rien. Si Mère Térésa avait abdiqué devant la misère immense de Calcutta, sa communauté pour les miséreux de l’Inde et du monde n’aurait pas vu le jour.

Jean-Louis D’Aragon SJ

2024/02/09 – Mc 7, 31-37

Jésus part du territoire de Tyr et Sidon, un territoire païen, pour aller dans le territoire de la Décapole, un autre territoire païen. On lui amène un sourd qui a en outre des difficultés à parler. Jésus se retire loin de la foule avec l’infirme. Il lui touche les oreilles et, avec de la salive, lui touche la langue. Il dit ensuite: Ouvre-toi. Aussitôt, l’infirme est guéri. Jésus recommande le silence mais les gens sont frappées et proclament sa puissance.

Avec ce second miracle en territoire païen, on ne peut éviter la conclusion que la mission du Christ en s’adressant d’abord à Israël n’exclut pas les non-juifs. C’est une conclusion qui n’échapperait pas à l’auditoire non-juif de Marc. Mais ce récit semble avoir plusieurs aspects qui auraient frappé une communauté dont la foi était ébranlée par les dangers d’une persécution.

Les traits particuliers du récit sont les suivants: difficulté d’entendre, difficulté de langage, la parole du Christ, Ouvre-toi, et l’absence des disciples.

Les auditeurs de Marc peuvent reconnaître dans le personnage du sourd-bègue un modèle de leurs difficultés: eux aussi ont des difficultés à comprendre la présence du mal; eux aussi ont des difficultés, des craintes à proclamer la Bonne Nouvelle dans un milieu qui leur est hostile. Ils ont besoin de quelqu’un qui leur ouvre les oreilles pour comprendre et qui leur donne le langage nécessaire pour proclamer.

Au moment de toucher la langue, Jésus pousse un soupir comme pour souligner la difficulté de la tâche et lorsqu’il dit Effata, Ouvre-toi, c’est une parole qui s’adresse au sourd-bègue, à tous les auditeurs de Marc à Rome, et à toutes les futures disciples. Quels qu’ils soient, ils sont appelés à se joindre à cette foule des gens qui proclamaient sa puissance et qui croyaient que cette puissance était capable de se manifester dans leur faiblesse.

Jean Gobeil SJ

 

 

2024/02/08 – Mc 7, 24-30

Jésus est sorti de la Galilée pour aller dans la Syro-Phénicie, le sud du Liban actuel, un territoire païen. Une femme vient lui demander d’expulser un démon hors de sa fille. Jésus s’objecte. Sa mission est d’abord auprès d’Israël, ce qu’il appelle donner le pain aux enfants. Il ne convient pas de jeter le pain aux petits chiens, c’est-à-dire aux païens. La femme utilise la même figure: mais les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table. Jésus réagit immédiatement à la foi de cette femme:  A cause de cette parole. Il lui déclare: Va: le démon est sorti de ta fille. Lorsqu’elle rentre chez elle, elle trouve sa fille guérie.

La mission de Jésus est d’abord auprès d’Israël. L’adverbe indique une priorité de temps, non une priorité d’importance ni une exclusion des non-juifs. C’est la première phase de la proclamation de la venue du Règne de Dieu comme nous le voyons aussi dans l’envoi des Douze en mission: ils ne doivent aller ni vers les Samaritains ni vers les païens mais bien vers les brebis perdues de la maison d’Israël.   (Mt.10,6)

On peut alors se demander qu’est-ce que Jésus va faire en Syro-Phénicie et ensuite dans le territoire de la Décapole: ce sont des territoires païens. La seule chose que Marc nous dit c’est que Jésus ne voulait pas qu’on sache qu’il était là mais qu’il ne réussit pas à passer inaperçu. On peut donc facilement supposer que Jésus voulait laisser l’enthousiasme dangereux des foules se calmer en Galilée. Mais il y avait peut-être aussi un danger du côté d’Hérode Antipas, tétrarque de Galilée. Hérode avait fait arrêter Jean Baptiste. C’est après cette arrestation que Jésus s’était éloigné du Jourdain. Hérode, après un certain temps, a fait exécuter Jean Baptiste. Marc a déjà mentionné (7,14) que la renommée de Jésus était parvenue aux oreilles d’Hérode (6,14) et l’inquiétait. C’est peut-être à ce moment que, selon Luc, quelques Pharisiens avaient averti Jésus: Pars d’ici, car Hérode veut te tuer. (Luc13,31) Jésus voulait peut-être éviter une arrestation prématurée.

Il y a donc pour Jésus deux raisons possibles d’éviter de faire un miracle pour cette Cananéenne, comme Matthieu l’appelle: une païenne et en outre une ennemie traditionnelle d’Israël.

La réponse de Jésus, en dépit du d’abord, a une rudesse certaine. Mais elle est peut-être une sorte de provocation, d’ouverture pour voir sa foi. Or elle se sert de la même figure pour faire un acte de foi splendide. Jésus a parlé du pain pour les enfants d’Israël. Elle, elle parle de la guérison de sa fille comme n’étant qu’une miette de pain pour Jésus. Devant cette sorte de foi, Jésus répond tout de suite:

A cause de cette parole, va; le démon est sorti de ta fille.

Jean Gobeil SJ

2024/02/07 – Mc 7, 14-23

Notre texte continue l’épisode où des autorités des Pharisiens étaient venues de Jérusalem pour faire une vérification officieuse de Jésus. On avait alors remarqué que les disciples de Jésus négligeaient l’observance des prescriptions sur la pureté rituelle. Pour parler de cette question, Jésus en profite pour parler à la foule et déclarer que ce qui rend impur ne provient pas des contacts extérieurs mais vient de l’intérieur, du cœur. Les disciples sont perplexes, ce qui surprend désagréablement Jésus. Pour eux il ajoute que ce qui vient de l’extérieur va dans l’estomac et non pas dans le cœur. Et Marc, le narrateur, en tire la conclusion importante: Ainsi, Jésus déclarait purs tous les aliments. Jésus continue: Toutes les mauvaises actions qui rendent impur commencent dans l’intention du cœur.

Une tradition veut que Marc ait été l’interprète de Pierre. Ainsi, quand il arrête le récit pour souligner clairement que Jésus déclarait purs tous les aliments, il reflète un problème des premiers chrétiens qui avait affecté Pierre sérieusement. Quand celui-ci avait baptisé Corneille, un centurion romain, il avait dû justifier sa conduite devant la communauté de Jérusalem parce qu’il était allé manger chez un païen. Pierre avait alors rapporté la vision qu’il avait eue dans laquelle Dieu lui disait de ne pas déclarer impures des choses qu’il avait créées. On avait alors accepté cela mais seulement à titre d’exception, semble-t-il, et non pas comme une norme puisque le problème avait resurgi à Antioche lorsqu’on avait commencé à admettre des grecs dans la communauté. Des gens venus de Jérusalem avaient réclamé qu’ils soient circoncis. Paul et Barnabé avaient dû aller défendre la liberté des convertis au concile de Jérusalem qui avait tranché en leur faveur. Dans l’épître aux Galates, Paul se vante d’avoir blâmé Pierre qui était maintenant rendu à Antioche et qui mangeait avec les Judéo-chrétiens plutôt qu’avec les grecs convertis. Comme Paul ne mentionne pas le résultat de cette remontrance, il semble bien qu’il n’a pas gagné le point. On pense d’ailleurs que c’est à cause de Pierre que l’église d’Antioche n’a pas éclaté en deux églises distinctes.

Un autre point qui fait penser aux souvenirs de Pierre est la façon dont sont décrits les disciples comme ici. Ainsi, vous aussi, vous êtes incapables de comprendre? Ne voyez-vous pas... C’est Jésus qui parle aux disciples. Ils sont lents à comprendre et Jésus leur reproche leur manque de foi; plus respectueux, les autres évangiles parleront de leur peu de foi. On comprend que Pierre n’avait aucune raison de se vanter ou de vanter les disciples. Mais ce point intéressait Marc qui s’adressait à une communauté qui avait des difficultés et qui vivait probablement une persécution à Rome. Ce pouvait être un encouragement sérieux pour eux que même les disciples qui vivaient avec Jésus avaient eu des difficultés. … Ce point reste valide pour tous les temps de l’Église.

Jean Gobeil SJ

 

 

 

 

 

2024/02/06 – Mc 7, 1-13

Des Pharisiens et des scribes sont venus de Jérusalem. Ils accusent les disciples de ne pas suivre la tradition des anciens en ne se purifiant pas les mains avant les repas. Jésus répond avec une citation d’Isaïe qui dénonce les pratiques d’un culte extérieur en oubliant la nécessité du culte intérieur. Jésus donne ensuite un exemple tiré de l’interprétation des Pharisiens: ils font passer les offrandes au Temple, une tradition humaine, avant le devoir d’assister ses parents, ce qui est une parole de Dieu.

Des Pharisiens et des scribes viennent de Jérusalem: ils représentent les autorités dans l’interprétation de la Loi. Leurs interprétations représentent la Loi non écrite, ce qu’ils appellent la tradition des anciens, qui a pour but de protéger la Loi écrite en précisant ses obligations dans toutes les circonstances de la vie courante et en particulier dans les questions de pureté rituelle.

Marc doit, pour son auditoire non-juif, donner des exemples des pratiques de purification que les Pharisiens considéraient obligatoires. Avec la multiplication des rites, il y a toujours le danger que le culte de la Loi remplace le culte de Dieu. On pense qu’il suffit de poser les gestes prescrits pour garantir la relation avec Dieu. C’est le sens de la citation d’Isaïe: on fait le geste extérieur de prononcer des paroles rituelles qui ne correspondent en rien aux attitudes intérieures du coeur.

Mais il y a un autre danger à multiplier les prescriptions pour tous les aspects de la vie courante. C’est celui de perdre de vue la différence entre ce qui est important et ce qui est secondaire: la vision des arbres cachent la vision de la forêt! C’est le sens de l’exemple que Jésus donne. Parce qu’on a consacré quelque chose en offrande au Temple, on se considère exempté d’un devoir fondamental comme celui d’assister ses parents.

Mais Jésus n’a pas répondu directement à l’attaque des Pharisiens contre la conduite des disciples.

Il n’a pas dit que les enseignements des Pharisiens étaient comme les doctrines humaines   dont parlait Isaïe. Il va continuer et dans le texte suivant il justifiera la conduite des disciples et en même temps celle des lecteurs de l’évangile de Marc.

Jean Gobeil SJ  

   

 

 

 

2024/02/05 – Mc 6, 53-56

 

Dans ce passage, on nous apprend que Jésus débarque à Génésareth où sa renommée de guérisseur l’a précédé. La nouvelle de son arrivée se répand comme une traînée de poudre. De toute la région, on lui amène des malades, et il opère des guérisons en masse. Il suffisait aux malades de toucher la frange de son vêtement pour retrouver la santé.

Je me creusais la tête pour savoir ce que j’allais inventer en guise de commentaire quand j’ai remarqué, grâce à une note infrapaginale (TOB), qu’en araméen, langue maternelle de Jésus, le même mot signifie « guérir » et « sauver ». Tiens! C’est la même chose dans ma langue maternelle qui n’a aucune parenté avec l’araméen : nous employons le même verbe (gukiza) pour guérir et sauver. Il se pourrait d’ailleurs que cette association entre santé et salut ne soit pas une caractéristique des seules langues « primitives ». Je soupçonne qu’un bon spécialiste de la philologie romane ou indo-européenne n’aurait pas de difficultés à établir qu’en amont des mots français, « salut », « salutation », « santé », « sauver », il y a une même racine.

Mais l’étymologie n’est pas la seule ruse pour dévoiler la signification des mots. Le simple bon sens permet de constater que les mots guérir et sauver se réfèrent à une consolidation de la vie : restaurer la vie ici-bas dans le cas de « guérir »; soustraire la vie à un péril qui plane sur elle ou faire accéder à la vie qui ne finit pas dans le cas de « sauver ». La préoccupation fondamentale des humains de tous les temps et de tous les lieux est de faire en sorte que la vie soit toujours reconquise sur la mort. Et il ne s’agit pas d’abord de la vie dans un sens abstrait, ou « spirituel », mais dans le sens premier, biologique, existentiel.

Même dans le monde chrétien où une certaine ligne de pensée a longtemps présenté la terre comme « une vallée de larmes », projetant ainsi la « vraie vie » dans l’au-delà, il y a toujours eu la tendance à associer le salut à cette vie-ci que tout le monde connaît, plutôt qu’à l’autre vie que personne ne connaît. C’est ainsi que, semble-t-il, les grands explorateurs chrétiens (Christophe Colomb et les autres) qui sont partis à la conquête du monde au début des « Temps modernes », caressaient le rêve secret de découvrir la « fontaine de jouvence » qui permettrait l’exploit de rendre la mort caduque et d’obtenir la vie éternelle sur terre.

Tout indique que malgré le « désenchantement » du monde après l’échec de toutes les grandes utopies, nous avons exactement les mêmes préoccupations que les contemporains de Jésus. La santé est notre obsession, où que nous nous trouvions. Je m’en suis rendu compte quand, dans le cadre des activités du Centre d’éthique dont je suis responsable, j’ai organisé trois concours de rédaction d’études de cas en rapport avec des situations qui provoquent des dilemmes éthiques dans notre monde contemporain. Une énorme proportion des contributions, venues du monde entier (trois quarts des textes), porte sur des questions relatives à la santé.

La mission secrète que nous assignons à notre médecin est de nous maintenir en vie, indéfiniment. Bien entendu nous ne formulons pas cet espoir insensé, mais notre vœu le plus profond est celui-là. Et si nous sommes sincères, nous ne devrions pas le nier au jugement dernier. Car, en fait, nous n’y pouvons rien! La vie sous toutes ses formes (végétale, animale, humaine) a une seule finalité : se perpétuer, que ce soit par la reproduction ou par la résistance. En faisant de la guérison physique le signe le plus percutant du Royaume, Jésus avalise donc l’association entre santé, vie concrète et salut. Il contredit notre tendance à projeter le salut ailleurs, « au ciel », dans l’au-delà. C’est ce qu’a saisi Teilhard de Chardin dans son matérialisme mystique qui a produit la notion absolument géniale du « Christ cosmique ».

Melchior M’Bonimpa

 

2024/02/03 – Mc 6, 30-34

La scène que présente l’Évangile d’aujourd’hui nous montre en particulier l’humanité de Jésus. Il a vraiment pris notre condition humaine, avec ses limites, mais aussi avec ses émotions et son empathie pour ses disciples et pour la foule qui le suit.

Les disciples qui rassemblent autour de Jésus ressemblent à des enfants qui reviennent à la maison, le soir, et qui racontent à leurs parents ce qu’ils ont vécu durant la journée. Leur Maître les avait envoyés en mission, deux par deux, démunis de ressources matérielles pour prolonger le ministère de Jésus et montrer par anticipation comment les chrétiens doivent continuer la mission du Christ. Leur seule force consistait dans leurs convictions personnelles et leur zèle de communiquer l’Évangile de la vérité et de la vie. Pour cette mission, Jésus leur avait « donné pouvoir de soumettre les esprits mauvais » (Mc 6, 7), de faire reculer le mal.

Les disciples reviennent auprès de Jésus, heureux d’avoir rempli la tâche qu’il leur avait confiée, mais épuisés par le travail. Ignorant leur fatigue, les gens s’attroupent autour de Jésus et de ses disciples. Le Maître constate que ses disciples sont fatigués et qu’ils ont besoin de repos. Il veut les amener à l’écart dans « un endroit tranquille. »

Jésus nous montre par cette décision que toute personne humaine doit établir un équilibre dans son existence, entre son travail et ses moments de détente. Concentrer toutes ses énergies dans une seule dimension de son être aboutit à la faillite de sa vie, parfois même à la folie. Sans aller jusqu’à l’extrême, combien de gens consacrent tout leur temps et toutes leurs énergies à leur réussite professionnelle, mais délaissent leur devoir envers leur famille.

Il arrive pourtant des circonstances exceptionnelles qui nous obligent à déroger à ces règles de notre programme de vie. Ces exceptions font appel à notre charité, la vertu suprême que Jésus nous a enseignée. Lui-même oublie son projet d’amener ses disciples à l’écart pour qu’ils se reposent. La foule, fascinée par son enseignement et par les guérisons qu’il opère, accourt et prévient même sa venue. À l’opposé des philosophes stoïciens de son temps qui réprouvaient la pitié comme une faiblesse, Jésus s’émeut face à ces gens désespérés, sans berger pour les guider et leur procurer la sécurité. Il leur consacre donc tout son temps, « ils les instruit longuement. » L’amour nous entraîne à tout laisser pour répondre à un besoin urgent. Le pauvre qui tend la main, c’est Jésus lui-même: « J’étais nu et tu m’as habillé. » (Mt 25, 36)

Jean-Louis D’Aragon SJ

2024/02/01 – Mc 6, 7-13

Jésus appelle les Douze et leur donne une mission pour la première fois. Il les envoie deux par deux. Il leur donne pouvoir sur les esprits mauvais et ils ne doivent emporter rien pour la route, ni nourriture, ni vêtement supplémentaire, ni argent. Quand ils auront trouvé l’hospitalité dans une maison, ils doivent rester au même endroit jusqu’à leur départ. Si on ne les accueille pas ou si on refuse de les écouter, ils doivent quitter l’endroit. Ils partent proclamer la nécessité de la conversion. Ils chassaient beaucoup de démons et faisaient des onctions d’huile sur les malades qui étaient guéris.

Marc a déjà mentionné que Jésus avait choisi douze disciples pour être avec lui et pour aller proclamer la venue du Règne de Dieu avec les mêmes pouvoirs que lui-même. Le but était donc, d’une part, d’être des témoins des paroles et des actions du Christ et, d’autre part, de proclamer la venue du Règne de Dieu. Ils sont envoyés pour la première fois et c’est cet envoi qui leur fera plus tard donner le nom d’apôtres, ce qui signifie envoyés.

Ils sont envoyés deux par deux. C’est peut-être pour souligner qu’ils vont présenter un témoignage puisque dans la Loi de Moïse, il faut deux témoins pour qu’une déposition soit officielle (Dt. 19,15). On voit dans les Actes que les premiers chrétiens suivaient cette règle. Ainsi, pour la première mission de Paul, l’église d’Antioche envoie Barnabé et Paul en mission parmi les Gentils.

Ils doivent être très dépouillés, ce qui a comme corollaire qu’ils doivent compter sur la Providence. Ils doivent se contenter de l’hospitalité qui leur est offerte et ne pas chercher à l’améliorer en passant de maison en maison. Ceci reflète une situation plus tardive alors que les communautés doivent se défier de ceux qui se présentent comme des missionnaires mais ne sont que des profiteurs de la charité chrétienne.

La mention d’onctions d’huile sur les malades, elle aussi, anticipe ce qui deviendra le sacrement des malades et ne représente pas une pratique de Jésus.

Le contenu de la proclamation des envoyés est à peine esquissé: ils proclament la nécessité de la conversion (métanoia, transformation du coeur, changement de direction). Dans la proclamation initiale de Jésus (Marc 1,15), comme celle de Jean Baptiste (Marc 1,4), cette conversion était reliée à l’approche du Règne de Dieu.  Pour accueillir le Règne de Dieu, il fallait être prêt à une conversion, un changement profond du coeur qui amènerait un changement de direction. La même expression est employée par Pierre dans sa première proclamation après la Pentecôte et elle reviendra plusieurs fois dans des moments importants du livre des Actes.

Jean Gobeil SJ