2021/09/11 – Lc 6, 43-49

Nous sommes tous habitués aux campagnes électorales et aux promesses qui parsèment les discours des candidats. Nous n’y croyons guère, car l’expérience nous a prouvé que ces promesses n’avaient pas le plus souvent de lendemain. Tel est le dédoublement entre le rêve et la réalité. Au fond, c’est l’hypocrisie, la division, l’opposition entre les bonnes paroles et l’action. Nous-mêmes, nous jouons tous à ce jeu hypocrite, avec nos pensées généreuses que notre égoïsme, en pratique, contredit. Combien de « socialistes de salon » avons-nous tous connus ?

Conclusion du sermon inaugural

Jésus craint et dénonce l’illusion qu’entretiennent nos résolutions généreuses, qui n’ont pas de profondeur. Elles sont superficielles et n’atteignent pas le fond de notre coeur, si elles ne se traduisent pas dans nos actions. Quand nous entretenons simplement des pensées généreuses, sans nous compromettre par le don de nous-mêmes, nous perpétuons l’illusion d’être bons et honnêtes, tout en nous dispensant de nous engager. Jésus nous enseigne la franchise, il nous presse de ne pas nous diviser entre nos pensées généreuses et notre refus de nous engager dans des actions coûteuses. L’égoïsme et la paresse nous empêchent de donner, de nous donner. Le Christ nous exhorte à ne pas contredire nos convictions par notre inaction.

Pour illustrer son enseignement, Jésus recourt d’abord à l’image de l’arbre, dont la valeur se révèle par ses fruits. Notre nature et notre coeur se manifestent dans les fruits concrets que nous produisons. Autrement, nos pensées et nos paroles sont du vent qui passe.

La pratique qui contredit les plus belles pensées enlève toute valeur aux paroles les plus sublimes. Comment peut-on invoquer le Seigneur, en lui tournant le dos en refusant de se convertir, de se tourner vers lui? Si la personne humaine entretient une contradiction entre sa pensée et son action, elle se divise et se détruit. Sa santé et son bonheur dépendent de l’unité qu’elle a réalisée en elle-même. Ses convictions doivent fleurir dans son action., car c’est dans son agir qu’elle se réalise et s’épanouit.

Construire sur le sable est facile, car on n’a pas à peiner avec effort pour creuser et faire de solides fondations. Au contraire, la construction sur le roc exige des efforts pénibles pour établir des fondations solides. La sécurité exige des sacrifices, car le bonheur facile n’existe pas ; il est superficiel et ne résiste pas aux difficultés de l’existence. Pour une durée éternelle, il faut édifier sa vie sur le roc.

Les thèmes majeurs du sermon

Ce sermon inaugural du ministère du Christ contient l’essentiel de l’Évangile. Le message de Jésus est nouveau, car il s’oppose à des points de vue courants dans notre monde. Il présente quatre contestations de l’enseignement que propose le monde.

1) Le monde enseigne qu’il faut tout faire pour acquérir les richesses, spécialement l’argent. Le Christ, au contraire, proclame que les bienheureux sont les pauvres, les démunis, car ils sont libres et disponibles pour accueillir leur Seigneur.

2) Le monde nous apprend la prudence, la défiance,… Si on donne, c’est pour recevoir en retour quelque chose de meilleur. Jésus proclame le bonheur de donner gratuitement, par amour, en imitant Dieu.

3) Le monde mise sur le temps présent, ici-bas. Le Christ nous dévoile la vision de l’au-delà, il suscite l’espérance, qui entraîne le chrétien en avant, dans un progrès constant vers le bonheur final qui ne passe pas.

4) Le monde cède facilement à la duplicité, à l’hypocrisie, qui divise la personne et la détruit. Le Christ insiste sur l’unité de la personne humaine, qui est la condition essentielle pour conserver et développer sa vie.

Jean-Louis D’Aragon SJ

2021/09/10 – Lc 6, 39-42

Le discours inaugural de Jésus dans Luc 6,26-49 contient l’essentiel de l’Évangile. Luc a centré toute la proclamation du Christ sur la miséricorde, avec l’exhortation qui conclut la première partie du discours (vv. 26-36) et qui, en même temps, introduit la seconde (vv. 37-49). Le passage que nous offre aujourd’hui la liturgie s’éclaire par ce thème de la miséricorde, que « votre Père » vous accorde, pour que vous la répandiez autour de vous.

L’introduction nous dit que Jésus s’adresse une « parabole à ses disciples », et non pas à la foule incroyante. Jésus reprend plutôt un proverbe: « Un aveugle peut-il guider un autre aveugle? » Pourquoi cet avertissement s’adresse-t-il seulement aux disciples? Ayant bénéficié de la miséricorde de leur Père, ils ont le devoir de combler de cet amour gratuit les personnes qu’ils rencontreront. S’ils refusent de remplir ce devoir de miséricorde, ils deviennent des aveugles qui prétendent guider les gens qui ont besoin de cette lumière de l’amour.

L’être humain a sans cesse besoin d’un maître pour guider sa vie. Il vient au monde nu, complètement pauvre, réclamant que l’on comble ses besoins les plus élémentaires. Ses parents normalement commencent son éducation, puis des professeurs prennent le relais et finalement divers maîtres. Pour ce qui concerne la morale et la spiritualité, ce qui atteint le plus intime et le plus profond de notre personne, on se fie ordinairement à un représentant de Dieu.

Combien de « gourous » interpellent aujourd’hui les gens pour les diriger! Ils affirment que l’Esprit les inspire pour continuer le rôle que des prophètes ont rempli tout au long de l’histoire du peuple de Dieu. En comparaison des vrais prophètes, agissant et parlant au nom du Seigneur, de nombreux faussaires se sont arrogés cette dignité. Aussi les fidèles se sont continuellement posés la question délicate de distinguer les vrais prophètes des imposteurs. Jésus nous a fourni le critère pour les juger: « C’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. » Seul, un enseignant qui manifeste l’amour dans sa personne et dans son enseignement est mandaté par Dieu pour le représenter.

Témoin de la miséricorde

La déclaration de Jésus est une mise en garde. Les docteurs de la loi, à son époque, étaient des aveugles qui conduisaient des aveugles. Que dirait le Christ de nos jours? Combien de messagers nous inondent de tous les côtés. Afin de ne pas « tomber dans un trou », de ne pas mener notre vie vers un désastre, la prudence clairvoyante s’impose pour peser la valeur de ces « docteurs » d’après le critère du Christ: évaluer les fruits qu’ils produisent.

Le disciple du Christ a le devoir de reproduire la miséricorde de son Maître. Il faut devenir comme le Seigneur et offrir aux autres la miséricorde dont nous avons bénéficié. À titre de disciples, nous devons être comme notre « Maître », « bien formés » comme lui. La parabole du serviteur qui refuse de remettre la dette de son compagnon illustre clairement l’enseignement de Jésus. Il perd le pardon, qu’il avait reçu gratuitement, parce qu’il a refusé de la transmettre à son compagnon (Mt 18, 21-35).

Les images fortes de « la paille et de la poutre » montrent qu’il est impossible d’être témoin du Christ sans un regard de miséricorde pour tous. Tout disciple vit de la grâce du pardon, qu’il ne peut conserver en lui-même sans qu’elle produise le fruit de la miséricorde. Refuser de pardonner tout en prétendant vivre comme un disciple du Seigneur, c’est entretenir l’illusion de l’hypocrisie, de la contradiction entre ce que l’on est et sa conduite. Pour conserver la vie reçue de Dieu, le disciple doit éviter toute division et refaire l’unité entre son être et son agir.

Jean-Louis D’Aragon SJ

2021/09/09 – Lc 6, 27-38

Après avoir subi la terrible guerre de 1939-45, notre monde aurait pu penser qu’il avait épuisé et liquidé ses monstres de haine et de destruction. Quelle illusion ! Nous connaissons tous les multiples conflits qui, depuis plus de soixante ans, opposent des nations ou des groupes à l’intérieur d’un même peuple. Bien plus! La haine explose dans des kamikazes, qui se suicident pour entraîner aveuglément avec eux dans la mort des personnes innocentes et souvent inconnues. La rage de tuer pour détruire ravage notre monde ! L’humanité donne l’impression qu’elle veut collectivement se suicider. La haine peut-elle aller plus loin vers l’absurdité et le néant ?

Cette rage de haine et de tuerie n’est pas récente, mais elle est, de nos jours, plus raffinée et plus universelle. Bien avant le Christ Jésus, les législateurs de plusieurs nations ont voulu limiter la vengeance et la violence, qui, autrement, pouvaient détruire des peuples entiers. Comme on ne pouvait éliminer toute vengeance, considérée comme une devoir sacré, on la réglementa avec la loi du « talion »: la vengeance ne devait pas dépasser l’injustice subie, « un oeil pour un oeil, une dent pour une dent. » Il est clair cependant qu’une telle loi n’éliminait pas la racine du mal, cette haine qui détruit et qui a pour but final de tuer l’autre. Avec cette loi, comme disait Gandhi avec un humour noir, l’humanité entière sera bientôt aveugle.

Jésus nous enseigne l’unique solution pour éviter la mort et nous orienter vers le bonheur de la vie. L’innovation du Christ dans son sermon inaugural constitue le coeur de la morale chrétienne : remplacer la haine meurtrière par l’amour qui crée la vie. Un long développement (Lc 6, 27-36) traite de l’amour véritable, celui qui se manifeste envers nos ennemis. Pourquoi les ennemis ? Parce qu’ils n’ont rien pour susciter cet amour. C’est à leur égard que l’amour se révèle dans sa pureté, car ce don de soi-même est vraiment gratuit, il provient du coeur de celui qui aime et non pas de ceux qu’on pense aimer. Jésus va insister sur cette pureté de l’amour, car nous avons l’illusion d’aimer, alors que notre amour est toujours mêlé d’égoïsme, puisqu’il nous rapporte un profit.

Quatre conseils

Jésus développe au moyen de quatre exemples le précepte du Lévitique (19, 18): Chacun doit aimer son prochain comme lui-même. Je suis le Seigneur. Ces quatre exemples montrent l’amour dans sa pureté : Aimez vos ennemis ! Faites du bien à ceux qui vous haïssent ! Souhaitez du bien à ceux qui vous maudissent ! Priez pour ceux qui vous calomnient !

« Le prochain » n’est plus seulement celui ou celle avec qui des liens de parenté ou d’amitié nous rattachent, mais toute personne humaine et, bien plus, même celle qui nous répugne et qui veut nous détruire. Luc, l’évangéliste, qui insiste le plus sur cet amour purifié de tout égoïsme, est le seul à rapporter la parabole de Jésus qui illustre son enseignement sur l’amour des ennemis, « Le Bon Samaritain » (Lc 10,25-37). Les Samaritains et les Juifs se détestaient depuis cinq siècles. Dans la parabole de Jésus, c’est un samaritain qui porte généreusement secours à cet inconnu laissé à demi mort par les bandits.

En parallèle aux injonctions précédentes, Jésus présente quatre exemples d’injustice, d’insulte, d’injure ou de vol, acceptés sans protester, par pur amour : À celui qui te frappe sur une joue… À celui qui te prend ton manteau… Donne à quiconque te demande… Ne réclame pas à celui qui te vole…

Pour conclure ces quatre impératifs illustrés par quatre exemples, Jésus énonce ce qu’on a appelé « La règle d’or ». Le rabbin Hillel avait proposé une règle qui peut paraître semblable : « Ce qui t’est odieux, ne le fais pas à ton prochain. Voilà toute la Loi. » Cette règle cependant est négative, tandis que celle de Jésus manifeste mieux le pur amour, car elle est positive et donc plus exigeante : « Ce que vous voulez que les autres fassent pour vous, faites-le aussi pour eux. »

À l’exemple de Dieu !

Le danger de pervertir cet amour divin, c’est de le caricaturer selon nos coutumes bien humaines. Jésus montre par trois exemples que ce qui nous paraît normal n’est pas de l’amour, mais de l’égoïsme : Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle reconnaissance pouvez-vous attendre ? Si vous faites du bien à ceux qui vous en font… Si vous prêtez quand vous êtes sûrs qu’on vous remboursera…

L’amour de soi-même, notre égoïsme, inspire de telles actions ; ce n’est nullement de l’amour. Le disciple du Christ doit donner gratuitement, sans chercher un avantage en retour, car il appartient à la famille de Dieu, qui donne à tous sans recevoir en retour. Parce qu’il est enfant de Dieu et qu’il participe à son amour et à sa vie, le chrétien doit en reproduire le trait majeur, l’amour gratuit : Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. Quatre exemples de miséricorde

Les deux premiers sont négatifs, ne pas juger et ne pas condamner. Comment peut-on s’arroger le droit de juger les autres et, surtout, de les condamner ? Dieu seul a ce droit, car lui seul connaît le mystère de chaque personne et la responsabilité de ses actions. Celui qui juge son prochain a l’arrogance de se hisser au niveau de Dieu !
Les deux autres exemples vont plus loin, car elles exigent des actions positives, le pardon et le don. Pardonner demande plus que le refus de juger et de condamner. Le pardon manifeste l’amour pur, qui, en se communiquant au coupable pardonné, lui permet de revivre.

La mesure pour traiter les autres sera la même que le Seigneur utilisera pour nous. Le degré de notre ouverture au prochain par notre amour est le même que celui qui nous permet d’accueillir Dieu qui vient vers nous. La récompense que Dieu nous offre ne consiste pas dans un bien extérieur, dans un avoir, mais dans notre être même, dans notre coeur. Par cette participation à l’amour et à la nature divine, nous devenons toujours mieux des fils et des filles de Dieu.

Deux chemins s’ouvrent à toute personne humaine : d’un côté, celui du pouvoir, de la domination et de l’égoïsme qui ramène tout à soi-même et qui s’enferme dans la pauvreté de son être ; ou bien, l’autre chemin, celui de l’amour, du don de soi-même et de l’ouverture à la richesse de Dieu présent dans le prochain.

Jean-Louis D’Aragon SJ

 

 

2021/09/08 – Mt 1, 1-16.18-23

Nous fêtons aujourd’hui la Saint Joseph, patron du Canada. Raison pour laquelle, exceptionnellement, l’évangile est précédé par deux autres lectures portant sur la généalogie ou la « descendance » : celle de David, et celle d’Abraham. Mais à vrai dire, l’important est de rattacher Jésus à David, car, dans le cas d’Abraham, sa descendance inclut tous les Juifs et, tous les Arabes qui s’appuient sur le Coran pour revendiquer Ismaël comme ancêtre. Matthieu assigne à Joseph la fonction d’insérer Jésus dans la lignée de David. Dès le début de son évangile, Matthieu s’empare donc du rôle de « bâtisseur de l’Église » que la tradition lui a reconnu en le plaçant en tête des textes canoniques du Nouveau Testament.

En rattachant Jésus à la prodigieuse lignée de David, Matthieu veut dire que Jésus n’a rien à envier aux rois puisqu’il descend du plus grand d’entre eux. Matthieu est aussi le seul à avoir placé dans la bouche de Jésus des paroles qui donnent à Pierre et à ses successeurs une autorité hors du commun. Des paroles qui auront, dans l’histoire du christianisme des conséquences incalculables : « Heureux es-tu Simon, fils de Jonas… je te le déclare : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et la puissance de la mort ne prévaudra pas contre elle. Je te donne les clés du Royaume des cieux; tout ce que tu lieras sur la terre sera lié aux cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié aux cieux » (Mt 16, 17-20).

Mais aujourd’hui, ce n’est pas Pierre que cette annonce de naissance met en vedette, ni même Marie comme dans l’évangile de Luc. Le héros du jour, c’est Joseph. C’est lui qui a un problème épineux à résoudre : une fiancée enceinte alors qu’il ne l’a pas touchée! La loi de Moïse exige qu’il la répudie, mais c’est un homme bon qui ne veut pas jeter l’opprobre sur la pauvre fille, même s’il croit qu’elle l’a trahi. Il décide donc d’obéir à la loi, mais en catimini. Les commentateurs se demandent comment Joseph aurait réussi cet exploit : répudier une fiancée adultère de manière non publique! En fait, il semble que ce n’était pas possible, car il aurait fallu un « certificat » de répudiation. Peut-être que Joseph envisageait simplement de fuir le territoire régi par la loi de Moïse, en s’exilant en Syrie ou en Égypte pour y cacher sa honte et son chagrin.

Je crois que Joseph mérite le titre de « juste » parce qu’il n’a pas pris la solution de la vengeance pourtant avalisée par la loi. Il était prêt à ne pas humilier davantage Marie, qui n’aurait de toutes façons pas échappé à l’ignominie de la condition de « fille-mère » dans cette société et cette époque intolérantes, impitoyables. Mais voilà qu’un rêve change tout. L’ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph et lui apprend que l’enfant engendré en Marie vient de l’Esprit. Joseph reçoit même l’ordre de donner à cet enfant le nom de Jésus. Dans ce passage, peu de gens s’arrêtent sur l’importance accordée au rêve. « Joseph se réveilla et fit ce que l’Ange du Seigneur lui avait prescrit. »

On peut avoir l’impression qu’on nage ici en plein merveilleux, et que rares seraient nos contemporains qui se soumettraient à un ordre reçu en songe. Depuis Freud, les rêves sont devenus matière d’interprétation pour les théoriciens de la psychologie, qui n’y cherchent que des choses tordues enfouies dans notre inconscient. Mais voici la révélation surprenante d’un sondage récent : à la question de savoir pourquoi ils sont devenus religieux, presque 40% des membres des congrégations religieuses catholiques en Afrique (qui sont souvent très scolarisés) ont répondu qu’ils ont décidé d’entrer en religion à la suite d’un songe. Et la plupart d’entre eux maintiennent cette décision jusqu’au bout, comme Joseph, époux de la Vierge Marie! Il semble donc que Dieu n’ait pas encore renoncé à utiliser le sommeil comme lieu où il nous fixe rendez-vous, et le rêve comme un moyen de communication efficace.

Melchior M’Bonimpa

2021/09/07 – Lc 6, 12-19

Jésus alla dans la montagne et pria toute la nuit. Le jour venu, il appela ses disciples et en appela douze, et leur donna le nom d’apôtres. Suit la liste des Douze avec pour Judas, la mention, celui qui fut le traître. Avec eux, Jésus descend dans la plaine où il y a beaucoup de ses disciples et une foule de gens venus de partout pour l’entendre et se faire guérir. On cherchait à le toucher parce qu’une force sortait de lui.

Luc mentionne plusieurs fois la prière de Jésus en particulier à l’occasion de moments importants. Jésus est en prière au moment de la Transfiguration. C’est parce que les disciples ont vu Jésus en prière qu’ils lui demandent de leur montrer à prier et Jésus leur donne la prière du Notre Père. Il y aura encore la prière à Gethsémani et ici, avant le choix des Douze.

La mention que Jésus est sur une montagne, alors qu’il n’y a que des collines autour du lac, évoque Moïse sur le Sinaï où il réunit les douze tribus pour donner naissance au peuple d’Israël, le peuple de Dieu. L’appel de Douze, parmi les disciples, confirme le symbole du peuple choisi par Dieu. Marc souligne l’importance du geste de Jésus en répétant : Il en institua Douze (Marc 3,14) … il institua donc les Douze (3,16). Ces disciples représentent donc le nouveau peuple de Dieu qui commence.

Cette institution des Douze sera considérée comme l’initiative et le choix de Jésus; on voudra la respecter le plus longtemps possible. C’est pourquoi, après l’Ascension, on remplacera Judas par Matthias qui avait été un disciple depuis le baptême de Jean jusqu’à l’Ascension, ce qui était la condition nécessaire pour satisfaire l’intention de Jésus telle qu’elle est donnée par Marc: les Douze ont été choisis pour être ses compagnons. Mais à mesure que les témoins de toute la vie publique disparaissent, on ne continue pas cette institution. Ainsi lorsque l’apôtre Jacques, le frère de Jean et fils de Zébédée, est exécuté par Hérode Agrippa entre les années 41 et 44, on ne le remplace pas. Mais ce que représente les symbole des Douze ne disparaîtra pas.

Marc donnait deux raisons d’être de l’institution des Douze : pour être ses compagnons (être avec lui) et pour les envoyer prêcher (proclamer). La première est donc de former une communauté avec lui. La seconde est de participer à sa mission et d’annoncer la Bonne Nouvelle avec force. Les Douze représente la communauté réunie par Jésus. Cette communauté deviendra l’Église, une communauté qui est réalisée par l’Eucharistie. Saint Irénée verra dans les grains de blé ramassés pour faire le pain et dans les raisins dispersés qui sont maintenant unis dans le vin, les symboles de l’unité qui est réalisée dans l’Eucharistie, la koinônia, la communion faite par le don de l’Esprit grâce au Christ, communion qui donne vie à la communauté.

Jean Gobeil SJ

 

 

2021/09/06 – Lc 6, 6-11

Un jour de sabbat, Jésus entre dans la synagogue et guérit un homme à la main paralysée, en sachant très bien que les scribes et les pharisiens n’attendaient que cela pour trouver un motif d’accusation contre lui. Luc nous plonge dès le départ dans une situation de tension. La synagogue est comme un champ de bataille où, tout seul, Jésus affronte une armée de légalistes décidés à le confondre. Il aurait très bien pu fixer discrètement un rendez-vous à l’homme handicapé pour le lendemain, et éviter ainsi le conflit, mais il choisit de battre le fer pendant qu’il était encore chaud. La proclamation du royaume se fait dans l’urgence, dans la crise.

Comme un bon stratège qui sait que la meilleure défense est d’attaquer, c’est Jésus qui engage très habilement les hostilités. On peut visualiser la scène. Les scribes et les pharisiens en sont encore à briquer leurs armes. Ils répètent intérieurement dans « leurs pensées » (la TOB dit « leurs raisonnements ») l’article précis de la loi qu’ils mobiliseront contre lui s’il ose travailler en guérissant cet homme, transgressant ainsi les prescriptions du sabbat. Jésus les prend par surprise. Il interpelle la personne handicapée, lui demande de se mettre debout, bien en évidence devant l’assemblée. Il prend cette assemblée à témoin en l’interrogeant : « Est-il permis, le jour du sabbat, de faire le bien ou de faire le mal? De sauver une vie ou de la perdre? » Cela signifie : aurai-je tort si je fais du bien en guérissant cet homme? Ces scribes et pharisiens, auront-ils raison de s’en prendre à moi si je pose ce geste?

L’assemblée ne répond pas, mais on devine que ceux qui espéraient mettre Jésus en pièces ont déjà perdu car il n’ira pas seul au front. D’un seul coup, il a recruté des partisans et son camp dispose d’une écrasante supériorité numérique sur celui des experts de la loi. L’assemblée et, forcément, l’homme à la main paralysée, soutiennent Jésus. Fort de cette alliance tacite il ordonne à l’handicapé : « Étends la main ». Ce dernier obéit et sa main redevient normale. Le camp adverse reconnaît sa défaite et n’ose pas contre-attaquer. Toutefois, scribes et pharisiens se disent qu’ils ont perdu une bataille, mais sûrement pas la guerre.

En lisant ce texte, chacun de nous se situe automatiquement dans le bon camp. Nous aussi, nous sommes du côté de Jésus et de l’homme à la main paralysée. Nous jubilons de la déroute de ces scandaleux scribes et pharisiens. Mais, d’y penser deux fois, est-ce si certain, si évident, que nous sommes du bon côté? Un bref examen de conscience sans complaisance révélerait peut-être que, comme les scribes et les pharisiens, nous sommes aussi caractérisés par l’obstination dans la bêtise, l’insensibilité, l’inhumanité et la volonté d’avoir raison à tout prix. Quand le prophète Nathan eût fini de conter à David la petite histoire révoltante d’un exécrable riche qui avait dépouillé un pauvre de sa seule brebis pour la servir au banquet qu’il offrait à un hôte de marque, le roi jura qu’il contraindrait ce méchant riche à dédommager le pauvre spolié au quadruple. Mais David fut stupéfait de s’entendre dire : « Cet homme, c’est toi! » (2 Samuel, 12,7.)

Melchior M’Bonimpa