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202/11/20 – Lc 20, 27-40

Les familles des grands prêtres formaient l’élite riche et dominante de la société juive de la Palestine, au temps de Jésus. Ils contrôlaient le Temple et toutes les cérémonies qui s’y déroulaient. Ils vivaient dans le luxe et, comme tous les favorisés de ce monde, ils étaient conservateurs, voulant maintenir un état des choses qui les avantageait. Conservateurs au plan social, ils l’étaient aussi dans le domaine religieux. En conséquence, ils n’acceptaient comme Écriture inspirée et normative de leur conduite que la “Torah”, les cinq premiers livres du “Pentateuque”, attribués à Moïse. Le message des prophètes les dérangeait trop.

Dans les cinq livres attribués à Moïse, il n’est pas question de la résurrection. Aussi les Sadducéens n’admettaient pas comme une vérité la résurrection des morts; leur espérance se limitait à l’existence présente sur terre. De fait, l’affirmation claire et explicite de la résurrection apparaît tardivement dans la Bible, seulement vers l’an 167 av. J.C., à l’époque de la persécution du roi grec Antiochus Épiphane, dans les livres de Daniel et des Maccabées.

L’argument que les Sadducéens proposent à Jésus contre la vérité de la résurrection est le même qu’ils opposaient avec succès aux Pharisiens. Leur argumentation se basait sur la loi du lévirat. Puisqu’on ne croyait pas autrefois à une survie personnelle au-delà de la mort, la prolongation de la vie dans un descendant devenait essentielle. Un enfant était signe de la bénédiction de Dieu. Mourir sans un enfant à qui on a transmis sa propre vie, c’était une malédiction. Aussi Moïse, pensait-on, avait voulu écarter cette malédiction par une fiction légale: le frère du défunt devait épouser sa veuve pour procurer un descendant à celui qui était décédé sans enfant. La vie devait continuer au-delà de chaque individu.

Un tel argument suppose que la vie au-delà de la mort prolonge tout simplement celle d’ici-bas, qu’elle est du même genre que celle de la vie présente. Les Pharisiens admettaient eux aussi que la vie de la résurrection serait de la même nature que celle que nous connaissons, même si elle serait bien supérieure. Puisque cette vie nouvelle ne devait être qu’une pure prolongation de la vie présente, ils ne pouvaient répondre à l’objection des Sadducéens contre la résurrection.

La réponse de Jésus

Jésus partage la même croyance que celle des Pharisiens concernant la résurrection, mais son argumentation est autrement plus convaincante que la leur pour réfuter les Sadducéens. Le Christ développe deux preuves pour affirmer la vérité de la résurrection.

À l’encontre des Sadducéens et des Pharisiens, Jésus affirme que la vie dans le monde à venir est tout à fait différente de l’existence que nous connaissons ici-bas. Un des buts essentiels du mariage sur terre est de perpétuer la vie par la procréation. Dans le monde de l’au-delà, les bienheureux jouissent d’une vie éternelle. Comme les justes ne meurent pas, il n’est plus nécessaire de perpétuer la vie par la procréation dans le mariage.

À part cet argument d’ordre logique ou théologique, Jésus ajoute une preuve tirée de l’Écriture, pour se conformer à la coutume de ses interlocuteurs et les réfuter sur leur propre terrain. Jésus pourrait invoquer le Livre de Daniel, qui affirme explicitement la résurrection des morts. Mais les Sadducéens n’admettent pas le Livre de Daniel comme inspiré par Dieu et normatif de leur foi. Pour se conformer aux limites imposées par ses interlocuteurs, qui ne reconnaissent que le Pentateuque, Jésus invoque donc un passage du Livre de l’Exode (3,6).

Dans la scène du buisson en flammes, le Seigneur rappelle à Moïse son Alliance avec les trois patriarches, ses ancêtres. Une alliance s’établit entre deux personnes vivantes, et non pas entre un être vivant et un mort. Dieu ne dit pas: “J’étais le Dieu d’Abraham…” mais “Je suis (présentement) le Dieu d’Abraham,…” Cette affirmation divine implique que les patriarches sont toujours vivants, même s’ils ont vécu environ six siècles avant Moïse.

L’amitié de Dieu n’est pas éphémère, passagère, mais elle est fidèle et constante. Il a dit au prophète Jérémie: “Je t’aimé d’un amour éternel.” (Jér 31,3) Une telle affirmation, il la répète pour chaque personne qu’il a créée par amour. Le Livre de la Sagesse nous confirme cet amour de Dieu: “Tu aimes tout ce qui existe et tu n’as de dégoût pour rien de ce que tu as fait, car si tu avais haï quelque chose, tu ne l’aurais pas formé.” (Sag 11,24)

L’approbation des docteurs de la Loi, qui sont des Pharisiens, confirme leur foi dans la résurrection des morts, qu’ils parvenaient mal à défendre face aux Sadducéens. Ils sont pleinement d’accord avec Jésus sur la vérité de la résurrection et ils admirent les preuves qu’il développe pour la mettre en lumière.

Conclusion

La perspective éphémère et limitée des Sadducéens se perpétue à toutes les époques chez les gens qui réduisent leur désir de vivre à leur existence d’ici-bas et à ses plaisirs qui s’envolent en fumée . Pas d’ouverture sur l’avenir, pas d’espérance après la mort! Les impies avouent tristement: “Notre existence s’écoule sans laisser plus de traces qu’un nuage… Notre vie est une ombre qui passe… Eh bien, jouissons donc des biens présents!” (Sagesse 2,4s)

La question fondamentale est celle-ci: “Croyons-nous à l’amour de Dieu, qui nous a créés par pure gratuité, pour nous inviter à répondre librement à son offre d’Alliance? Croyons-nous que la gloire de Dieu, c’est la personne humaine vivante et pleinement épanouie?” (Saint Irénée)

Jean-Louis D’Aragon SJ

2021/11/19 – Lc 19, 45-48

Jésus est venu délibérément à Jérusalem, sachant qu’il affronterait les autorités suprêmes de son peuple, les grands prêtres, les anciens et les docteurs de la Loi. Il se soumettait librement à une telle épreuve, parce que Dieu, présent en lui, voulait cet affrontement et lui donnait le courage et la force pour la surmonter.

Six siècles auparavant, le Seigneur avait envoyé au Temple le prophète Jérémie pour une intervention semblable à celle du Christ Jésus. En deux passages, le Livre de Jérémie rapporte la déclaration solennelle que le prophète avait proclamée sur l’ordre du Seigneur:

La dénonciation de Jérémie

“Quoi! Vous commettez des vols, des meurtres, des adultères, vous faites de faux serments, vous offrez des sacrifices à Baal, … Puis vous venez vous présenter devant moi, dans ce temple qui m’est consacré, et vous déclarez: ‘Nous voilà sauvés!’ Et cela pour continuer à commettre ces horreurs! Ce temple qui m’est consacré , le prenez-vous pour une caverne de voleurs?

“ Allez donc au lieu saint que j’avais à Silo, où se trouvait autrefois ma résidence, et regardez la ruine que j’en ai faite à cause des méfaits d’Israël, mon peuple… Je vous l’ai dit et n’ai cessé de vous le répéter sans que vous écoutiez; je vous ai appelés sans que vous répondiez. C’est pourquoi ce temple qui m’est consacré, ce temple dans lequel vous mettez votre confiance, ce lieu que j’ai donné à vos ancêtres et à vous, je vais le traiter comme j’ai traité Silo.” (Jér 7,9-15)

Le chapitre 26 du même Livre répète cette menace, solennelle et terrible, que le Seigneur oblige Jérémie à transmettre: “Si vous n’écoutez pas, je détruirai ce temple, comme j’ai détruit celui de Silo.” Quand Jérémie eut achevé d’annoncer aux autorités et à tout le peuple ce que le Seigneur lui avait ordonné de dire, ils se saisirent de lui en disant: “Tu mérites la mort.” Alors tous ceux qui se trouvaient au temple s’attroupèrent contre Jérémie. Les prêtres et les prophètes dirent aux notables et à la foule: “Cet homme mérite la mort.” (Jér 26,6-11)

Pour Jérémie, l’annonce de la destruction du temple en raison de sa profanation par le peuple provoque sa condamnation à mort. De la même manière, la purification du temple par Jésus convaincra les autorités juives d’éliminer celui qui les a dénoncés par son action symbolique de la réprobation divine.

Le jugement de Jésus

Entre Jérémie et Jésus, il y a une première différence: l’intervention de Jérémie se réduit à une dénonciation verbale, tandis que celle de Jésus se concrétise dans une action qui manifeste le jugement de Dieu. La seconde différence entre les deux cas consiste en ce que la menace de mort contre Jérémie ne fut pas exécutée, tandis que le complot des chefs des prêtres, des scribes et des notables produisit la condamnation et la mise en croix du Christ.

L’action de Jésus équivalait à une condamnation du rituel sacrificiel dans le temple. Les autorités approuvaient cet ordre des choses. Pourquoi Jésus condamna-t-il ce rituel par un geste violent? Quelques années auparavant, l’achat des animaux pour les sacrifices avait lieu en dehors du temple. Peu de temps avant Jésus, une entente entre les marchands et les grands prêtres avait permis d’introduire le commerce des animaux à l’intérieur du temple, une profanation que tolérait le peuple, impuissant. Les marchands, de connivence avec les grands prêtres, vendaient les animaux au double du prix à l’extérieur du temple. Mais seuls les animaux vendus dans le temple étaient acceptés pour les sacrifices.

Pour bien faire comprendre la signification de son intervention, Jésus cite deux textes prophétiques. Le premier, des années 350 av. J.C., rappelle la signification du temple: “Ma Maison est une maison de prière pour toutes les nations”, le lieu accessible à tous les peuples pour rencontrer le Seigneur. Par cette citation, Jésus proteste contre la clôture qui empêchait les païens de pénétrer dans le temple et de prier le Seigneur. Dans le second texte, évoqué plus haut, Jérémie dénonce les perversions commises dans le temple, devenu profané par ces actions ignobles: “Vous en avez fait une caverne de bandits.”

Conclusion

Jésus obéit à la volonté de son Père, sachant que son obéissance le conduira à la croix. Convaincu que le Seigneur est présent en lui, il a le courage d’affronter les plus hautes autorités pour purifier le temple et lui rendre sa sainteté, un sanctuaire consacré à la prière, dans la communion avec Dieu. Le Christ ouvre ce lieu privilégié à toute personne, sans aucune ségrégation. L’amour universel de Dieu accueille tous les peuples.

Jean-Louis D’Aragon SJ

2021/11/18 – Lc 19, 41-44

Combien de fois a-t-on présenté Dieu comme le Maître tout-puissant, dominant toutes choses et surveillant tous nos gestes pour nous punir ou nous récompenser? Transcendant, au-delà de toute la création, Dieu serait insensible à nos misères et à nos souffrances. Il serait un Dieu impassible. Certains passages de l’Ancien Testament, repris par le Judaïsme et l’Islam, ne le décrivent-ils pas comme un Seigneur qui se venge et qui punit! “Dieu est grand!”, s’écrient régulièrement nos amis musulmans.

Dieu qui pleure!

En contraste avec cette représentation de Dieu, son Fils Jésus, en qui il est parfaitement présent, s’apitoie et pleure sur Jérusalem et sur son peuple. Pleurer est l’expression d’une peine intense. Dieu en Jésus souffre du sort tragique qui attend le peuple qu’il a choisi. Il pleure, comme des parents inconsolables devant la tragique destinée d’un enfant qui a choisi la voie du malheur, un chemin qui mène à sa destruction.

Jésus nous a révélé que Dieu n’est pas le Maître impitoyable que nous avions caricaturé, un Baal qui exige des victimes pour apaiser sa colère. Il est l’Amour, qui se donne, qui s’implique dans notre histoire et qui est solidaire avec nous.

Un reproche dans les larmes!

Ce que Dieu a voulu accorder à ses enfants par son Fils, le Christ, c’est la paix, l’épanouissement dans l’harmonie de notre personne, en accord avec l’univers qui nous entoure et, surtout, en communion avec Celui qui nous a donné la vie. À la naissance de Jésus, la troupe nombreuse des anges louaient Dieu: “Gloire à Dieu…et paix sur la terre pour ceux qu’il aime.” (Luc 2,14)

Pour accueillir la paix, il faut s’ouvrir à la visite de Dieu, au signe de sa présence dans son Envoyé. Si ce signe nous déconcerte, il est tentant de ne pas le voir et même de l’écarter. Nous préférons notre rêve humain, un avenir facile et prestigieux, sans la croix. Le peuple, au temps de Jésus, rêvait d’un Messie libérateur, d’un chef de guerre, qui écraserait les occupants romains. Au lieu de cette figure triomphante, Jésus entre à Jérusalem en toute humilité, sur un âne, la monture des pauvres.

“Tu ne l’as pas reconnu”

Tout au long de l’histoire du salut, la visite de Dieu signifie le bonheur pour son peuple. Ce qui est terrible, c’est l’absence du Seigneur. Dans sa tristesse, Jésus reproche à Jérusalem de ne pas avoir reconnu “le moment où Dieu te visitait.” Au début et à la fin de cette scène, le même reproche revient: “Tu n’as pas reconnu” ton Dieu. Tu n’as pas reconnu son visage, qui n’était pas celui que tu voulais. Tu désirais lui imposer une figure et une intervention fulgurantes, que ton égoïsme projetait sur Lui. Au lieu de la vengeance et de la force militaire, il venait servir par amour.

En ne le reconnaissant pas, Jérusalem l’a rejeté comme un faux prophète et cloué sur une croix. Sur cette croix, Jésus, le Serviteur de Dieu, mourait nu, dans une pauvreté totale, dépourvu de toute force. C’est dans ce dénuement que son amour déployait sa toute-puissance. Ayant refusé Dieu qui se présentait dans la pauvreté et l’humilité, Jérusalem, et toute personne qui ne le reconnaît pas, se replie dans la solitude de son dénuement, victime sans protecteur des ennemis qui l’écraseront. En refusant Dieu, tel qu’il se présente, pour préférer ses rêves, Jérusalem et toute personne humaine se condamne elle-même.

Conclusion

À chaque étape de notre existence, nous avons à choisir: préférons-nous nos rêves, inspirés par notre étroitesse d’esprit et notre égoïsme, ou bien l’idéal de vie et de joie que le Seigneur veut pour chacun(e) de nous? Préférons-nous nos projets superficiels et immédiats, avec leurs déformations et leurs limites, ou bien le mystère infini de Dieu, qui suscitera toujours en nous le vertige de l’émerveillement?

Jean-Louis D’Aragon SJ

2021/11/17 – Lc 19, 11-28

Le cadre de la parabole parle d’un noble qui doit aller au loin recevoir le titre de roi. Il distribue des pièces d’or à ses serviteurs pour que, durant son absence, ils les fassent profiter. Une délégation le suit dans son voyage pour s’opposer à ce qu’il soit roi. Le noble obtient son titre et revient. Au retour, il demande des comptes à ses serviteurs. Bien qu’avec la même somme, ils aient obtenu des profits différents, ils sont loués pour ce qu’ils ont fait. Un serviteur, lui, remet la somme qu’il avait reçue sans aucun profit. Il est blâmé et l’argent lui est retiré. Quant à la délégation qui s’opposait à lui, il les fait arrêter et exécuter.

Le cadre est historique et bien connu des auditeurs. Il s’agit d’Archélaüs, fils d’Hérode le Grand. A la mort de son père, il dut aller à Rome pour faire confirmer son héritage qui était la Judée et la Samarie. Comme après la mort de son père, il avait réagi aux pétitions des Juifs en les faisant massacrer, ces derniers envoyèrent une délégation à Rome pour s’opposer à sa nomination. Rome n’accorda pas le titre de roi mais seulement celui d’ethnarque; ce qui lui donnait quand même le pouvoir. A son retour il fit exécuter ceux qui avaient participé à la délégation. C’est de lui que parle Matthieu dans l’épisode où Joseph revient d’Égypte avec l’enfant et Marie:
Apprenant qu’Archélaüs régnait sur la Judée à la place d’Hérode, son père, il craignit de s’y rendre;…il se retira dans la région de Galilée. (Matt. 2,22)

Pourquoi Luc est-il intéressé par ces allusions à une situation historique? Luc a déjà auparavant montré que l’histoire de Jésus faisait partie de l’histoire mondiale. Au moment de commencer la description de la vie publique de Jésus, il a pris la peine de situer ce moment dans l’histoire du monde de l’époque. Il mentionne que c’est la quinzième année de l’empereur Tibère, que Ponce Pilate est gouverneur de la Judée, Hérode (Antipas), tétrarque de Galilée, sous le pontificat d’Anne et Caïphe. Il parle aussi des autres fils d’Hérode le Grand, Philippe et Lysanias qui sont des tétrarques. Ces références ne laisseraient pas indifférents les auditeurs de Luc qui ne sont pas des Juifs.

Mais le coeur de la parabole est dans le jugement des serviteurs. Chacun a reçu le même montant, une pièce d’or, avec la prescription bien claire qu’ils doivent la faire profiter. Déjà avant la rédaction de l’évangile de Luc, Paul, dans l’épître aux Corinthiens, avait souligné que tous avaient reçu des dons de l’Esprit Saint. Ils devaient servir à l’édification de la communauté selon les capacités de celui qui les recevait. Ils n’étaient pas tous les mêmes et c’était précisément cette diversité qui contribuait à réaliser la totalité du corps de l’Église. Paul soulignait ainsi que parmi les disciples du Christ il n’y avait pas de citoyens de deuxième classe.

Luc rappelle donc, dans cette parabole, la même responsabilité de chaque chrétien de répondre aux dons qu’il a reçus selon la mesure et les moyens qui lui sont donnés.

Jean Gobeil SJ

2021/11/16 – Lc 19, 1-10

Zachée, un riche chef de publicains, cherche à voir Jésus. Il grimpe dans un arbre. Jésus le voit et lui dit de descendre vite car il veut aujourd’hui demeurer chez lui. Zachée le reçoit avec joie. Les gens sont scandalisés de voir Jésus aller chez un pécheur mais Zachée déclare qu’il veut partager ses richesses avec les pauvres et faire des réparations si nécessaire. Jésus déclare que le salut est venu aujourd’hui pour la maison de Zachée et que le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu.

Les publicains étaient des collecteurs d’impôts. Rome avait divisé le pays en secteurs. Pour chaque secteur, un montant précis de taxes était fixé. Le secteur était ensuite confié à un chef de publicains qui devait remettre le montant à Rome et avec l’excédent payait ses employés et se réservait un gras salaire pour lui-même. Les publicains étaient considérés comme des pécheurs et des marginaux de la société: c’était des brebis galleuses qu’il ne fallait pas fréquenter. C’est pour cela qu’on ne tolèrerait pas que Zachée fende la foule pour aller se mettre en avant. Zachée est petit: derrière la foule il sait qu’il ne peut rien voir. Il va donc grimper dans un arbre, comme un sycomore qui a des branches basses faciles à grimper, à un endroit où Jésus doit passer. C’est là que le regard de Jésus le découvre.

Jésus lui déclare qu’il est pressé d’aller demeurer chez lui, aujourd’hui. Le mot aujourd’hui revient deux fois dans le texte et bien des fois dans l’évangile de Luc. Le Royaume n’est pas dans le futur; il n’est pas à chercher ailleurs. Avec la présence du Christ, il est au milieu de vous (Luc 17,21). Il est ici, aujourd’hui. Dans les récits de Luc sur l’enfance de Jésus, c’est cet aujourd’hui de la présence de Dieu qui fait la joie de Zacharie, d’Élisabeth, de Marie, du vieillard Syméon et, à la naissance, la joie des bergers, des marginaux eux aussi. Zachée, qui n’était pas sûr de pouvoir voir Jésus, vite (il dégringole de l’arbre) il va recevoir Jésus avec joie.

Jésus, non seulement va chez Zachée, mais surtout il va manger chez lui: il viole deux interdits à la fois. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois: il a déjà fait cela pour Matthieu le publicain qui est devenu un des Douze. C’est ce que Jésus appelle aller chercher ce qui était perdu. Il n’attend pas qu’on vienne à lui: c’est lui qui prend l’initiative. Et ce n’est pas jugé convenable pour ceux qui se considèrent comme justes.

La réponse de Zachée à la grâce qui lui est faite n’est pas seulement la joie. Il fait ce qu’un véritable disciple doit faire dans l’évangile de Luc: il promet de partager ses richesses avec les pauvres et de réparer les torts qu’il a pu causer.

La conclusion du récit de Luc est un autre thème qui lui est cher: Jésus est venu chercher et sauver ce qui était perdu. C’est l’initiative de Dieu et le salut universel. Il est venu non pas pour les gens qui se considèrent comme des “gens bien” qui n’ont pas besoin de salut, mais pour tous ces marginaux, ceux que l’Ancien Testament appelait les petits, les humbles, qu’ils soient juifs ou païens: il veut les sauver, quels qu’ils soient..

Zachée, en fin de compte, est une belle illustration de ce qui est arrivé à tout disciple: Jésus est venu le chercher : Voici que je me tiens à la porte et je frappe; si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi. (Apo.3,20)

Et quand il est accueilli, il est venu demeurer chez son disciple : Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera et nous viendrons vers lui, et nous ferons une demeure chez lui. (Jean 14,23)

Jean Gobeil SJ

 

 

2021/11/15 – Lc 18, 35-43

L’évangile d’aujourd’hui nous transporte dans la plus vieille ville du monde, Jéricho. Dans l’Ancien Testament, le sixième chapitre du Livre de Josué raconte comment cette ville fut conquise par les Israélites. À cette occasion, elle fut soumise à un traitement qui, de nos jours, serait qualifié de génocide ou de crime contre l’humanité : « Ils exterminèrent la population de la ville, hommes, femmes, jeunes et vieux. Ils tuèrent même les bœufs, les moutons et les ânes » (Jos, 6, 20). Tout ce qui respire y fut anéanti, sauf la prostituée Rahab et sa famille qui avait caché les espions d’Israël. Et comme si tout cela ne suffisait pas, Josué prononça une malédiction contre l’homme qui tenterait de reconstruire cette ville (Jos, 6, 26). De toute évidence, Jéricho a pu renaître de ses cendres. La ville existait au temps de Jésus, et elle existe encore de nos jours.

Jéricho fournit donc le décor de la guérison miraculeuse d’un aveugle. En lisant ce passage, je me suis souvenu d’un ami qui m’a dit que si des circonstances calamiteuses l’obligeaient à choisir entre la vue et l’ouïe, il deviendrait sourd plutôt qu’aveugle, car le désastre de la cécité empêche de contempler la beauté du monde. D’y penser, j’approuve cette opinion et je considère la condition d’aveugle comme plus pénible que celle de sourd, au moins pour une personne qui a joui de la vue pendant une partie de sa vie. On pourrait supposer que c’est le cas ici, car aucun des trois synoptiques ne précise que l’aveugle de Jéricho était « aveugle-né ». Marc lui donne un nom : Bartimée. Matthieu lui donne un compagnon : dans le « premier évangile », on a effectivement affaire à deux aveugles qui hurlent la même chose. À la question de Jésus, « Que voulez-vous que je fasse pour vous? », ils répondent à l’unisson : « Seigneur, que nos yeux s’ouvrent. »

L’aveugle de Jéricho semble savoir ce que signifie la vue. C’est pourquoi, contre vents et marées, il veut se faire entendre de Jésus. Il sait ce qu’il a perdu, et c’est pourquoi il refuse de se faire bâillonner par ceux qui trouvent indécent qu’il crie pour appeler au secours le guérisseur de Nazareth désigné par le titre messianique de « Fils de David ». Les exégètes ont probablement une interprétation savante de ce titre, mais je suppose que l’aveugle l’accorde à Jésus pour revendiquer le droit d’être parmi ceux que David avait la mission de protéger. En effet, dans l’utopie d’Israël, le roi, et David en particulier puisqu’il fut le plus grand d’entre eux, avait comme tâche prioritaire de prendre soin des « pauvres de Yahvé » et, un aveugle est un pauvre parmi les pauvres. L’aveugle de Jéricho semble au courant de ses droits au sein du peuple élu. Et Jésus lui donne raison en répondant à sa requête : « Vois, ta foi t’a sauvé. » Il aurait pu ajouter : « Vous avez ici plus que David. » On le sait : David n’a pas toujours été à la hauteur de sa mission. Il n’a pas toujours été l’incarnation de la miséricorde de Yahvé.

La guérison physique n’exclut évidemment pas le sens symbolique de l’accès à la lumière du salut. Plus que les synoptiques, Jean souligne ce sens dans le neuvième chapitre de son évangile où il est question de la guérison d’un aveugle de naissance. Ce nouveau sens nous permet de nous sentir concernés en nous mettant dans la peau de celui qui implore de voir, et en chantant avec celui qui a composé cette mélopée chrétienne inspirée par cet évangile : « Ouvre mes yeux seigneur… Je suis l’aveugle sur le chemin… Guéris-moi, je veux te voir. »

Melchior M’Bonimpa