2021/03/06 – Lc 15, 1-3.11-32

L’évangéliste Luc est particulièrement sensible à l’amour gratuit du Seigneur. Il consacre tout ce chapitre 15 à illustrer ce thème au moyen de trois paraboles: la brebis perdue, la pièce de monnaie perdue et le fils perdu. Dans les trois exemples, la personne qui représente Dieu redonne vie à ce qui était perdu, en le retrouvant ou en l’accueillant.

Pour apprécier l’enseignement de Jésus, il faut prêter attention à l’introduction qui explique pourquoi le Christ présente ces trois paraboles. Les trois verbes, qui décrivent l’hostilité des adversaires qui attaquent Jésus, sont au mode imparfait, qui indique la répétition d’une action: « les pécheurs s’approchaient…les Pharisiens murmuraient…ils disaient. » « Murmurer » signifie dans le langage de la Bible « critiquer vivement, se révolter » : le peuple qui « murmure » est prêt à lapider Moïse, une violence qui dépasse notre simple murmure (Ex 17, 3-4). Luc insinue donc que Jésus a dû souvent défendre son accueil bienveillant des pécheurs, à l’encontre des critiques acerbes et répétées de ses adversaires.

L’attitude des Pharisiens et celle de Jésus

L’enseignement et la conduite des Pharisiens et de leur élite, les docteurs de la loi, paraissent sages et logiques. Tout le monde évite le contact avec les pestiférés et les lépreux pour ne pas être contaminé. De même, il faut éviter de fréquenter les personnes atteintes par la lèpre du péché, qui sont séparées de Dieu, la source de la vie et de la santé.

Au retour de l’exil à Babylone, vers 537 av. J.C., le petit groupe juif qui revint à Jérusalem a voulu se défendre contre la pression des Samaritains et des juifs – ces hommes de la terre, comme ils les désignaient par mépris – demeurés en Judée pendant cette période (de 587 à 537 av. J.C.). Pour se protéger contre la domination des groupes majoritaires et puissants autour d’eux, et pour éviter l’assimilation, les Juifs se replièrent sur eux-mêmes et se protégèrent par une série de mesures empêchant tout contact jugé dangereux avec l’extérieur. C’est dans cet esprit qu’on multiplia les restrictions pour empêcher toute relation avec les autres et pour protéger la pureté de la foi et de la race. Par exemple, le prêtre Esdras prohiba les mariages avec des étrangères et obligea même ceux qui étaient déjà mariés à répudier leur épouse avec leurs enfants (Esdras 10, 1-44).

Jésus réagit contre cette interprétation méticuleuse de la Loi, qui écrase le peuple (Mt 11, 28-30). Tout Juif fidèle devait observer au temps de Jésus – et encore aujourd’hui – 613 commandements. Au lieu de ce repliement dans une attitude de défense et de protection, Jésus accueille les pécheurs, va vers eux (l’exemple du publicain Zachée, Luc 19, 1-10) et mange même en leur compagnie (Mc 2,15-17). Contre les critiques des Pharisiens, « les séparés » d’après l’étymologie de leur nom, Jésus doit défendre sa conduite. Dans les trois paraboles de ce chapitre 15, Jésus affirme qu’il agit comme Dieu, dont il est le représentant, en se réjouissant de la conversion d’un seul pécheur, perdu mais retrouvé.

Le fils cadet et l’aîné

Malgré le titre donné régulièrement à cette parabole, « L’enfant prodigue », l’attention porte davantage sur le père que sur le fils. Ce père a perdu ses deux fils, qui se sont séparés de lui chacun à sa manière. Le contraste est très marqué entre ce père qui aime follement ses deux fils, eux qui ont brisé, chacun à leur manière égoïste, la communion avec leur père.

Toute l’attitude du père est animée par la gratuité, provenant de son amour généreux. Sa réaction, au retour de son fils, s’exprime dans quatre gestes de sollicitude: « Il l’aperçut de loin », « il est ému de compassion », « il court » ce qui est contraire à la dignité du père, « il l’embrasse », signe du pardon sans condition. Le père ne laisse pas son fils terminer sa confession, il ne l’écoute pas, mais il s’écrie « faisons la fête! »

Le fils cadet est l’image du pécheur. Il se révolte contre l’autorité paternelle. Il veut son indépendance, tout en profitant des biens de son père. Il veut être loin de son père, loin de Dieu pour être libre, comme les athées de tous les temps. Mais son indépendance le conduit au plus bas de l’abjection: il devient débauché, dégradé, vivant comme un animal. Il s’abaisse à être l’esclave d’un païen. Il n’observe plus les règles de la pureté rituelle, car il garde les cochons, ces animaux répugnants. Son retour vers son père, sa « conversion » est un sordide calcul pour survivre. Il a plus mal à son ventre qu’à son cœur. Il a perdu le sens de l’amour.

Ce qui surprend dans cette parabole, c’est que le père pardonne sans s’assurer de la valeur de la contrition que manifeste son fils. Jésus met l’accent sur l’amour du père, non sur la contrition du fils. Le père révèle la valeur d’être fils: c’est d’être aimé infiniment, en dépit de son indignité. « Mon fils était mort », car être loin de Dieu, c’est la mort. « Se convertir », se tourner vers Dieu, c’est entrer dans la joie divine.
La réaction du fils aîné apparaît détestable à tout point de vue. Il n’entre pas dans la maison pour savoir ce qui se passe, mais il s’enquiert auprès d’un domestique. Il ne voit pas l’amour de son père qui lui dit: « Tu es toujours avec moi et tout ce qui est à moi est à toi. » Jaloux de son frère, il ne pense qu’à ses droits. Il interrompt son père, quand celui-ci plaide pour le cadet. Il se considère comme un mercenaire, qui a « servi pendant tant d’années ». Il noircit son frère, qu’il appelle « ton fils » et « qui a dépensé entièrement ta fortune avec des prostituées. » Mais le père insiste pour inviter son aîné à la fête. Les Pharisiens, que le fils aîné représente, vont-ils entrer et se joindre à cette joie divine que le Christ leur révèle.

L’attitude des Pharisiens et celle de Jésus s’opposent diamétralement. Les Pharisiens sont sur la défensive, repliés sur eux-mêmes pour se protéger. Mais, en même temps, ils s’estiment supérieurs et méprisent les autres. « Je te sers sans avoir jamais désobéi à tes ordres. » Cette tentation de s’isoler et de se replier sur soi-même, pour protéger sa pureté, qui contraste avec la corruption du monde, reparaît à toutes les époques. On fuit un monde qui nous met en question et qui nous oblige à justifier notre foi. Jésus, au contraire, va vers les autres, surtout les pauvres, les démunis et les pécheurs, enseignant par son accueil la puissance conquérante de l’amour. Cette puissance s’enracine dans le dynamisme naturel de la personne humaine, qui s’oublie dans ce mouvement vers les autres, pour se retrouver en eux.

En pratiquant la miséricorde et le pardon, nous entrons dans la famille de Dieu: « Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux » (Luc 6,36). Telle est la conclusion de Jésus dans son sermon inaugural, après une série d’exemples sur l’amour des ennemis. La miséricorde est l’amour spontané, gratuit, envers celui qui nous a offensé ou qui nous a causé un tort. Cet amour fait revivre celui à qui on pardonne, comme le père du prodigue l’exprime dans sa joie: « Mon fils était mort et il est revenu à la vie. » L’amour produit la vie, la haine cause la mort.
Le prodigue qui revient en haillons, image de sa dégradation et de son avilissement, est pourtant précieux aux yeux de son père. Tout être humain est précieux pour Dieu, car il l’a créé par amour, et c’est gratuitement qu’il continue à l’aimer. Dans la leçon finale qu’il adresse à Jonas, le Seigneur affirme qu’il prend soin de tout être humain et même des animaux (Jonas 4, 11). Tout ce qui existe est l’objet de l’amour de Dieu: « Tu aimes tous les êtres et tu ne détestes rien de ce que tu as fait. Si tu avais haï quoi que ce soit, tu ne l’aurais pas créé » (Sagesse 11, 24).

Le fils prodigue revient à lui, il se retrouve, il se possède de nouveau, après être tombé dans l’adversité et avoir vécu sa déchéance. « Rentrant alors en lui-même, il se dit » (Luc 15, 17). Telle est la valeur ambivalente des épreuves (maladie, deuils, échec,..), qui sont des expériences de pauvreté. Ou bien on sombre dans la révolte et le désespoir, ou bien on approfondit sa foi et on découvre mieux que l’amour de Dieu est notre seule sécurité.

Jean-Louis D’Aragon SJ 

2021/03/05 – Mt 21, 33-43.45-46

Un homme, après avoir tout fait pour une vigne, donne son entretien à contrat. Au temps des vendanges, il envoie des serviteurs pour se faire remettre le produit de la vigne. Mais les vignerons les saisissent, frappent l’un, tuent l’autre et lapident un troisième. Le propriétaire en envoie d’autres qui sont traités de la même façon. Finalement il envoie son fils qui lui aussi se fait tuer. Jésus demande aux chefs des prêtres et aux Pharisiens qu’est-ce que ce propriétaire va faire? Ils répondent qu’il va faire exécuter ces vignerons et les remplacer. Jésus leur laisse entendre alors que la vigne représente Israël et qu’ils sont ces vignerons: le Royaume de Dieu leur sera enlevé pour être donné à d’autres. Les chefs des prêtres n’osent pas le faire arrêter parce qu’ils ont peur de la foule.

Jésus est dans le temple où il enseigne. Les grands prêtres et les anciens n’ont pas réussi à le confondre au sujet de son autorité. Maintenant, il leur raconte une parabole qui est en fait plutôt une allégorie puisque plusieurs éléments ont des équivalents dans la réalité. Il y a aussi la foule qui écoute.

Jésus commence par utiliser un beau texte d’Isaïe qui compare Israël à une vigne que Dieu, le vigneron, a plantée et protégée par une clôture contre les animaux et par une tour de guet contre les voleurs. Il y a même creusé un pressoir. Mais après tout ce qu’il avait fait pour Israël, Dieu l’accusait de n’avoir pas donné de fruits. (Isaïe 5) Les serviteurs que le propriétaire envoie à sa vigne correspondent aux prophètes que Dieu a envoyés à Israël. Ils ont été rejetés, persécutés et même tués. Le fils, l’héritier, qui est envoyé à la vigne, a été jeté hors de la vigne et tué. Il correspond à Jésus qui sera crucifié hors de la ville. Les mauvais vignerons seront remplacés.

Les prêtres et les anciens sont toujours là. Avec les Pharisiens, ils constituent les autorités en charge d’Israël. Ils comprennent bien qu’ils sont ces vignerons qui doivent être remplacés. Et Jésus le leur dit explicitement:
Le Royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à un peuple qui lui fera produire des fruits.

Et Jésus cite le Psaume 118 comme illustration : La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs (parce qu’elle était trop grosse) est devenue la pierre d’angle. A l’angle sud-ouest de l’esplanade du temple, au bout du mur des lamentations, on voit encore une de ces pierres d’angle qui doivent être le contre-poids de deux murs, d’où leur importance: elle est estimée à 50 tonnes! Elle était là au temps de Jésus. La foule est toujours présente. C’est à cause d’elle que les autorités du temple ne font pas arrêter Jésus immédiatement.

Jean Gobeil SJ 

2021/03/04 – Lc 16, 19-31 – St Casimir

Parabole du riche qui faisait des festins tandis qu’à sa porte Lazare, un pauvre, couvert de plaies, n’avait rien à manger. Le pauvre mourut. Ce furent les anges qui l’emportèrent auprès d’Abraham. Le riche mourut; on l’enterra. Au séjour des morts, il est dans un lieu de torture d’où il voit Lazare près d’Abraham. Il supplie Abraham d’envoyer Lazare lui porter de l’eau mais c’est impossible. Leurs sorts respectifs sont inchangeables. Le riche demande qu’on avertisse ses frères. Abraham répond que pour cela ils ont Moïse et les prophètes: si ceux-ci sont insuffisants, même un ressuscité ne pourrait les convaincre.

Une parabole n’est pas un exposé pour répondre à toutes les questions. C’est une manière d’illustrer un point précis, ce qu’on appelle la pointe de la parabole et c’est ce que fait la première partie du récit.

Lazare est un pauvre, couvert de plaies, et affamé. Il n’a personne pour l’aider: il n’y a que les chiens qui s’occupent de lui. Il meurt seul: il n’y a personne pour lui faire une sépulture. Avec sa mort, il y a un renversement de situation. Ce sont les anges, des messagers de Dieu, qui s’occupent de sa sépulture et l’emmènent dans le sein d’Abraham. C’est une expression pour désigner une place d’honneur près d’Abraham comme dans l’intimité d’un repas, comme dans le festin messianique pour décrire ceux qui sont venus de loin pour entrer dans le Royaume de Dieu (Matthieu 8,11).

Le riche vit dans le luxe. Il a des banquets somptueux. Il n’est dérangé par rien, surtout pas par Lazare qui est à sa porte. Lorsqu’il meurt, il y a bien des gens pour assurer sa sépulture. Mais maintenant, il y un renversement de situation. Il est maintenant dans les souffrances. Il est dans un lieu de chaleur et de soif, comme le désert que connaissent bien les auditeurs de Jésus. Il n’y a personne qui peut l’aider à cause du grand abîme qui sépare la situation de Lazare de celle du riche. Cet abîme entre les deux représente le fait que leur situation est irréversible. C’est là la pointe de cette partie du texte: l’urgence, maintenant, d’entrer dans le Royaume. Jésus vient de dire qu’il faut s’employer de toute sa force à entrer dans le Royaume (16,16). Il a déclaré aussi, ce qui a fait rire les Pharisiens, que l’argent devait servir à se faire des amis qui nous accueilleraient dans le monde éternel (16,9).

Seconde partie du récit: le riche comprend maintenant l’urgence à se préparer avant la mort et veut faire avertir ses frères. Abraham dit qu’ils ont ce que le riche n’a pas considéré durant sa vie: Moïse et les prophètes. La Loi disait clairement : Tu n’endurciras pas ton cœur ni ne fermeras ta main à ton frère pauvre, mais tu lui ouvriras ta main et tu lui prêteras ce qui lui manque. … Quand tu lui donnes, tu dois lui donner de bon cœur. (Deutéronome 15,7-8.10)

Jean Gobeil SJ 

 

2021/03/03 – Mt 20, 17-28 –

Jésus se prépare à monter à Jérusalem. Il avertit ses disciples qu’il sera arrêté, condamné, livré aux païens, crucifié et qu’il ressuscitera le troisième jour. C’est la troisième annonce de la Passion.

La mère de Jacques et Jean demande à Jésus que ses fils siègent l’un à sa droite et l’autre à sa gauche dans son Royaume. Jésus s’adresse aux deux apôtres et leur demandent s’ils savent ce qu’ils demandent et s’ils sont prêts à boire à sa coupe. Ils affirment pouvoir le faire. Jésus confirme qu’ils auront à le faire mais la récompense, c’est au Père à la donner.

Les onze sont indignés. Jésus leur dit que les grands de la terre font sentir leur pouvoir mais qu’il ne doit pas en être ainsi pour eux. Celui qui veut être grand doit se faire le serviteur des autres. Pour sa part, le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi mais pour servir et donner sa vie pour les autres.

Jésus est de l’autre côté du Jourdain, probablement à l’est de Jéricho. Il se prépare à monter de là à Jérusalem qui représente l’affrontement final avec les autorités. Il fait la troisième annonce de la Passion pour prévenir ses disciples que c’est de cette façon que se termine la carrière du Messie. Mais les disciples ont encore une image triomphale du Messie comme le montre la scène suivante.

Jésus avait surnommé les fils de Zébédée, Boanergès c’est-à-dire fils du tonnerre (Marc 3,17). C’est probablement à la suite d’un incident où ils avaient demandé à Jésus s’ils pouvaient ordonner à un feu du ciel de tomber sur un village samaritain qui venait de refuser de les recevoir. Jésus les avait réprimandés à cette occasion. (Luc 9,54)

Ils sont évidemment de ceux qui croient que le pouvoir doit se faire sentir et ils croient aussi que c’est le genre de royaume que le Christ veut instaurer.

Les autres disciples ne sont pas différents. Ils sont indignés de s’être faits damer le pion par la mère de Jacques et Jean.

La réponse de Jésus est non seulement un avertissement pour ceux qui sont en autorité dans la communauté mais c’est aussi la révélation d’un trait important de la personnalité et du rôle du Christ. Il n’est pas venu pour dominer ni pour être servi mais pour servir. Il réalise la prophétie d’Isaïe à propos d’un serviteur de Dieu qui donne sa vie pour justifier une multitude (Isaïe 53,10).

Jésus répétera plus tard à ses disciples : Le plus grand parmi vous sera votre serviteur. (Matthieu23,11)

Jean Gobeil SJ 

2021/03/02 – Mt 23, 1-12

Jésus s’adresse à la foule et à ses disciples. Les scribes et les Pharisiens, en tant qu’occupant la chaire de Moïse, c’est-à-dire en tant que transmettant les paroles de Dieu, doivent être écoutés. Il faut observer ce qu’ils disent mais non pas ce qu’ils font. En outre, leurs interprétations des paroles de Dieu ne sont que de pesants fardeaux qu’ils imposent aux gens et qui servent à assurer leur autorité. Leurs pratiques de piété sont faites pour être vus et ils tiennent aux titres et aux places honorifiques. Suit un enseignement qui n’est pas pour la foule mais pour les disciples. Ils ne doivent pas se faire donner des titres d’honneur comme Rabbi, Père (Abba), Maître. Les fonctions qu’ils occupent doivent être des services et non des postes d’honneur.

Les scribes et les Pharisiens sont nommés ensemble parce qu’ils sont ordinairement des adversaires de Jésus. Les scribes sont ceux des Pharisiens qui sont considérés comme des experts des Écritures, c’est-à-dire la Loi et les Prophètes. Ainsi, en transmettant les paroles de Moïse ils transmettent la Parole de Dieu: c’est cela occuper la chaire de Moïse. Jésus respecte cette Parole. Il recommande donc d’écouter et d’observer ce que disent les scribes.

Mais il ne faut pas prendre comme modèles à imiter leur manière de faire. Il avait déjà attaqué leurs interprétations de la Loi qui leur servaient à éviter d’observer des commandements importants (15,5). Il ajoute ici que ces interprétations qu’ils imposent aux gens servent à assurer leur autorité. Pour cultiver cette autorité, ils ont des pratiques ostentatoires de piété: de gros phylactères et des longues franges à leur manteau. Les phylactères sont des étuis contenant un texte de la Loi qu’on portait sur le front et sur le bras au moment de la prière (Deutéronome 6,8). Les franges, nouées d’une façon spéciale, représentaient les Lois et identifiaient le porteur comme observateur de la Loi et membre du peuple de Dieu (Nombres 15,38). Ils réclamaient des places d’honneur et des salutations spéciales. Le sermon sur la montagne avait déjà dit que les pratiques de piété, pour être authentiques, devaient être faites pour Dieu et non pour la galerie.

Il y a une rupture au verset 8: Pour vous, ne vous faites pas donner le titre de Rabbi … Le Vous représente les disciples et non plus la foule. Matthieu a senti le besoin de faire un rappel à sa communauté. Il a donc pris des paroles de Jésus qui étaient dans un autre contexte pour les grouper ici. Ce qui est visé ce sont des titres honorifiques: Rabbi, Père, Maître. On doit éviter les titres honorifiques. Les seuls titres justifiables dans les communautés chrétiennes primitives seront de titres de fonction: Épiscope (surveillant), anciens (presbytres), diacres et diaconesse, comme plus tard lecteur, portier. Ces titres de fonction représentent des services. Le service est la seule chose qu’un chrétien doit chercher, c’est ce que rappelle le titre du pape qui fait précéder sa signature de deux lettres : ss c’est-à-dire Serviteur des serviteurs (Servus servorum). Jésus termine en rappelant : Le plus grand parmi vous sera votre serviteur.

Jean Gobeil SJ

 

2021/03/01 – Lc 6, 36-38

Dans ce bref passage, il y a une phrase qui me provoque depuis très longtemps : « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés. » Systématiquement détournée de son sens par tous ceux qui veulent se donner raison sans discussion, cette phrase est souvent ramenée à un lieu commun parfaitement insipide. Je me souviens de la dernière fois qu’une personne me l’a servie lors d’un échange dur, mais poli, où je refusais de ratifier son point de vue qui me semblait saugrenu et irrationnel : « Il ne faut pas juger! Tu es théologien, mais tu oublies facilement que Jésus a dit : Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés. »

Ce n’était pas la première fois qu’on mobilisait cet argument d’autorité pour tenter de m’imposer le silence, et c’était une fois de trop. Je n’ai pas réussi à me contrôler. Je suis sorti de mes gonds et j’ai rétorqué : « Je suis payé pour juger. Quand je corrige les travaux de mes étudiants, je juge. Quand je participe à un comité d’embauche, je juge. Quand je siège sur un comité d’évaluation d’une thèse, je juge. Quand je vote sur une motion lors d’une réunion où le consensus est impossible, je juge. Quand j’entre dans l’isoloir pour donner ma voix à un candidat aux élections, je juge. Dis-moi : le jour où un chauffard te rentrera dedans après avoir brûlé un feu rouge, exigeras-tu qu’il répare ta voiture ou appliqueras tu la maxime de ne pas juger? »

Après un silence embarrassé, j’ai compris que j’étais allé trop loin et que j’avais littéralement assommé mon interlocuteur. Je me suis excusé, et j’ai tenté de livrer plus calmement mon interprétation de la phrase de l’Évangile. Il ne s’agit pas d’une interdiction d’évaluer les choses objectivement et de donner son point de vue. Il ne s’agit même pas d’une interdiction de condamner des actes, et même des personnes clairement répréhensibles. Jésus n’a pas voulu dire qu’il fallait envoyer tous les magistrats au chômage. Par cette seule phrase, il n’a pas déclaré caducs « la loi et les prophètes ».

« Ne jugez pas » veut dire : n’usurpez pas les prérogatives de Dieu. Lui seul sonde les reins et les cœurs. Lui seul peut se prévaloir d’un point de vue absolu. Nous avons à juger et nous ne pouvons pas nous en passer. Mais les plus honnêtes, les plus sérieux et les plus intelligents de nos jugements demeurent relatifs parce qu’ils sont liés à nos limites, à notre finitude. Cependant, cette finitude n’est pas un alibi qui rendrait acceptable l’irresponsabilité ou la lâcheté impliquée dans ces mots, « ne jugez pas », quand on les prend au premier degré, sans interprétation. Souvent, même dans le doute, il n’est ni possible, ni moralement soutenable de s’abstenir.

Pour faire justice au reste du texte, disons qu’il s’agit d’une exhortation qui nous propose un horizon utopique. Personne d’entre nous ne peut avoir l’outrecuidance de se croire aussi miséricordieux que Dieu. Personne ne peut donner ou pardonner comme Dieu lui-même. Le but du texte n’est pourtant pas de nous décourager, mais simplement de disqualifier l’existence paresseuse, car nous avons si facilement l’impression d’avoir assez donné, assez pardonné! L’évangile d’aujourd’hui nous engage à ne pas nous asseoir sur nos lauriers. Il nous donne une mission impossible à réaliser, rien de moins que la perfection. C’est une très bonne nouvelle : l’assurance d’un emploi permanent et à temps plein! Pourrait-on rêver de mieux à l’heure des « délocalisations » et des « suppressions d’emplois » dont les médias nous parlent chaque jour?

Melchior M’Bonimpa