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2021/11/13 – Lc 18, 1-8

Les tentations de délaisser la prière sont multiples. La prière personnelle peut devenir monotone. Même la prière liturgique, en union avec une communauté chrétienne, nous laisse, par moment, sans goût. Mais c’est l’apparent silence de Dieu qui peut être la plus grande tentation d’abandonner la prière. À quoi bon prier, si Dieu n’écoute pas et surtout s’il n’exauce pas nos demandes?

Le désespoir assaillait les premiers chrétiens, qui subissaient la persécution des païens à cause de leur foi. Ils imploraient l’intervention de leur Seigneur, mais apparemment sans résultat. Le silence prolongé de Dieu pouvait les décourager. Dans l’introduction à l’évangile d’aujourd’hui, Jésus exhorte ses disciples à prier sans se décourager, à prier sans cesse. Il ne veut pas dire que notre prière explicite et consciente doit être continuelle, ce qui serait impossible. Mais, en toute circonstance, bonne ou pénible, en période aride ou consolante, notre prière devrait s’élever vers Dieu.

Un juge inique

Pour encourager ses disciples à prier sans cesse, Jésus leur propose un cas désespéré. Le juge, qui a le pouvoir d’exaucer la veuve, est un fonctionnaire corrompu et sans aucun scrupule. Dans ce monde ancien, il n’est redevable à personne et ses décisions sont sans appel. La loi de Dieu ne le trouble guère et sa réputation de vénalité le laisse indifférent. L’adversaire de la veuve retient probablement une somme d’argent qui appartient à cette femme. Il est vraisemblablement un citoyen influent, qui paie le juge, comme il arrivait souvent, pour obtenir une décision qui lui convienne. Sous une couverture légale, il vole cette veuve de l’argent qui lui appartient et dont elle a besoin pour vivre.

La veuve

Le second personnage de la parabole est complètement démuni face au juge, qui a tout pouvoir sur cette cause importante pour la veuve. En effet, cette veuve ne peut recourir à un autre tribunal; le juge est le maître absolu dans cette localité et il n’a pas à rendre compte de ses décisions. Seule, sa conscience devrait lui rappeler les exigences que le Seigneur avaient édictées dans l’Écriture: “L’orphelin, l’immigré et la veuve” étaient les trois catégories de pauvres, que la Bible mentionne régulièrement, pour insister sur le devoir de bienveillance à leur égard.

La situation de cette femme est sans espoir. Elle n’a pas de protecteur, elle n’a pas les moyens d’acheter un verdict favorable à sa cause et elle ne peut recourir à une instance judiciaire supérieure. Le juge inique a un pouvoir absolu et final sur elle. Quel recours reste-t-il à cette veuve? Un seul, son opiniâtreté à venir réclamer justice. Même si le juge refuse toujours, elle revient avec ténacité, sans se décourager, pour exiger que justice lui soit rendue. Ennuyé, épuisé, ce juge finit par céder pour avoir la paix.

Portée de la parabole

Au moyen de cette parabole, Jésus veut nous enseigner avant tout la persévérance dans la prière. La parabole décrit le combat entre deux volontés, celle du juge et celle de la veuve, pour enseigner que la persévérance l’emporte finalement, même sur la malice la plus endurcie.

Imitant la veuve, les élus de Dieu “crient vers lui jour et nuit.” Comment peuvent-ils implorer “jour et nuit?” Parce que c’est l’Esprit, toujours présent, qui prie en eux et pour eux. (Rom 8,26s) Dieu les exauce toujours, non pas “sans tarder”, mais “soudainement, sans signe préparatoire, à l’improviste.”
Pourquoi les silences de Dieu, qui semblent correspondre aux refus du juge? Il nous est impossible de comprendre clairement le mystère du plan de Dieu pour nous. Nous ne pouvons qu’entrevoir des motifs possibles.
Avec le temps, nous discernons mieux notre situation et nous sommes plus lucides pour préciser nos demandes. Elles sont souvent mesquines, réduites à des intérêts immédiats. Dans son amour infini, le Seigneur veut pour nous des bienfaits bien supérieurs aux besoins immédiats de nos désirs limités par notre myopie.
De plus, avec le temps, nous approfondissons nos demandes, nous creusons notre désir, pour mieux apprécier les dons que Dieu nous accorde et pour rendre plus vibrante notre action de grâce après les avoir reçus.
Enfin nos demandes persévérantes nous introduisent dans l’intimité de Dieu. Le Bienfaiteur devient alors plus important que le bienfait. La prière continuelle nous vide de nous-mêmes, pour laisser toute la place au Seigneur.

Une conclusion déconcertante!

Lorsqu’il viendra juger, le Fils de l’homme trouvera-t-il des croyants sur la terre? Quel est le lien entre cette déclaration pessimiste et ce qui précède? La parabole a pour but d’encourager les premiers chrétiens, qui subissent la persécution, à persévérer dans leur demande de secours, en dépit du silence prolongé de Dieu. Ceux qui ne persévèrent pas ont perdu peu à peu leur confiance et leur foi dans la Providence. La prière est la foi en acte, la foi vivante qui communique avec Dieu. Quand on ne prie plus, la foi a disparu.

La déclaration finale de Jésus vise donc les chrétiens découragés, qui ont cessé d’implorer leur Seigneur de venir à leur secours. Leur foi est tiède, sur le point de disparaître. D’où la question angoissante: quand le Fils de l’homme viendra juger les chrétiens, trouvera-t-il en eux le canal vital les reliant à la Source de l’amour et de la vie, leur prière, expression vivante de leur foi?

Jean-Louis D’Aragon SJ

 

2021/11/12 – Lc 17, 26-37

Pourquoi cet évangile sur l’avenir et sur la fin des temps? La liturgie propose au cours de chaque année les différentes étapes qui mènent au salut définitif auquel le Seigneur veut nous conduire. Nous terminerons bientôt le cycle de cette histoire du salut. Aussi le présent passage de l’Évangile évoque d’une manière obscure le terme de notre histoire humaine, individuelle et collective.

Nous ne connaissons pas le futur et nous ne pouvons pas l’imaginer d’une manière précise. L’avenir est pour nous une énigme. Aussi Jésus ne nous en parle qu’avec des images vagues et obscures. Par ailleurs, l’avenir, parce qu’inconnu, peut nous faire peur. Le Christ, au contraire, veut nous rassurer, car la foi bannit toute fausse crainte.

Le Christ vient de dire à ses disciples que le “Jour du Fils de l’homme” surviendra avec la soudaineté de l’éclair. Il ajoute maintenant que ce moment sera si soudain que la vie, qui se déroulera normalement, comme aux temps de Noé et de Loth, ne permettra pas de le prévoir. Lorsqu’il surviendra, chacun devra être prêt à accueillir la venue du Fils de l’homme, cet événement décisif. Chercher à sauver ses biens ou essayer d’échapper à cette venue serait une erreur fatale. Recourir à de telles tentatives, ce serait courir à sa perte. En effet, cet événement sera tellement radical et définitif qu’il provoquera la séparation de deux personnes couchées dans le même lit ou de deux travailleurs dans les champs, selon leurs dispositions pour accueillir la venue du Fils de l’homme.

À la question des disciples sur le lieu de cet événement, la réponse de Jésus est aussi vague que celle qu’il offrait aux Pharisiens sur ce moment, “Quand le Règne arrivera-t-il?” (17,20) Jésus reprend en conclusion un proverbe, déjà cité par Job 39,30. L’endroit et le moment du jugement ne seront connus qu’après l’événement, et non pas avant, comme les vautours se rassemblent après avoir découvert les cadavres.

Le temps est court

En évoquant le monde contemporain de Noé et celui de Loth, Jésus ne stigmatise pas la perversion des gens de ces deux époques dépravées. Que leur reproche-t-il donc? Jésus énumère les actions régulières de toute vie ordinaire. Pourtant tous ces gens périssent sous le jugement divin. Leur faute consista essentiellement à vivre immergée dans le moment présent, sans aucun souci de l’avenir. Ils n’ont pas prêté attention aux signes qui les avertissaient que la fin était proche.

Combien d’événements nous rappellent que notre existence terrestre ne se prolongera pas indéfiniment. Ces signes, maladies ou épreuves diverses, nous montrent notre fragilité et nous signalent que la fin peut survenir à tout instant, que nous sommes toujours proches de la frontière entre notre monde et l’au-delà. La routine quotidienne, une sorte de frénésie chez certains de vivre pleinement dans le présent, peut voiler notre vue et enlever toute préoccupation de l’avenir. Si on subit un accident ou si on pleure le décès d’un parent ou d’un ami, la tragédie nous secoue, mais on essaie d’oublier et la routine rythme de nouveau notre existence. On se dit inconsciemment: “Les accidents, c’est pour les autres.” Jésus nous engage à nous montrer responsables, avec une vue sur le terme de notre pèlerinage, mais sans aucune peur. La vigilance s’accorde bien avec la confiance de la foi.

Jean-Louis D’Aragon SJ

2021/11/11 – Lc 17, 20-25

L’espérance nous attire en avant vers un pôle aimanté. Le temps nous entraîne qu’on le veuille ou non. Si notre existence humaine a un but vers lequel nous tendons, l’espérance de l’atteindre anime toute notre personne. Mais si l’espérance est absente, la vie est vide. C’est le désespoir. Pourquoi un si grand nombre de suicides dans le monde, surtout dans les pays riches ? Le plus grand scandale, c’est le suicide des jeunes, qui ne voient rien d’attirant dans l’existence humaine, alors que l’avenir pourtant s’ouvre à eux.

Au temps de Jésus, les Romains dominaient et opprimaient les Juifs. Malgré les ennemis qui les ont sans cesse asservis, les fidèles de l’Alliance ont régulièrement espéré « le Jour du Seigneur », cette intervention de Dieu pour les libérer d’une manière définitive. Les épreuves nationales, loin de les décourager, avaient stimulé leur espérance. Par exemple, lorsqu’ils ont subi la dispersion, après la ruine de Jérusalem et du Temple (en 70 de notre ère), la célébration de la Pâque se terminait entre eux par le souhait mutuel d’espérance : « L’an prochain, à Jérusalem ! »

Quand le Règne viendra-t-il ?

Jésus s’adresse à deux auditoires différents. Le premier groupe, les Pharisiens, demandent à quel moment le Royaume viendra (vv.20-21). Dans le second, Jésus parle à ses disciples des circonstances entourant la venue du Fils de l’homme (vv. 22-37).
La présence aimante, active et protectrice du Seigneur parmi son peuple, était l’objet central de cette espérance. Dieu, source de toute vie, résiderait parmi ses fidèles. En plus de sa protection, Dieu réunirait tous les membres de son peuple dans la ville sainte, Jérusalem, qu’ils soient tout proches ou dispersés à travers l’univers.

Quand on souffre, on est impatient et on espère une libération prochaine. Le temps paraît toujours long. La question des Pharisiens porte sur le moment où Dieu viendrait combler cette espérance. Ils pensaient, comme le peuple, que “le Royaume de Dieu allait se manifester d’un instant à l’autre.” (Lc 19,11) Jésus précise que la venue du Royaume surviendra dans l’avenir, mais qu’il est déjà présent et actif “parmi vous.” (v.21) Le ministère du Christ parmi eux manifeste déjà la présence du Royaume de Dieu, mais cette présence ne s’impose pas d’une manière spectaculaire avec un étalage de merveilles étonnantes.

Les contemporains de Jésus pensaient que des signes fulgurants accompagneraient cette venue, puisque le Seigneur est le Tout-puissant. Dans sa réponse, Jésus rejette tout signe extérieur. Dieu vient d’une manière discrète, mystérieuse et souverainement efficace. Cette déclaration est un appel de Jésus aux Pharisiens pour qu’ils découvrent la signification profonde de sa personne et de son activité, et pour qu’ils reconnaissent Dieu présent en lui.

Le dénuement précède la gloire

Délaissant ses interlocuteurs pharisiens, Jésus s’adresse à ses disciples pour les rendre lucides, en leur enlevant toute illusion. Le bonheur facile, sans sacrifice, reste superficiel et s’évapore rapidement. L’Église, à la suite de son Seigneur, souffrira, et les chrétiens désireront vivement la venue du Règne, qui amènera leur libération finale. Dans leur attente anxieuse, ils ne devront pas cependant se laisser tromper par les charlatans qui prétendent prédire le temps et le lieu de cette venue. Le jour du Royaume surviendra soudainement comme l’éclair.

La souffrance est une purification de soi-même, de son égoïsme, qui rend disponible à l’action de Dieu. L’amour devient possible quand le regard ébloui se détourne de soi-même pour s’ouvrir sur l’Infini. Le renouvellement de notre espérance s’impose chaque jour. Ce n’est pas le monde autour de nous qui nous aidera dans ce renouveau. Notre monde vit dans le présent, sans trop se préoccuper de l’avenir. Sa culture est trop souvent celle du tragique et du noir, qui ne discerne guère les signes lumineux que Dieu nous accorde. Ces signes sont discrets, intérieurs, indices d’un progrès presque imperceptible, mais quotidien.

Jean-Louis D’Aragon SJ

 

202/11/10 – Lc 17, 11-19

Jésus est en route vers Jérusalem. Dix lépreux viennent à sa rencontre et s’arrêtent à une distance respectueuse. Ils crient: Jésus, maître prends pitié de nous. Jésus leur dit d’aller se montrer aux prêtres. En route ils furent purifiés. Un Samaritain était parmi eux; il revient vers Jésus en glorifiant Dieu et se jette aux pieds de Jésus. Jésus souligne que le seul qui est revenu, alors que tous ont été purifiés, était un étranger. Il lui déclare: Lève-toi, ta foi t’a sauvé.

Cette marche vers Jérusalem est mentionnée pour la troisième fois. Elle a commencé à 9,51 pour former une section qui se termine à 18,14. Dans cette section de 9 chapitres, il y a beaucoup de matériel qui est propre à Luc. Les indications géographiques ne sont pas importantes: elles ne font que souligner le thème du chemin vers Jérusalem comme sommet de la mission du Christ. Il y aura un cheminement analogue dans le livre des Actes des Apôtres: la Parole commence à Jérusalem pour s’étendre ensuite de plus en plus jusqu’à ce qu’elle arrive au cœur de l’empire, Rome.

Les dix lépreux ne demandent ni l’aumône ni la guérison, seulement d’avoir pitié d’eux. Ils se tiennent à une certaine distance de Jésus pour respecter les lois de la pureté rituelle. Ils appellent Jésus “Maître” (epistata), comme les disciples.

Jésus ne fait aucun geste. Il leur dit d’aller se montrer aux prêtres qui, après vérification selon la loi, déclarent la personne purifiée. Ils partent donc, sans être guéris, ce qui montre leur foi en la parole de Jésus. La guérison se fait en cours de route et l’un d’eux, sans continuer, retourne pour remercier Jésus en glorifiant Dieu. Il peut maintenant s’approcher de Jésus: il se jette à ses pieds pour le remercier.

Or, c’était un Samaritain, que Jésus d’ailleurs appellera un “étranger”. Pour les Juifs, les Samaritains sont pires que les païens: ils sont des schismatiques qui se sont séparés des Juifs pour faire leur propre temple. Ils appartiennent donc à une très basse catégorie de personnes aux yeux des Juifs. Peut-être précisément à cause de cela, Jésus avait choisi un Samaritain comme modèle de l’amour du prochain dans la parabole du Bon Samaritain (Luc 10,29). On se rappelle que Luc souligne la prédilection de Jésus pour les marginaux et les basses classes.

Jésus en disant: « Relève-toi et va; ta foi t’a sauvé », montre qu’il y a plus que la guérison. C’est la foi qui donne le salut. Les autres ont été guéris à cause de leur foi mais pour que le salut soit complet il faut que cette foi reconnaisse l’initiative de Dieu et sa gratuité. C’est ce que la foi du Samaritain a produit.

Jean Gobeil SJ

2021/11/09 – Jn 2, 13-22

Pourquoi vénérer un monument de pierre, la basilique du Latran, loin de nous et datant du 4e siècle ? Pourquoi rappeler la dédicace d’un tel monument ? Quel sens cette dédicace peut-elle avoir pour nous ?

Au début du 4e siècle, l’Église primitive a subi la plus terrible des persécutions, sous l’empereur Dioclétien. Avec le triomphe de Constantin, qui avait éliminé tous ses rivaux, l’Église sortait de l’ombre et rendait grâce à Dieu pour sa libération. Le nouvel empereur décrétait, en effet, que l’Église chrétienne était désormais religion légale, exempte de toute persécution. Pour remédier aux destructions commises sous l’empereur précédent, Constantin construisit plusieurs sanctuaires chrétiens.

À Rome, le domaine de la famille des Laterani faisait partie de la dot de Fausta, l’épouse de Constantin. Celle-ci en fit don à l’Église, qui édifia sur ce terrain une basilique pour servir de cathédrale au diocèse de Rome. La basilique primitive fut dédiée au Saint Sauveur. Après sa destruction par un tremblement de terre, en 896, elle fut reconstruite par le pape Serge III (904-911) et dédiée à Saint Jean Baptiste, auquel on associa l’apôtre Jean.

Une action qui provoque le jugement

Pour célébrer la dédicace de la basilique du Latran , la liturgie évoque la purification du Temple de Jérusalem par Jésus et sa réponse aux chefs juifs, qui exigeaient de lui un signe pour justifier son geste provocateur. Après la guérison de l’aveugle-né, Jésus déclarait: « Je suis venu en ce monde pour qu’un jugement ait lieu. » (Jn 9,39) Ce n’est pas Jésus qui juge, car il affirme qu’il ne juge personne (Jn 8,15), mais sa présence, ses actions et ses paroles provoquent la personne libre, qui se condamne elle-même en refusant la lumière (Jn 3,19). Dès le début de la mission du Christ, ses disciples évitent le jugement en croyant à la vue du signe du changement de l’eau en vin, à Cana (2,11). C’est maintenant le tour des autorités du judaïsme, à Jérusalem, de choisir et de se juger face à l’intervention du Christ dans le temple.

Voilà pourquoi l’évangéliste Jean place la purification du Temple au début du ministère de Jésus. Il veut montrer que toute la révélation du Christ qui suit est un appel à la responsabilité humaine et qu’elle provoque un jugement. Cette action audacieuse de Jésus équivaut à une censure des chefs de Jérusalem, qui, selon les autres évangiles, décident le Sanhédrin d’éliminer Jésus. Jean va indiquer d’une manière équivalente que les chefs juifs refusent d’accueillir l’interpellation de Jésus et que leur refus se traduira par la persécution.

Un signe à découvrir

L’époque de ce signe, « la Pâque des Juifs », évoque le moment où Jésus sera mis à mort par les autorités juives. L’évangéliste insinue déjà le rapport entre la purification du Temple et la passion du Christ. Dans le Temple, Jésus discerne tout le système commercial approuvé par les grands prêtres. Les disciples ne comprennent pas sur le coup l’action de Jésus, mais ils découvriront le sens de ce signe après sa résurrection, lorsqu’ils auront reçu l’intelligence de l’Esprit.

La citation du psaume 69 provient d’un juste consumé par son zèle pour la Maison de Dieu. Or ce zèle pour le Temple attire à ce juste la persécution. Cette citation appliquée à Jésus signifie que son zèle pour purifier le Temple et le remplacer par son Corps glorifié se réalisera à travers ses souffrances et sa mort.

« Les Juifs » dans ce contexte sont les autorités du Temple, prêtres, lévites et gardes. Ils sont les responsables de l’ordre de choses condamné par Jésus. En exigeant un signe, les Juifs veulent que Jésus prouve par une action extraordinaire que sa mission vient de Dieu. Paul dénonce cette exigence des Juifs (1 Cor 1,22), qui vise finalement à soumettre Dieu à une volonté humaine et à contrôler ses interventions dans notre monde.

Le Nouveau Temple

La réponse de Jésus, « Détruisez ce temple », est ironique. Les Juifs ne veulent évidemment pas détruire le Temple de Jérusalem, mais leur décision de condamner le Fils de Dieu causera la destruction du temple de son corps physique, qui sera remplacé par son Corps ressuscité. Dans leur incroyance, les Juifs seront eux-mêmes les instruments qui susciteront le signe qu’ils demandent. Pour répondre à l’exigence des Pharisiens, Jésus annoncera ailleurs (Mt 12,39s) le même signe qu’ici.

Les Juifs ne voient que le niveau immédiat du signe proposé par Jésus, ne pensant qu’à cet édifice de pierre. Stupéfiés par la déclaration du Christ, ils nous fournissent l’une des données chronologiques les plus précises des évangiles. La reconstruction du Temple par Hérode le Grand commença en 20/19 av. J.C. Une période de 46 ans nous conduit jusqu’en 27/28 ap. J.C. Cette date concorde avec la 15e année de Tibère, que signale Luc 3,1.

Ce n’est qu’après la résurrection de Jésus que ses disciples se rappelèrent sa déclaration et crurent. Au moment de l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, l’évangéliste note de la même manière que « lorsque Jésus eut été glorifié, ses disciples se souvinrent que cette prophétie avait été écrite à son sujet et qu’on avait accompli pour lui ce qu’elle disait » (Jn 12,16) Les disciples croiront et comprendront, mais non en raison du fait de la résurrection comme preuve de la véracité de ce que Jésus avait dit. Lorsque Jésus entrera dans la gloire, ils recevront l’Esprit (Jn 7,39), qui leur accordera l’intelligence de tous les signes accomplis par Jésus.

En résumé

L’action de Jésus purifiant le Temple de Jérusalem revêt le même caractère que l’intervention de certains prophètes antérieurs, en particulier celle de Jérémie (7,11). Au nom de Dieu, le prophète avait dénoncé les déviations du culte officiel et, par le fait même, les autorités qui présidaient à ce culte dégradé. Il s’attaquait à un lieu sacré, dont on avait fait un absolu. Le sanctuaire matériel était devenu objet de fierté et, en même temps, source de fausse sécurité. On affirmait implicitement que Dieu était lié à cet endroit où il habitait, à l’exclusion de tout autre lieu.

Le prophète voulait détruire cette fausse sécurité et revendiquer la liberté absolue de Dieu. Mais on ne détruit pas sans péril ce que les autorités considèrent comme un absolu. Jérémie a failli y laisser sa vie. Les disciples de Jésus verront dans ce juste du psaume 69, la figure de Jésus sacrifié sur la croix. Comme Jérémie, le Christ n’a pas recouru à la violence ou à la force armée pour dénoncer le mal ou pour se protéger. Le sacrifice est plus efficace que l’apparent triomphe du persécuteur qui met à mort la victime.

Ce qui différencie l’intervention de Jésus de celle de Jérémie, c’est qu’elle ne se limite pas à l’aspect négatif de la destruction du sanctuaire. La présence miséricordieuse de Dieu disparaîtra du Temple de Jérusalem, mais pour réapparaître dans une personne vivante, dans l’homme parfait, et non plus dans un temple de pierre. La gloire de Dieu rayonnera dans son Fils incarné en raison de son offrande parfaite dans le sacrifice de la croix. Dieu sera présent dans le Seigneur ressuscité et en toute personne unie à lui par la foi.

Le signe proposé par Jésus, comme le sens des paraboles, est inintelligible pour « ceux du dehors ». Aussi les Juifs ne peuvent percevoir dans la déclaration de Jésus que l’édifice matériel, construit en 46 ans. Seul, celui qui expérimente « de l’intérieur », celui qui croit, peut saisir le lien entre le signe et la réalité cachée que le signe évoque. Aussi l’évangéliste Jean associe étroitement la foi et la connaissance. Mais la lumière d’en haut est requise pour atteindre une réalité de cet ordre. C’est seulement l’Esprit donné par le Seigneur glorifié qui permettra aux chrétiens de comprendre. Ils recevront l’Esprit en vertu de leur disponibilité de croyants.

Signification pour les chrétiens d’aujourd’hui

La somptuosité de nos sanctuaires manifeste la splendeur du Royaume de Dieu, mais cette beauté de nos édifices ne doit pas cacher pour nous l’essentiel. Les sanctuaires sont admirables parce que c’est le Seigneur ressuscité qui leur donne toute leur valeur. Il habite dans nos églises, mais surtout dans le cœur des chrétiens.

Nous ressentons tous le besoin d’unité à tous les niveaux, personnel, familial, communautaire,… Quand il s’agit d’un groupe, l’unité requiert la figure d’un chef et un centre physique vers lequel tout converge. En l’année 320, les églises chrétiennes étaient nombreuses, mais dispersées dans plusieurs provinces de l’empire romain et même au-delà de ses frontières. En contraste avec cette dispersion, Constantin avait refait l’unité politique entre l’Orient et l’Occident. À son tour, l’unité ecclésiale se réalisa autour du diocèse de Rome et de sa cathédrale.

La basilique du Latran, dont nous célébrons aujourd’hui la dédicace, symbolise donc l’unité chrétienne et nous rappelle la tradition séculaire de notre foi. N’oublions pas qu’elle demeurera un pur symbole matériel, si notre cœur n’y découvre pas la réalité que ce signe évoque.

Jean-Louis D’Aragon SJ

2021/11/08 – Lc 17, 1-6

Un jour, j’ai assisté à une messe dominicale où, dans son sermon, le curé est sorti de ses gonds parce que le texte de l’évangile proposait un thème qu’il ne voulait pas aborder: le divorce. J’étais plutôt amusé de sa frustration, mais le visiteur qui m’avait accompagné à la messe était un peu choqué. Ce dernier avait suivi quelques cours de théologie où il avait appris qu’on ne s’en prend pas à un texte sacré qu’on doit méditer ou expliquer : il faut toujours le justifier, lui trouver un sens édifiant, l’élever à l’ordre de ce qui est parfait. Au texte sacré, on ne peut rien ajouter ou retrancher. Il faut l’accepter tel qu’il est, en résistant à toute tentation de le remanier ou de lui trouver des insuffisances.

Pourtant, il me semble que l’évangile d’aujourd’hui est plutôt décousu. Sauf respect pour l’auteur sacré, on peut relever que ce texte contient trois thèmes différents, réunis sans aucun souci de cohérence, et sans aucun effort pour ménager les transitions. Il y a d’abord le thème du scandale. Jésus maudit quiconque entraîne au péché « un seul de ces petits. » Vient ensuite le thème du pardon à accorder obligatoirement, même sept fois, à celui qui se repent d’avoir commis une faute contre nous. Il y a enfin le thème de la foi : Jésus affirme que celui qui en est armé peut se faire obéir d’un grand arbre auquel il commanderait de se déraciner. Ailleurs, l’évangile va jusqu’à dire que la foi peut déplacer les montagnes!

Sans chercher à établir des liens entre ces trois thèmes, voyons ce que nous pourrions dire de chacun d’eux. D’abord, on peut se demander comment comprendre cette déclaration apparemment excessive : « Mieux vaut pour lui qu’on lui attache au cou une meule de moulin et qu’on le jette à la mer plutôt qu’il ne fasse tomber un seul de ces petits. » Cette phrase très dure ressemble à une sentence capitale contre celui par qui le scandale arrive. Mais le mot « scandale » est un peu piégé : Jésus ne vise pas le simple pécheur qui, comme nous tous, pourrait un jour être pris en flagrant délit de mauvais exemple. Il condamne plutôt celui qui, très sciemment, fait la promotion du péché et assume sans ambages le rôle de tentateur ou la profession de « faire tomber », d’entraîner au péché les plus vulnérables de ses frères et sœurs. Ce qui est en cause ici n’est pas le simple mauvais exemple accidentel, mais plutôt le pacte avec Satan, le tentateur par excellence.

Il est plus facile de saisir le point suivant. Jésus nous enjoint de pardonner sans compter. Répétons-le : même sept fois. Ailleurs, il va même plus loin : soixante-dix-sept fois sept fois, c’est-à-dire toujours. Mais le pardon n’est pas inconditionnel. Jésus précise que le pardon suit le repentir. J’adore cette précision parce que j’ai vécu dans un contexte où beaucoup de pasteurs chrétiens enjoignaient au bon peuple de pardonner à des assassins impénitents. Ces prêcheurs demandaient d’accorder automatiquement l’absolution à des gens coupables de génocide et de crimes contre l’humanité mais qui, jouissant de l’impunité absolue, n’éprouvaient aucun regret et ne sentaient aucun besoin de demander pardon à qui que ce soit.

Quant au troisième thème, la foi qui déracine de grands arbres ou déplace des montagnes, je l’associe à l’espérance rebelle. Je n’ai jamais été capable de penser la foi sans l’espérance. C’est la seule manière d’échapper à la sottise qui confond la foi avec la certitude de type scientifique. L’image du déracinement d’un grand arbre ne signifie pas que la foi permettrait des exploits magiques. Le passage donne à comprendre que la foi fournit des raisons de vivre, de lutter, de durer et d’endurer malgré toutes les incertitudes.

Melchior M’Bonimpa