2021/02/20 – Lc 5, 27-32

Jésus voit un collecteur d’impôts du nom de Lévi assis à son bureau de publicain. Il lui dit : Suis-moi. Et il se mit à le suivre. Il offrit un grand repas pour Jésus. Il y avait de nombreux publicains comme invités et d’autres gens aussi. Les pharisiens et les scribes protestaient auprès des disciples parce qu’ils mangeaient avec des publicains et des pécheurs. Jésus leur répondit que ce n’était pas les gens en bonne santé qui avaient besoin du médecin, mais les malades et qu’il était venu appeler à la conversion non pas les justes mais les pécheurs.

La première partie du récit décrit l’appel d’un disciple à suivre Jésus et sa réponse est immédiat. Il se mit à le suivre. Le temps du verbe utilisé par Luc (imparfait) indique que la réponse n’a pas été seulement l’affaire d’un moment précis, seulement à cette occasion, mais bien qu’il est devenu quelqu’un qui suivait Jésus, qui était un disciple. Mais le point qui attire l’attention est la profession de ce Lévi : il est un collecteur de taxe. Il est à Capharnaüm, assis à son bureau à l’extérieur, et collecte vraisemblablement des frais de douane pour les denrées qui viennent de la Syrie et pour le poisson qu’on exporte.

Les publicains, à cause de leurs contacts avec toutes sortes de gens et avec des étrangers, sont considérés comme impurs par les Pharisiens. Ils sont mis dans le même sac que les pécheurs publics et sont en marge de la société. Il faut éviter de les fréquenter et il n’est pas question de s’associer à eux dans une occasion aussi intime qu’un repas. Jésus fait donc quelque chose d’exceptionnel en introduisant parmi ses disciples un publicain.

Or, pour Luc, dont les auditeurs sont des grecs, c’est-à-dire des païens convertis, ces différentes sortes de marginaux, plus ou moins exclus de la société juive, ont eu une place importante dans la vie de Jésus. Comme les autres évangélistes, il mentionnera tous ces malades impurs que Jésus laisse approcher et même ce lépreux que Jésus touchera. Mais il aura ces exemples qu’il est seul à mentionner. Il y aura Zachée, de Jéricho, ce publicain très riche, qu’il fera descendre de son arbre pour aller chez lui. Il y aura ce Samaritain que Jésus choisit comme exemple de charité dans une parabole. Pour les Juifs, il n’y a pas de bon Samaritain : ils sont tous des hérétiques. Il y aura ce centurion de Capharnaüm, un païen, dont le serviteur est malade. Luc souligne qu’il doit être vraiment bon pour avoir payé pour la construction de la synagogue. Il y a enfin une catégorie de personnes qui ne sont pas exclues de la société mais qui ne sont pas très importantes et qui ne seraient pas admises à suivre un rabbin : des femmes. Non seulement Luc mentionne ces femmes qui suivaient Jésus mais encore il donne leurs noms et ajoutent qu’elles les assistaient de leurs biens. Il les mentionne au Calvaire en ajoutant qu’elles avaient suivi Jésus depuis la Galilée … comme les autres disciples. On les retrouve à surveiller la sépulture de Jésus. Elles seront les premières à annoncer la résurrection aux autres disciples. Au calvaire, il y avait le bon larron à qui Jésus avait déclaré : En vérité, je te le dis, aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis.

La seconde partie de notre texte parle de Lévi. Il veut célébrer son appel à être disciple. Il offre un grand festin à Jésus. Ses invités sont évidemment des gens qu’il pouvait fréquenter : d’autres marginaux et des publicains. C’est ce qui amène la troisième partie du texte, la controverse.

Des Pharisiens et des scribes se rendent compte que Jésus mange et boit avec des gens qu’il ne convient pas de fréquenter. Ils protestent auprès des disciples. Jésus lui-même leur répond d’abord en se comparant à un médecin qui va auprès des malades. Puis il ajoute une déclaration qui révèle le cœur de sa mission : Je suis venu appeler non ps les justes mais les pécheurs pour qu’ils se convertissent.

Il répètera cela à la fin de l’épisode de Zachée, cet autre publicain chez qui il s’était invité à manger : Le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. (Luc 19, 10)

Jean Gobeil SJ 

 

2021/02/19 – Mt 9, 14-15

Des disciples de Jean Baptiste viennent demander à Jésus pourquoi ses disciples ne jeûnent pas comme eux et comme les Pharisiens. Jésus répond que sa présence a priorité sur des pratiques de pénitence.

Il y avait des jeûnes obligatoires pour les Juifs à certains moments de l’année. Mais les Juifs pieux pouvaient aussi pratiquer des jeûnes occasionnels. Le jeûne, la prière et l’aumône constituaient trois pratiques religieuses importantes: elles sont mentionnées dans le sermon sur la montagne. Les Pharisiens et les disciples de Jean avaient aussi leurs jours de jeûne propres à leur groupe.

Les disciples de Jean Baptiste sont probablement agacés par le contraste entre la façon de vivre de Jésus et celle de leur maître. Jean Baptiste qui se présente comme un ascète sorti du désert proclame avec sévérité l’approche d’un jugement alors que Jésus et ses disciples ne refusent pas les repas qu’on leur offre.

La réponse de Jésus est de dire que sa présence est comme celle de l’Époux: c’est un temps de noces et de réjouissance. Lorsqu’il ne sera plus visiblement présent, on pourra revenir à ces pratiques que Jésus évite ainsi de condamner. Pourtant, juste après notre texte, l’image qu’il emploie du vin nouveau qui ne doit pas être mis dans de vieilles outres sinon et le vin et les outres sont perdus peut diminuer l’importance du jeûne. Cela pourrait justifier les églises primitives de ne pas donner autant d’importance que les Juifs à la pratique du jeûne. L’Époux est visiblement absent mais il a assuré les disciples de sa présence.

L’accueil de cette présence demeure plus important que des pratiques particulières.

Jean Gobeil SJ 

 

2021/02/18 – Lc 9, 22-25 – Ste Bernadette Soubirous

La première lecture aujourd’hui reproduit l’exhortation divine qui conclut les cinq livres de la Loi, le Pentateuque (Deut 30, 15-20). Après avoir décrit en détail les préceptes qui expriment sa volonté, le Seigneur dit qu’il offre deux chemins à son peuple et à tout être humain: celui du bonheur et de la vie ou celui du malheur et de la mort. Les préceptes de la Loi n’ont pas pour but de condamner ou d’humilier l’homme, mais de l’éclairer sur la voie du bonheur et de la vie, en l’associant à la volonté de Dieu. Ce projet divin vise uniquement l’épanouissement et la joie de son peuple. Après avoir indiqué les deux voies possibles, le Seigneur lance cet appel d’amour : « Choisis donc la vie pour que vous viviez, toi et ta descendance , en aimant le Seigneur ton Dieu et en écoutant sa voix. »

Mais ce chemin du Seigneur paraît rebutant, alors que la désobéissance pour défendre son autonomie séduit l’humanité. C’est la tentation que le monde fait sans cesse miroiter: l’argent et les plaisirs. Telle est la voie large et facile, mais Jésus nous affirme qu’elle ne mène pas au Royaume de Dieu, elle conduit, au contraire, à sa perte celui qui la prend. Le chemin du Christ, suivant la volonté de son Père, c’est celui qui va vers la croix. Quelle stupidité apparente!

Première annonce de la Passion

Jésus prévoit et annonce ici pour la première fois la fin tragique de sa mission. Cette prédiction se situe après la proclamation de Pierre que Jésus est le Messie. Mais quel Messie? Un chef militaire, victorieux des Romains, celui qui libérera son peuple de l’humiliation et de la servitude? Le Christ répondrait ainsi à l’espoir de Pierre et du peuple d’Israël. Ce serait la voie large et facile, celle que le diable proposait à Jésus dans l’ultime tentation, lorsqu’il lui offrait tous les royaumes du monde et leur gloire (Mt 4, 8-10).

Jésus est lucide et prévoit l’issue tragique de son ministère. L’exécution de Jean Baptiste lui montre le sort qui l’attend. Les autorités de Jérusalem se préoccupent et s’inquiètent à son sujet. Ils ont envoyé des docteurs de la Loi pour scruter son enseignement et pour juger ses actions. Jésus s’est montré libre à l’égard des traditions que les Pharisiens ont multipliées pour protéger le peuple des influences païennes, mais le fardeau de ces traditions étouffent les gens. Le Christ veut libérer son peuple et il critique ces traditions au point d’irriter ses adversaires, qui ne voudront pas le tolérer longtemps.

« Le Fils de l’homme » est ce personnage glorieux envoyé par Dieu pour sauver son peuple soumis à la persécution du roi Antiochus Épiphane, l’an 167 av. J.C. (Daniel, 7, 13s). Jésus s’attribue ce titre et affirme par là qu’il est le Sauveur d’Israël, l’espérance de son peuple. Mais Dieu veut sauver son peuple et toute l’humanité d’une manière déconcertante, par « la folie de la croix », dira saint Paul (1 Cor 1,18). « Les anciens, les chefs des prêtres et les docteurs de la loi », c’est-à-dire le Sanhédrin, l’autorité suprême, l’élite entière d’Israël le condamnera. Mais la mort ne sera pas l’issue finale, dans laquelle sombrerait le Christ. L’humanité pécheresse et homicide n’aura pas la victoire finale. De la mort, Dieu ramènera « le Fils de l’homme » et tous les siens dans la gloire d’une vie nouvelle.

Disciples du Fils de l’homme

Après cette annonce de sa passion, Jésus s’adresse « à tous », donc à nous aujourd’hui, et non pas seulement à ses disciples. Pour nous sauver, le Christ nous incorpore comme ses membres dans sa personne. Dans la prophétie de Daniel, c’est « le peuple saint », celui qui participe à la sainteté de Dieu, que « le Fils de l’homme » vient sauver de la persécution et de la mort.
Cette union de chacun de nous avec « le Fils de l’homme » a pour conséquence notre participation à sa destinée, à la route étroite et difficile qu’il a parcourue. La croix du Christ, au terme, signifie le dénuement complet, le renoncement à tout pour être libre d’accueillir l’amour de Dieu. Cette conversion, qui consiste à renoncer à tout ce qui nous détourne du chemin qui nous conduit vers Dieu et nous élève à Lui, se réalise peu à peu, « chaque jour ». C’est la croix qu’il faut porter sans cesse jusqu’au don total et final de soi-même, pour répondre à l’amour divin.
Jésus remet sous nos yeux les deux voies qui s’offre à chacun(e) de nous. « Sauver sa vie », c’est se cramponner à ce qu’on pense posséder présentement, aux biens qu’on accumule pour s’enfermer dans une apparente sécurité. C’est se contenter des plaisirs superficiels, de tout ce qui passe si vite, que la mort montrera comme vanité et fumée. Se replier sur soi-même, penser « sauver sa vie », c’est la perdre. Cultiver l’égoïsme. C’est s’enfermer dans sa solitude, dans une sclérose qui aboutit à la mort définitive. À François Xavier qui cultivait l’ambition de devenir un éminent universitaire, Ignace de Loyola répétait souvent l’avertissement du Christ: « Que sert à l’homme de gagner le monde entier, s’il se perd lui-même? » Ce rappel salutaire qui provoqua la conversion de François!

Nous sommes des pèlerins sur cette terre, des voyageurs, qui ne peuvent ni s’arrêter, ni s’installer, ni surtout se noyer dans la vie présente. Que nous le voulions ou non, le temps nous entraîne, nous avançons sans souvent nous en rendre compte. Serait-il sage de marcher sans connaître la fin du voyage et, surtout, sans prévoir le but de notre pèlerinage ?

Jean-Louis D’Aragon SJ

2021/02/17 – Mt 6, 1-6.16-18 – Mercredi des Cendres

Dans la deuxième épître aux Corinthiens saint Paul revient sur le sujet d’une collecte pour venir en aide à l’église de Jérusalem et donner une preuve de leur unité avec cette église. Ici il insiste sur la charité pour les pauvres en général.
Le texte du sermon sur la montagne parle des pratiques religieuses comme l’aumône, la prière et le jeûne. Ces pratiques, pour être valables, comme toute pratique religieuse, doivent être faites avec sincérité devant Dieu, c’est-à-dire avec des motifs qui sont centrés sur Dieu, non sur les autres ou sur soi-même pour se faire valoir.

Saint Paul insiste sur le don et sur la générosité. Il faut se rappeler que Dieu nous donne largement et qu’il aime celui qui donne joyeusement. Ceci nous rappelle l’adage : un saint triste est un triste saint. Notre générosité est bien peu de choses en comparaison des largesses de Dieu pour nous. Et ce que nous donnons dans la simplicité monte vers Dieu comme une action de grâce. Cette action de grâce devrait assurer une joie intérieure profonde.

Matthieu, pour donner des exemples de pratiques religieuses, a retenu l’aumône, la prière et le jeûne, qui étaient des pratiques importantes pour Israël. Il donne des exemples et non pas une liste complète. Il serait très important de ne pas oublier par exemple les gestes sacramentaires comme l’Eucharistie qui continue l’action de grâce du Christ lui-même. Le point que souligne le texte de Matthieu demeure important. Pour être des gestes religieux, il faut qu’ils soient des gestes personnels, des gestes relationnels: ce sont des gestes qui partent du cœur humain pour rejoindre non pas une force anonyme mais un Dieu personnel. Ce Dieu nous attend pour nous renouveler, nous ressourcer, nous rencontrer.

Jean Gobeil SJ 

 

2021/02/16 – Mc 8, 14-21

Les disciples n’ont avec eux qu’un seul pain dans la barque. Jésus leur dit de prendre garde au levain des pharisiens. Mais les disciples discutent sur leur manque de pain. Jésus leur reproche de ne pas comprendre, de ne pas voir, de ne pas entendre. Il leur rappelle les restes de la première multiplication des pains puis de la seconde. Puis il leur demande s’ils comprennent.

La première multiplication des pains avait été suivie d’un renvoi de la foule puis d’une discussion avec les Pharisiens et des scribes venus de Jérusalem sur les pratiques de purification avant les repas. La seconde multiplication des pains est suivie d’une confrontation avec les Pharisiens qui réclament un signe venant du ciel. Pour eux, il ne s’agit pas de croire au Messie mais bien d’avoir un genre de preuve qui les dispenserait de la foi. Le Messie doit être imposé de force par Dieu. Ce n’est peut-être pas par hasard que Marc montre cette absence de foi: les chrétiens persécutés peuvent être tentés de réclamer de Dieu un triomphateur sur les forces du mal.

Les Pharisiens réclament donc un signe dans le ciel. Jésus les laisse là et va continuer sa mission ailleurs. C’est alors qu’il prévient les disciples de se méfier du levain des Pharisiens. Matthieu ajoutera, à la fin, l’explication du levain: il ne s’agit pas du levain avec lequel on fait le pain mais de l’enseignement des Pharisiens. La figure du levain est celle de quelque chose qui peut être bon pour faire lever la pâte mais qui peut aussi être nocif comme une source de corruption.

Marc n’explique pas. Les disciples devraient voir dans les multiplications des pains le signe d’autre chose que le pain matériel et cesser de se préoccuper avec le seul pain matériel qu’ils ont. Il se concentre donc sur les apostrophes de Jésus à ses disciples pour leur reprocher de ne pas voir, de ne pas comprendre, de n’avoir pas d’oreilles pour entendre. Cela rappelle les paroles de Dieu devant le coeur endurci de son peuple.

Marc traite durement les disciples dans son évangile. Jésus leur répète qu’ils n’ont pas de foi, qu’ils sont lents à croire. Cela tient peut-être à la source que Marc avait: si Pierre est la source on peut comprendre qu’il ne devait pas être tenté de se valoriser ou de valoriser les disciples. Mais cela peut faire partie de l’intention de Marc: il veut réveiller la foi de ses auditeurs. Il veut leur rappeler que la foi n’est pas une chose facile. Croire, c’est accepter et accueillir quelqu’un. Accepter quelqu’un, c’est accepter qu’il soit différent, qu’il ait des idées qui ne sont pas les nôtres. C’est accepter une personne avec sa zone du mystère qui lui est propre. Accueillir, c’est respecter ces différences; c’est ne pas essayer de limiter l’autre à la dimension de ses désirs propres ou de ses besoins. Croire, c’est une dimension qui n’est jamais terminée.

Jean Gobeil SJ 

2021/02/15 – Mc 8, 11-13

Ce passage de Marc à propos des pharisiens qui exigent « un signe venu du ciel » est repris au moins deux fois par chacun des autres synoptiques (Matthieu et Luc). Alors que chez Marc, Jésus se contente d’opposer une fin de non recevoir à la requête des pharisiens, on constate que chez les deux autres, il saute sur l’occasion pour se lancer dans une féroce diatribe contre « cette génération ». Chez Matthieu, par deux fois, Jésus qualifie cette génération de «mauvaise et adultère ». Chez Luc, il parle de « génération mauvaise » et de « génération pervertie ».

Ce n’est pas difficile de saisir ce qui enrage Jésus. C’est la mauvaise foi des pharisiens qui le met hors de lui. Mais on peut se demander si leur refuser le signe qu’ils réclamaient n’a pas été une mauvaise stratégie. Il me semble qu’à sa place, j’aurais profité de l’occasion pour les confondre une fois pour toutes, en produisant effectivement un signe, un acte de puissance. Par exemple, en les foudroyant pour leur administrer le genre de traitement que subira Paul de Tarse sur « le chemin de Damas ».

Au lieu de cela, Jésus les plante là et s’en va. En fait, il les laisse triompher, car, de sa réaction, ils ne peuvent tirer qu’une seule conclusion : il est incapable de produire « la preuve » que nous lui demandons. Les évangiles n’insistent pas sur cet aspect : l’impossibilité de relever le défi est une occasion d’humiliation pour Jésus. « Et, les quittant, il remonta dans la barque et il partit pour l’autre rive. » Humainement, cette phrase signifierait qu’il a fui, la queue entre les pattes. Jésus est parti frustré, blessé de n’avoir pas pu remettre ces hypocrites à leur place.

Mais pourquoi a-t-il accepté cette humiliation? Jésus n’a peut-être pas réagi ainsi parce qu’il « ne voulait pas » relever le défi, mais réellement, parce qu’il « ne pouvait pas ». C’est un peu comme pour les fameuses « tentations » au désert. Jésus n’a pas refusé d’obéir à Satan parce qu’il ne voulait pas céder aux tentations, mais parce qu’il ne pouvait pas. Si on explique le « refus » de Jésus par une volonté surhumaine, ou une absence de désir, on annule le côté « passion » ou « épreuve » d’une telle expérience et, on dévalue du même coup, le prix exorbitant que le « Premier-né » a dû payer pour que nous soyons fils et filles du même Père.

Je crois que comme nous, Jésus aurait bien voulu faire taire les pharisiens en leur prouvant sa puissance. Il aurait bien voulu sauter du pinacle du temple ou transformer des pierres en pain, pour confondre Satan… Mais il ne le pouvait pas, pour la simple raison qu’il n’opérait pas dans l’ordre des preuves et des démonstrations, mais dans l’ordre de l’amour. Le Fils d’Amour n’était pas capable d’un tel « détournement » des biens du salut: les signes venus du ciel étaient destinés à manifester la miséricorde du Père envers les pauvres et les tout petits. Les signes du ciel ne pouvaient pas servir dans une compétition pour la puissance opposant l’individu Jésus aux « sages » et aux « savants ». Le piège était justement de l’attirer hors jeu, de le pousser à mettre son « Ego » en avant, à se glorifier…

Il ne le pouvait pas. Mais ce n’était pas faute de désir. La morsure du désir était là. C’est elle qui a inscrit l’épreuve dans la vie du Fils de l’homme, jusqu’à la croix, jusqu’au bout. Sinon que signifierait cette prière à Gethsémani (lieu du pressoir): « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? » (Mt, 27, 46), ou encore : « Abba, à toi, tout est possible, écarte de moi cette coupe! Pourtant, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux » (Mc 14,36). Comme nous tous, Jésus « avait envie » de ne pas subir une mort atroce, mais il a bu la coupe, jusqu’à la lie. Voilà pourquoi, quand la vie nous impose des choix impossibles, nous pouvons toujours nous tourner vers le Calvaire, vers Getshémani et faire appel à la solidarité de celui qui nous a précédés : « C’est toi qui souffres sur nos croix » jusqu’à la consommation des siècles.

Melchior M’Bonimpa