2021/09/25 – Lc, 9, 43-45

La première lecture de la liturgie nous présente aujourd’hui une description poétique de la descente de l’être humain vers la mort. L’auteur de l’Ecclésiaste (11,9 – 12,8), un sage, considère la mort avec sérénité et il décrit avec élégance les signes qui révèlent son approche. Mais il n’a aucune espérance dans l’avenir. Tout se termine pour lui dans « la vanité » d’ici-bas. À la mort, il ne reste rien de ce qu’on a vécu de beau et de bien.

Le problème de la mort s’est imposé à toutes les époques et à tous les êtres humains. C’est en apparence la tragédie d’une fin brutale pour toute personne qui aspire normalement à vivre sans limites. Sans la foi, toute personne peut appréhender cette fin comme un trou noir, qui n’a aucun sens. Puisque la mort apparaît désespérante, on essaie de vivre en y pensant le moins possible. Notre société se concerte d’ailleurs pour cacher les signes qui rappellent cette réalité inéluctable : plus d’exposition du défunt dans un salon, crémation pour éliminer au plus tôt le cadavre, brève cérémonie sans signification profonde,…

Jésus annonce sa mort

La mort pourtant est le moment ultime et suprême de notre existence terrestre. Or le terme d’un mouvement, d’une évolution, est le plus important, celui qui couronne et qui donne un sens à tout ce qui précède. C’est pourquoi Jésus a les yeux fixés sur la fin de son existence, qu’il évoque en détail par trois fois dans les Évangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc).

Lorsqu’il délaisse la foule qui le déçoit, pour se concentrer sur l’instruction de ses disciples, Jésus concentre son enseignement sur ces trois annonces de sa mort et de sa résurrection. Mais, chaque fois, les évangélistes notent que les disciples ne comprennent pas cet enseignement et, même, qu’ils ne veulent pas comprendre ce qui contredit leurs rêves humains et nationalistes.

Après la première annonce (Mt 16, 21-23), Pierre s’insurge vivement contre cette destinée de son Maître, le Messie. Jésus, à son tour, le traite de « Satan », parce que Pierre répète la troisième tentation du diable (Mt 4, 8-10), qui contredit la mission divine que Jésus a reçue de son Père. Dans l’Évangile d’aujourd’hui, Jésus annonce pour la deuxième fois la tragédie qui l’attend à Jérusalem, mais les disciples ne comprennent pas et ne veulent pas connaître la vérité en interrogeant leur Maître. Après la troisième annonce de sa mort (Mt 20,17-19), Jacques et Jean demanderont les premières places dans le Royaume d’un Messie qu’ils attendent triomphant. Les dix autres disciples manifesteront la même ambition.

Dieu livre son Envoyé

L’action de « livrer » le Christ Jésus est attribué dans les évangiles à Dieu et…à Judas. Pourquoi cette trahison de l’apôtre, livrant son Maître, est-elle également rattachée à Dieu ? Voilà le mystère du plan de salut que Dieu réalise à travers la faute ignoble de la trahison d’un apôtre. « Dieu écrit droit avec des lignes croches. » (Paul Claudel) Quand on désespère de notre humanité et de nous-mêmes, nous pouvons toujours espérer que le Seigneur accomplira son projet de vie en dépit des injustices révoltantes de notre monde.

Le Dieu que Jésus nous a révélé est bien le Seigneur tout-puissant, mais il n’est pas un potentat dominateur, il n’est pas un super Jupiter. Sa toute-puissance n’est pas une force brutale. C’est l’amour de Dieu qui est tout-puissant, qui se donne, qui se « livre » dans l’Incarnation de son Fils et qui se « livre » à nous dans chaque eucharistie. Dieu est infiniment grand, mais il est le plus grand dans le service par amour. « Vous m’appelez Maître et Seigneur » et pourtant je vous ai lavé les pieds, comme le ferait un esclave (Jn 13, 13-15).

Le sens de la mort chrétienne

Les disciples de Jésus représentent notre humanité, qui essaie de se cacher la fin de son pèlerinage sur terre, qui considère la mort comme la tragédie inéluctable et scandaleuse. L’attention de Jésus, au contraire, se fixe sur la fin de sa vie, qui semblera marquer la faillite complète de sa mission. Il nous enseigne que la fin de notre existence est le sommet qui donnera un sens à tout ce que nous aurons vécu.

Aucune philosophie, ni aucune théologie, en dehors de l’Évangile, n’ouvre une issue à la tragédie de la mort, l’angoisse centrale de toute vie humaine. Jésus nous a montré que la mort, librement acceptée dans la confiance et l’amour, ouvre à la présence de Dieu. La mort nous vide de nous-mêmes et de notre égoïsme pour accueillir l’Amour transcendant. La croix nous dépouille de tout, elle nous réduit à la plus profonde pauvreté. Dans la première béatitude, la plus fondamentale, celle des pauvres, le Christ a promis à ces bienheureux d’entrer dans le Royaume de la vie, de la joie et du bonheur.

Jean-Louis D’Aragon SJ

2021/09/24 – Lc 9, 18-22

Après avoir accompagné leur Maître pendant un certain temps, les disciples ont pu soupçonner le mystère de sa personne. En contraste avec la foule qui est simplement enthousiaste, ils croient que Jésus parle et agit au nom de Dieu, qu’il est un envoyé du Seigneur. Pour que ses disciples parviennent à cette foi, Jésus « prie à l’écart ». La prière de Jésus attire souvent l’attention de l’évangéliste Luc, qui la mentionne toujours juste avant un moment significatif dans la mission du Christ. La mention de cette prière ici montre que la profession de Pierre, au nom des autres disciples, élève ceux-ci à un niveau nettement supérieur à celui des gens ordinaires. La prière de Jésus leur procure la foi, cet accueil de la révélation de Dieu: « Ce n’est pas un être humain qui t’a révélé cette vérité », déclare Jésus à Pierre, « mais mon Père qui est dans les cieux. » (Mt 16,17)

Les opinions des gens

Tout ce qui vient de Dieu déconcerte: « Mes pensées ne sont pas vos pensées, mes voies ne sont pas vos voies. » (Is 55,8) Ses interventions dans l’histoire sont mystérieuses. Les contemporains de Jésus perçoivent bien en lui un certain reflet du divin, mais ils n’atteignent pas le coeur de sa personne. Sans le don de la foi, il est impossible d’atteindre l’ineffable. Leurs opinions vont dans différentes directions, mais toujours pour assimiler Jésus à un personnage célèbre du passé.

Jean Baptiste avait tellement impressionné les gens qu’il n’était pas disparu, pensaient-ils, même après la nouvelle que le roi Hérode l’avait exécuté. Élie, de son côté, n’était pas mort, car un char de feu l’avait emporté vers le ciel. Ces opinons populaires étaient évidemment erronées, car ces personnages étaient morts et n’étaient pas revenus sur terre. En un sens pourtant, les gens avaient raison, car ces envoyés de Dieu avaient suscité une vague de foi en Dieu, qui se perpétuait dans le temps. Le Seigneur s’était révélé en eux et leur influence ne s’était pas arrêtée avec leur mort.
Depuis deux mille ans, le mystère de la personne de Jésus continue d’interpeller et de déconcerter le monde. Tout en l’admirant, les gens cèdent sans cesse à la tentation de le réduire à l’image limitée de leurs rêves: il aurait été un révolutionnaire, un sage,…

La profession de Pierre

Jésus délaisse les opinions du peuple pour s’adresser à ses disciples, qu’il veut élever à un registre différent: « Et vous, qui dites-vous que je suis ? » La réponse devrait venir du groupe des disciples, mais c’est Pierre qui répond en leur nom: « Tu es le Messie de Dieu, » celui qui a reçu l’onction, celui qui, en vertu de ce signe, appartient à Dieu et le représente. Après s’être soumis humblement au baptême de Jean, « L’Esprit descendit sur lui (Jésus)…et une voix se fit entendre du ciel: Tu es mon Fils bien-aimé; je mets en toi toute ma joie. » (Lc 3,22) Il est Celui vers qui toute l’histoire du salut converge, Celui qui a mission de transfigurer notre humanité par une existence nouvelle. Le Messie accomplit la fonction de ceux qui, dans l’histoire ancienne, recevaient l’onction, les rois, qui avaient le devoir de rassembler le peuple dans l’unité.

Seule la lumière de Dieu nous éclaire sur la personne de Jésus. Le Christ le déclare à Pierre après sa profession de foi: « C’est mon Père qui te l’a révélé ». Il affirme solennellement que personne ne connaît par lui-même, ni le Père, ni le Fils: « Personne ne connaît le Fils si ce n’est le Père, et personne ne connaît le Père si ce n’est le Fils et ceux à qui le Fils veut le révéler. » (Mt 11,27)

Un Messie humilié et rejeté

Comment aurait-on pu imaginer l’Envoyé de Dieu condamné par les autorités de son peuple, livré aux païens et crucifié? Toujours inspiré par l’imagination humaine à courte vue, on se représentait la figure du Messie comme un chef de guerre, triomphant de tous les ennemis d’Israël. Jamais on n’aurait pensé qu’il puisse venir dans notre monde comme un enfant, pauvre et démuni. Comment admettre qu’il sortirait de cette province méprisée, la Galilée? (Jn 7,52) Saint Paul le constate: « Les Juifs demandent des miracles (la puissance éclatante), tandis que les Grecs recherchent la sagesse (ce que la raison peut comprendre). » (1 Cor 1,22) Pour le monde qui se pense croyant, Dieu est le Tout-puissant qui domine l’univers et qui peut tout bouleverser en un instant. Il serait un Zeus, un Jupiter ou un Baal, mais infiniment plus puissant, indépendant de l’univers qu’il contrôle et dirige.

Jésus nous apprend que Dieu est tout-puissant, non pas comme une force extérieure qui écrase, mais à l’intérieur du monde, en chacun(e) de nous, par son amour. Sur sa croix, Dieu présent dans son Fils est l’Amour qui se livre, qui se donne. Tel est le mystère de notre salut. On comprend que Jésus défende à ses disciples de révéler immédiatement ce mystère, sans précaution, car le peuple autour de lui le rejetterait comme une folie ou le déformerait selon ses préjugés.

Jean-Louis D’Aragon SJ

2021/09/23 – Lc 9, 7-9

La mission des douze disciples dans les villes et villages de Galilée précède immédiatement ces réflexions du peuple et d’Hérode au sujet de Jésus. Les disciples ont proclamé l’Évangile et fait connaître la personne de Jésus. La ferveur nationaliste, et même révolutionnaire, fermentait dans toutes ces localités, qui étaient hostiles à Hérode, le valet des Romains,. Aussi Hérode craignait tout nouveau mouvement populaire, qui pouvait devenir subversif. Même Jean Baptiste, qui prêchait la conversion loin de la Galilée, près du Jourdain, dans le désert, avait provoqué sa peur et son hostilité. Il pouvait craindre encore plus Jésus, dont l’activité missionnaire se déroulait en plein coeur de la Galilée, ce foyer des révoltes contre l’autorité politique. Quand on n’a pas la foi, comme Hérode, c’est le soupçon qui tourmente le coupable.

Jésus est un mystère

Après avoir fait exécuter Jean Baptiste, Hérode entend parler de Jésus et se pose des questions sur ce nouveau personnage. Au fond de lui-même, il souffre de remords : il a eu l’illusion de se débarrasser de Jean, mais l’activité de Jésus ressuscite pour lui la figure de Jean. On ne libère pas sa conscience avec une action brutale. La punition vient de notre conscience, qui nous juge.

La personne de Jésus, comme sa mission qui vient de Dieu, est un mystère. Aussi certains pensent que Jésus est une réincarnation de Jean, ou du prophète Élie ou d’un autre prophète d’autrefois. Pour comprendre le présent, on se réfère tout naturellement à ce qu’on connaît, au passé et à ses figures éminentes. À toutes les époques, on a tenté de comprendre la personne de Jésus avec des critère humains, alors qu’on ne peut le connaître qu’avec les yeux de la foi éclairée par l’Esprit. En dehors de la foi, Jésus ne peut être qu’une énigme déconcertante et incompréhensible.

Hérode est un assassin curieux et en proie au remords. Il n’a ni la foi, ni le minimum d’empathie pour comprendre un envoyé de Dieu. Aussi Jésus ne lui répondra rien quand, au moment de la passion, il comparaîtra devant lui (Lc 23,9).

Jésus dérange

« Mes pensées ne sont pas vos pensées et mes chemins ne sont pas vos chemins », déclare le Seigneur (Is 55,8). Les prophètes, que Dieu a envoyés et qui parlèrent en son nom, ont toujours ouvert des perspectives qui ont déconcerté le peuple. De même, et encore plus que tous les prophètes, Jésus ouvre des horizons infinis devant nous et il nous met en question, exigeant de nous la conversion, un changement radical.

Les prophètes et Jésus ont subi la persécution, parce qu’ils dérangeaient la routine et la paresse dans laquelle chacun s’est installé. Personne n’aime être dérangé et obligé de remettre en question sa conduite et sa personne. Hérode a essayé de réduire Jean au silence. Il voudra s’en prendre également à Jésus, que des Pharisiens avertiront : « Pars d’ici, va-t’en ailleurs, car Hérode veut te faire mourir. » (Lc 13,31)

Conclusion

Dans une prière, on s’adresse à Dieu, « Toi qui viens me déranger. » C’est la prière du croyant, qui sait à l’avance que le Seigneur va le déranger, par un signe, une épreuve, une maladie,… En toute confiance, il remet sa personne entre les mains de son Père, qui veut son bonheur mieux et plus que lui-même. Il est convaincu avec Paul que « Dieu fait tout concourir au bien de ceux qu’il aime » (Rom 8,28).

Sans la foi, tout devient énigme incompréhensible et parfois révoltante. Il faut croire pour comprendre. La promesse de Jésus à Marthe se réalise alors : « Si tu crois, tu verras la gloire de Dieu » (Jn 11,40).

Jean-Louis D’Aragon SJ

202/09/22 – Lc 9, 1-6

Jésus appelle les Douze. Puis il leur donne pouvoir et autorité sur les esprits mauvais et pouvoir de guérir les maladies. Ensuite il les envoie proclamer le règne de Dieu et faire des guérisons. Il leur donne comme instructions de ne rien emporter avec eux et de se contenter de l’hospitalité qui leur sera donnée. Les disciples partent remplir cette mission de village en village.

Les Douze ont vu Jésus à l’œuvre. Ils l’ont vu opérer des guérisons et même rendre la vie à la petite fille de Jaïre. Ils l’ont vu affronter et vaincre les démons. Mais toutes ces choses étaient des signes de ce qu’il était venu annoncer dans les villes et les villages (Luc 8,1): la Bonne Nouvelle de la venue du Règne de Dieu.

Maintenant Jésus veut les associer à son œuvre. Pour cela il les pourvoit de ses propres pouvoirs. Il leur donne autorité sur les démons pour faire des exorcismes et des pouvoirs de guérison. Comme pour lui-même, ce sont là des signes de l’essentiel: la venue du Règne de Dieu qu’ils doivent annoncer.

Cette mission est un commencement pour eux; c’est une anticipation de leur mission plus tard quand ils auront reçu l’Esprit et découvert plus profondément qui est Jésus. C’est peut-être pour cette raison que Luc dit qu’ils sont allés dans les villages, alors que Jésus, lui, avait proclamé dans les villes et villages. Mais il reste que leur mission a eu des effets réels et que des rapports sont parvenus aux oreilles d’Hérode Antipas qui va commencer à s’inquiéter (Luc 9,7).

Avant de les envoyer, Jésus leur donne des instructions très exigeantes d’ailleurs. Elles indiquent que la foi et la confiance en la Providence sont absolument nécessaires pour reconnaître l’action de Dieu à travers des instruments humains.

La mission de Jésus a été confiée aux Douze pour être continuée. Plus tard, avec la mission des soixante-douze (Luc 10,1), l’évangéliste indiquera que cette mission est aussi celle de chaque disciple. La même confiance en la Providence sera demandée. Elle est en fait un test pour la foi et elle sera rappelée souvent, à commencer par le sermon sur la montagne dans Matthieu qui rappelait aux disciples que si Dieu prend soin de nourrir les oiseaux et de vêtir les fleurs combien ne fera-t-il pas bien plus pour vous, gens de peu de foi (Matthieu 6,26-30). C’est la même instruction qu’on retrouve dans la première épître de Pierre : de toute votre inquiétude, déchargez-vous sur Dieu, car il a soin de vous. (1 Pierre 5,7).

Jean Gobeil SJ 

2021/09/21 – Mt 9, 9-13

Jésus en sortant de Capharnaüm appelle Matthieu, un collecteur d’impôt, à le suivre. Il se lève immédiatement et se met à sa suite. Suit la scène d’un repas (peut-être dans la maison de Matthieu), dans lequel Jésus et ses disciples mangent avec des publicains et des pécheurs. Des pharisiens demandent aux disciples pourquoi Jésus mange-t-il avec ces gens. Jésus a entendu et répond en déclarant qu’il est venu pour ceux qui avaient besoin de lui, comme un médecin pour les malades. Jésus conclut par une citation du prophète Osée: C’est la miséricorde que je veux, et non le sacrifice.

C’est un moment important de la vie du Christ. Ce qu’il choisit de faire est révélateur de sa mission et de sa personne. Il avait dû faire des choix importants auparavant. Le premier est sans doute sa position par rapport à Jean Baptiste.

Jean avait prêché et baptisé au Jourdain, près d’une source. Sa renommée l’avait rendu célèbre et les gens se déplaçaient pour aller l’entendre et recevoir son baptême. Jésus commencera son ministère près de Jean Baptiste. C’est là qu’il connaîtra certains disciples de Jean qui deviendront ses disciples à lui. Mais très vite Jésus adoptera une méthode différente de celle du Baptiste. Au lieu d’attendre que les gens viennent à lui il ira vers les gens. Il sillonnera la Galilée; il ira occasionnellement en territoire païen, de l’autre côte du lac ou au nord de Capharnaüm dans le territoire d’Hérode Philippe. Il a donc choisi de ne pas être limité géographiquement. Son message aussi sera différent de celui de Jean.

Jean avait annoncé un puissant envoyé de Dieu qui viendrait faire un jugement et condamner les mauvais: ils seraient jetés au feu comme la paille inutile ou coupés à la hache comme le bois mort. La hache, disait-il, est déjà à la racine des arbres; tout arbre donc qui ne produit pas de bons fruits va être coupé et jeté au feu. (Matthieu 3,10) Jésus, lui, annonçait qu’avec sa présence le Royaume de Dieu était arrivé et qu’il n’était pas venu juger ou condamner mais bien chercher et sauver ce qui était perdu. (Luc 19,10) Il ne veut donc pas être limité par une perspective de jugement, de rétribution, de condamnation.

Or, dans notre texte, Jésus montre qu’il a choisi de ne pas être limité par des frontières ou des délimitations sociales ou religieuses. La société de Jésus ne manque pas de compartiments où sont groupés des gens qui sont soigneusement isolés du reste de la société. Ce sont des marginaux qui sont considérés ou bien comme pécheurs à cause de leur conduite morale ou bien impurs en raison de leur maladie contagieuse comme la lèpre et les affections de la peau, ou bien impurs comme les bouchers à cause de leurs contacts avec le sang, comme les métiers de transport, chameliers et matelots, à cause de leurs contacts avec les païens et bien d’autres. Ces gens sont exclus de la société et doivent être évités. Qu’on se rappelle au procès de Jésus, les prêtres qui refusent d’entrer au palais de Pilate pour ne pas contracter d’impureté qui les empêcherait de célébrer la Pâque le soir de ce vendredi-là. Et l’endroit où il faut absolument éviter des impurs c’est la table. Qu’on se rappelle encore la réaction de l’église de Jérusalem qui demande des explications à Pierre. On n’est pas surpris qu’il ait baptisé. Corneille, un centurion romain, mais on lui demande comment il a pu oser aller manger chez lui!

Or Jésus choisit comme disciple un collecteur d’impôt, un métier impur. En faisant cela, il vient de détruire une frontière de la société. On devine le choc par la réaction des autres collecteurs d’impôt: ils se sentent acceptés puisqu’il a accepté Matthieu. Et les voilà tous rendus chez Matthieu où se trouve Jésus. D’autres s’objectent, les pharisiens. Mais Jésus leur déclare que c’est la miséricorde qui a la priorité et non les prescriptions de la société statuant ce qui est religieusement correct.

C’est le choix de Jésus: les pauvres, les petits dont parlait l’Ancien Testament, pour Jésus ce seront ces marginaux laissés de côté par la société.

Jean Gobeil SJ 

2021/09/20 – Lc 8, 16-18

Au premier regard, ce bref évangile est désarmant, déconcertant. On a l’impression que Jésus ne parle pas pour se faire comprendre. On peut bien sûr saisir le premier morceau du discours au premier degré : c’est effectivement absurde d’allumer une lampe si l’on ne veut pas qu’elle éclaire. Mais qu’entend Jésus par « Rien n’est caché qui ne doive paraître au grand jour; rien n’est secret qui ne douve être connu.. »? Ou encore, que peuvent bien signifier ces affirmations paradoxales : « …celui qui a recevra encore; et celui qui n’a rien se fera enlever même ce qu’il paraît avoir?» En fait, le texte ne révèle son sens que quand on sort de Luc pour chercher une clé d’interprétation ailleurs.

De toute évidence, dans ce passage, Luc reprend Marc en l’abrégeant (Mc, 21-25). Cela permet de comprendre d’abord que c’est ce raccourci qui rend difficile le texte proposé aujourd’hui à notre méditation. On saisit ensuite que le passage évoque ce que les spécialistes de Marc ont appelé « le secret messianique. » La lumière dont parle Jésus n’est rien d’autre que lui-même, le Fils d’amour, le Révélateur, le Messie. C’est lui, la lampe qui luit au fond d’un lieu obscur et qui dissipe les ténèbres pour éclairer à jamais la nuit du monde.

Chez Marc, ce discours est adressé aux disciples, non pas à « la foule ». Jésus leur fait des confidences. Il leur révèle un secret qui, un jour, sera proclamé sur les toits. Ce qui est encore caché au monde, il le transmet uniquement au cercle de ses intimes car ce sont eux qui devront faire connaître le secret et le révéler « au grand jour ». Par là, Jésus annonce déjà le temps de l’Église : le temps de la mission où ceux qui auront appris le secret devront le transmettre au monde, à leurs risques et périls. Et quand leur « inintelligence » ne leur permet pas de comprendre, Jésus prend la peine de leur donner des explications en un langage moins énigmatique. Cette stratégie se justifie par le fait que le danger est partout. Les représentants de la loi conspirent pour perdre Jésus. Ce dernier sait qu’ils finiront par l’avoir, mais ils arriveront trop tard car il aura déjà transmis le secret.

Si l’on prend cet angle d’attaque, même les deux phrases paradoxales de la fin deviennent compréhensibles. « Celui qui a recevra encore. » De qui s’agit-il? Très probablement, de celui qui a reçu le secret, qui a compris que Jésus est la lumière et, qui est dans les bonnes dispositions pour en savoir davantage. Quant à celui qui n’a rien, et qui risque de perdre même ce qu’il croit avoir, on devine qu’il s’agit du conspirateur qui se range parmi ceux qui cherchent à rayer Jésus du nombre des vivants. Ce qu’il croit avoir, c’est la loi de Moïse qui le rend sourd et aveugle. Car il croit que la loi a été donnée une fois pour toutes aux fils de la promesse. Il perdra tout car la nouvelle loi, la nouvelle alliance rend caduque toute discrimination. C’est une autre manière de répéter à ceux qui refusent de se convertir en prétextant qu’ils ont Abraham pour père : « Car, je vous le dis, des pierres que voici, Dieu peut susciter des enfants d’Abraham » (Lc 3, 8). Aujourd’hui, c’est à nous que s’adresse cette sévère mise au point : nous, juifs, chrétiens et musulmans qui, comme au temps de Jésus, croyons encore que le seul titre de « fils d’Abraham » suffit au salut.

Melchior M’Bonimpa