2021/09/04 – Lc 6, 1-5

Un touriste américain rejoignait en taxi son hôtel à Paris. Comme c’était la nuit, la circulation était presque nulle. Parvenu à un feu rouge, le chauffeur regarda de chaque côté de l’intersection, puis continua sa route. À une nouvelle lumière rouge, il poursuivit son chemin de la même manière. La troisième fois, le touriste manifesta son étonnement : « Vous n’observez donc pas le règlement qui défend de traverser une intersection quand la lumière est rouge ? » Le chauffeur rétorqua : « Avez-vous vu une automobile venir vers nous à chacune de ces intersections ? Pensez-vous que je vais me laisser mener aveuglément par un objet comme une lumière rouge ? » Le touriste se dit que ce chauffeur avait peut-être raison, même si une telle liberté, répandue partout, pouvait provoquer le chaos.

Au fond, ce chauffeur contestait l’application rigoureuse de la loi en n’importe quelle circonstance. Le droit de propriété peut-il être absolu quand des pauvres crèvent de faim ? Était-il juste de condamner au bagne Jean Valjean, dans les Misérables de Victor Hugo, pour avoir volé un pain afin de nourrir sa petite nièce affamée ? Le cas est évidemment extrême, mais il met en relief l’opposition entre la loi rigide et une valeur fondamentale. C’est la conscience éclairée qui doit juger entre l’application de la loi et cette valeur humaine. Quelquefois, une loi édictée pour une époque, en fonction d’une situation particulière, n’a guère de signification dans des circonstances nouvelles.

L’accusation des Pharisiens

Les adversaires de Jésus admettaient qu’un voyageur affamé avait le droit de manger le grain dans le champ du voisin. Ce n’était pas un vol. Il pouvait grappiller avec la main, mais non pas avec une serpe, car ce serait alors l’équivalent de moissonner. Ce que les Pharisiens dénonçaient dans le geste des disciples, c’était le travail le jour du sabbat. La défense de tout travail le 7e jour de la semaine devait imiter le repos du Créateur (Gn 2,3). Elle rappelait également la libération de l‘esclavage en Égypte. Le Seigneur avait libéré son peuple de la servitude, pour l’appeler à la liberté et à la joie.

Les exilés revenus de Babylone (vers 540 av. J.C.), formaient un petit groupe autour de Jérusalem, dominé par les Samaritains et les païens. Menacé d’être assimilé et de perdre son identité, le peuple, dirigé par Néhémie, Esdras et les prêtres, se replia sur lui-même et coupa tout contact avec l’étranger. On multiplia les interdits : défense d’épouser des femmes étrangères, de fréquenter les païens, … Au retour d’une région païenne, on devait secouer même la poussière de ses pieds, afin de ne rien emporter de l’extérieur dans la Terre promise, un pays sacré. Les Pharisiens, par la suite, multiplièrent intentionnellement les prescriptions et les interdits, jusqu’au nombre de 613 au temps de Jésus, pour dresser une « haie », un mur, entre le peuple élu et les gens de l’extérieur, toujours dans le but d’éviter la contamination et la perte de son identité.

Qui ne voit qu’une telle série de prescriptions et d’interdits forment, selon le jugement du Christ, un « poids insupportable » (Mt 11,28), qui brime la liberté humaine et qui ramène l’homme, en quelque sorte, à l’esclavage. Le sabbat, que le Créateur a voulu comme un jour de repos et de joie, devient pénible, chargé de multiples prescriptions et de défenses. Elles se multiplient logiquement, lorsque la loi prétend prévoir les moindres actions humaines en toute circonstance. On substitue alors la loi à la conscience.

Jésus défend la liberté

Au temps de Jésus, un exemple de l’histoire sainte, surtout du roi David, est un argument déterminant. Dans le cas évoqué par Jésus, David et ses compagnons, poursuivis par le roi Saül, se rendent à Nob, chez le prêtre Ahimélek. À la demande de David, le prêtre leur donne les pains consacrés (1 Sam 21,2-7). La nécessité ressentie par ces hommes affamés l’emporte sur le caractère sacré de ces pains, que personne, sauf les prêtres, avait le droit de manger.

Jésus confirme cet exemple de l’Ancien Testament, en affirmant son autorité sur la loi. Cette autorité est celle du Fils de l’homme, qui a même le pouvoir divin de pardonner les péchés (Lc 5, 24). Une telle autorité s’étend donc encore plus sur les règles qui régissent l’observance du sabbat.

Conclusion

L’application littérale d’une loi dont on ne connaît plus le but et le sens ressemble à un navire ou à un avion qui n’a plus de gouvernail. Aussi saint Paul a raison de s’écrier : « La lettre (de la loi) tue, mais l’Esprit fait vivre » (2 Cor 3,6). Les lois explicitent en clair les besoins fondamentaux de la personne humaine. « Le sabbat a été fait pour (le bien) de l’homme ; l’homme n’a pas été fait pour (observer) le sabbat. » (Mc 2,27) En explicitant la pensée de Jésus, on peut affirmer que toute loi est faite pour le bien de l’être humain ; celui-ci n’a pas été créé pour observer la loi. Aussi toute loi qui contredirait le bien de l’homme n’aurait pas de valeur.

Jean-Louis D’Aragon SJ

2021/09/02 – Lc 5, 1-11

Plusieurs peintres ont représenté cette scène pittoresque de Jésus assis dans la barque et enseignant la foule assemblée sur le rivage. Mais cette représentation pourrait fixer et circonscrire dans le passé cet enseignement du Christ, alors qu’elle a une signification profonde et symbolique pour l’Église à travers les siècles et pour nous-mêmes aujourd’hui.

La barque est la figure de l’Église, dans laquelle se trouvent Jésus, Pierre et les apôtres. Tous ces personnages, ensemble, constituent la structure hiérarchique de la Communauté chrétienne. À travers le pape, les évêques, les prêtres et tous les chrétiens, c’est le Christ Jésus qui annonce au monde la Bonne Nouvelle du salut, de la vie et du bonheur. Cet Évangile provient de Dieu le Père, qui accomplit par son Fils, le Seigneur, les signes liturgiques de l’Église.

Jésus commande et Simon-Pierre obéit

Jésus donne cet ordre à Simon : « Avance au large », vers le domaine des monstres marins, qui, croyait-on à l’époque, s’agitaient au fond de la mer. Jésus répète à l’Église de faire face avec foi et confiance aux risques de l’avenir. Que de fois, au cours de son histoire, les circonstances extérieures semblaient présager le naufrage de l’Église !
Simon et ses amis ont « peiné toute la nuit », le meilleur moment pour la pêche, mais ils n’ont rien pris. Avec sa compétence de pêcheur, Simon représente les futurs « sages » ou « prudents », qui refuseront le risque de l’obéissance de la foi. Ils ne comprennent pas le sens mystérieux de l’échec qui nous libère de nos illusions, celles qui nous faisaient croire à nos seules capacités humaines. Mais Simon obéit à l’ordre de Jésus, en dépit des circonstances qui semblent présager un échec. Cette obéissance, inspirée par la foi, trouve sa récompense dans une pêche miraculeuse qui bouleverse Simon et ses amis. Ce résultat, au-delà de toutes nos prévisions humaines, nous émerveillera toujours.

L’effroi devant la présence sacrée du divin

L’être humain éprouve toujours étonnement et admiration face aux signes dans lesquels Dieu se manifeste. Le miracle, le sacré, attire comme un aimant, mais, en même temps, il fait prendre conscience de notre indignité humaine.
Au moment de son triple reniement, Pierre découvrira encore mieux sa condition de pécheur. Celui à qui le Christ a demandé de le représenter, à qui il a donné la primauté dans son Église, le premier pape, était un « homme pécheur. » Le Seigneur a pris le risque d’appeler des ignorants et des pécheurs pour diriger son peuple. C’est en leur faisant prendre conscience de leur insignifiance que Jésus les a préparés à devenir les pasteurs de son Église. Pierre, avec Jacques et Jean, seront les témoins de la résurrection d’une jeune fille, de la transfiguration de Jésus, mais également de son agonie à Gethsémani. Ils connaîtront ainsi la gloire et l’humiliation de leur Maître, qui préfigurera en sa personne la destinée de tous ceux et celles qui communieront à leur Seigneur par leur foi.

La crainte que le sacré inspire aurait-elle disparue de nos jours ? Cette crainte s’est tout simplement déplacée. Quand on perd la crainte de Dieu, la peur nous cerne de toutes parts : angoisses devant l’avenir, craintes d’attentats, peur des virus, des contagions, …

Jésus enseigne la paix

Le Christ rassure Simon et ses amis : « Sois sans crainte ! » Partout dans l’histoire biblique, les envoyés célestes apaisent les humains épouvantés par la présence de Dieu. C’est par le souhait de la paix que Jésus s’adressera toujours aux siens après sa résurrection.

Prolongeant la symbolique de la mer remplie de monstres maléfiques, le Christ assigne à Pierre, à l’Église et à tous les chrétiens la tâche de sauver les humains du désespoir et de la mort. Des puissances redoutables menacent l’humanité et risquent de l’engloutir. L’Église a le devoir de la conduire à son Sauveur.
Le véritable miracle n’est pas la pêche miraculeuse, mais le changement des cœurs de Pierre et de ses compagnons. Ils laissent tout pour suivre le Christ. Ils acceptent l’immense risque de la foi.

Jean-Louis D’Aragon SJ

2021/09/03 – Lc 5, 33-39

La piété juive s’exprimait au temps de Jésus de trois manières : la prière, l’aumône et le jeûne. Dans la prière, le croyant vivait sa relation personnelle avec Dieu. Par l’aumône, il manifestait sa charité envers son prochain. Enfin le jeûne lui faisait prendre conscience de sa pauvreté.

En réaction contre l’austérité imposée dans le passé et tenté par les commodités de notre niveau de vie, le jeûne n’a plus guère de place dans notre régime chrétien. Comme de nombreuses formes de piété, le jeûne a perdu sa véritable signification, subissant des déformations ou des caricatures, qui ne sont pas entièrement fausses, mais qui ne désignent pas ce qui est central. On a souvent dit que le jeûne était une mortification pour expier ses fautes et celles du monde, ou bien que ce fût une forme de maîtrise de soi, mais ces explications ne montrent pas la vraie nature du jeûne.
Lorsqu’il est question du jeûne dans la Bible, on dit que l’être humain « s’humilie devant Dieu. » En se privant de nourriture, il se sent faible et peut prendre mieux conscience de sa pauvreté physique et de la précarité de sa personne. Il s’aperçoit combien il est dépendant de la nourriture que Dieu lui donne. Cette dépendance physique manifeste la fragilité totale et radicale de la personne humaine. Accepter cette dépendance, c’est s’humilier devant le Seigneur.

La pratique de Jean et des pharisiens

Les pharisiens avaient établi la coutume de jeûner régulièrement deux fois chaque semaine. Il devait en être de même chez les disciples de Jean Baptiste. Une telle pratique peut nous sembler exagérée et impossible à observer, semaine après semaine. La rigueur d’une telle coutume se comprend mieux dans le climat chaud de l’Orient, qui rend le jeûne plus supportable que dans notre pays. Je me rappelle un jeune jésuite égyptien qui m’avouait n’avoir jamais éprouvé la sensation de la faim. Il ajoutait qu’un ouvrier chez lui se contentait pour son dîner d’un morceau de pain et de quelques olives.

Les pharisiens avaient enseigné à leurs disciples la pratique du jeûne pour le mardi et le jeudi de chaque semaine. Plus tard, les chrétiens s’inspirèrent de cette pratique, mais choisirent plutôt le mercredi et le vendredi, à la fois pour se distinguer des juifs et pour rappeler le sacrifice de Jésus en croix.

Tout en se montrant très proche de Jean et en faisant son éloge (Mt 11,7-15), Jésus avait adopté un autre style de vie et de ministère. Jean avait vécu et prêché au désert, tandis que Jésus alla rencontrer le peuple, en parcourant villes et villages. Jean pratiqua un style vie extrêmement austère, proche de celui des esséniens de Qumrân, au point que le peuple l’accusa d’être « possédé d’un esprit mauvais » (Mt 11,18). Jésus, en contraste, accepta les invitations à des repas et même à des banquets pour rencontrer les gens, mais on l’accusa d’être « un ivrogne et un glouton » (Mt 11,19).

Première réponse de Jésus

La venue du Fils de Dieu parmi nous signifie son union matrimoniale avec notre humanité. Jésus est l’époux et son Église est l’épouse (Jn 3,27s). Depuis le prophète Osée, le Seigneur de l’Alliance avait condescendu à se présenter comme le mari de son peuple, uni dans un amour mutuel. Prolongeant ce même thème, Jésus, le Fils, incarne Dieu qui se rend encore plus proche de notre humanité, en devenant l’un des nôtres, assumant la réalité de notre condition humaine et en consacrant son union avec tous ceux qui croient en lui par le symbole du mariage. La communauté de vie avec ses disciples préfigure les noces éternelles du Christ Jésus, qui unit à sa personne la multitude des élus.

Par cette déclaration, Jésus affirme que sa présence terrestre préfigure son union définitive et éternelle avec les membres de son peuple. Or un mariage se célèbre naturellement dans la joie, puisqu’une telle cérémonie est la fête de l’amour. Ce serait une contradiction de jeûner et de s’attrister au milieu de cette réjouissance. En effet, le jeûne, cette expérience de pauvreté et d’humilité, s’accompagne nécessairement d’une certaine tristesse sur soi-même.

Jésus prévoit cependant un temps où il conviendra à ses disciples de jeûner. Cette période coïncidera avec son absence, depuis son départ d’ici-bas et son retour glorieux. Pour traverser cette période de pèlerinage dans le désert de notre existence terrestre, marquée par la sécheresse et les épreuves, le jeûne devient une pratique salutaire.

Seconde réponse

Au début de sa promulgation de la loi nouvelle, qui « accomplit » celle de Moïse, Jésus énonce ce principe fondamental : « Je ne suis pas venu abolir, mais accomplir » (Mt 5,17). L’histoire dirigée par Dieu se déroule dans une continuité. Jésus ne renie pas le Premier Testament ; au contraire, il assume toute la révélation ancienne et la prolonge. Le Christ unit le passé et le présent dans une nouveauté radicale. Cette nouveauté est transcendante, car elle est sans commune mesure avec ce qui a précédé. Dans la scène de la Transfiguration de Jésus, Pierre pense que son Maître prolonge simplement Moïse et Élie, c’est-à-dire l’A.T. Aussi il propose à Jésus de dresser trois tentes, comme trois révélations différentes, superposées, mais du même ordre. Dieu le corrige immédiatement : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Écoutez-le ! » (Mt 17,5), et non pas « écoutez-les ! » Le Christ est d’un ordre complètement différent de celui de Moïse et d’Élie. C’est lui seul qu’il faut écouter.
La nouveauté que Jésus affirme de lui-même doit se concrétiser dans des formes nouvelles, autrement le cadre ancien jure et contredit le nouveau contenu. L’image du vêtement est claire pour nous, mais celle des outres se comprend moins bien. Ces anciens contenants étaient faits de peaux d’animaux. Avec le temps, ces outres en peau séchaient et devenaient fragiles. Un vin nouveau, en fermentation, provoquait l’éclatement de telles outres.

La remarque finale, « C’est le vieux qui est bon », paraît étrange. C’est l’adage des traditionalistes qui vivent dans la nostalgie du passé. Après son exposé sur la nouveauté de tout ce qu’il apporte, Jésus met en garde contre cette tentation de préférer une tradition figée dans le passé. Dans cette tentation, on ne refuse pas toute innovation, mais on voudrait qu’elle soit semblable à celle qu’on a connue.

Conclusion

Cette scène de controverse nous montre, comme ailleurs dans les évangiles, que le Christ Jésus est venu nous offrir la joie, dans la nouveauté de son message et dans le radicalisme de la présence personnelle de Dieu parmi nous. Le jeûne nous rappelle, de notre côté, notre pauvreté fondamentale et il nous instruit à devenir les pauvres béatifiés par Jésus (Mt 5,3). L’expérience de la faim et de la soif des pauvres nous dispose à la rencontre béatifiante dans l’au-delà et à la communion dans l’amour.

Jean-Louis D’Aragon SJ

2021/09/01 – Lc 4, 38-44

Jésus sort de la synagogue de Capharnaüm et va dans la maison de Simon où sa belle-mère est malade. Jésus interpelle la fièvre: elle est guérie, se lève et les servait. Au coucher du soleil (avec la fin du sabbat), on amène à Jésus les malades et les possédés. Quand il fait jour, Jésus se retire dans un endroit désert mais la foule le retrouve et veut le retenir. Mais Jésus dit que c’est sa mission de proclamer la Bonne Nouvelle du Règne de Dieu dans les autres villes.

Animé par l’Esprit, Jésus a commencé sa mission. Il a enseigné dans la synagogue de Nazareth en déclarant que le texte d’Isaïe, disant l’Esprit du Seigneur est sur moi, se réalisait aujourd’hui. Il est ensuite descendu à Capharnaüm où, le jour du sabbat dans la synagogue, il a libéré un homme possédé par un esprit démoniaque. Tout ceci se passe devant le grand public pour annoncer que le Royaume de Dieu est proche et donner des signes de sa présence.

Dans la scène que nous avons, il s’agit de quelque chose de privé qui se passe dans l’intimité d’un foyer. Il n’y a pas eu encore de mention de disciples. Les premiers qui seront appelés sont de Capharnaüm et, dans l’évangile de Luc, ils auront été auparavant témoins des débuts de la mission de Jésus. Jésus va donc dans la maison de Simon. La belle-mère de Simon souffre d’une forte fièvre. Marc dit: des gens de la maison parlent d’elle à Jésus. Luc est plus précis: on lui en parle mais c’est pour qu’il fasse quelque chose pour elle. On l’implora à son sujet, dit-il.

Dans cette fièvre, Luc voit un signe des forces du mal qui oppriment la personne et l’empêchent d’être libre. Il décrit donc la guérison comme un exorcisme: Jésus, se tenant au-dessus d’elle, menaça la fièvre.

Dans ce qui suit, la scène dépasse le caractère privé pour devenir un rappel à chaque lecteur de l’évangile. La description de la belle-mère de Simon dans une occasion bien particulière devient la description dans laquelle un chrétien peut se reconnaître.

D’abord, c’est la mention de la guérison: la fièvre la quitta et elle se leva (ou se dressa). Le même mot, se lever, est employé pour ressusciter. Tout chrétien, lui aussi, s’est levé dans une vie nouvelle à cause d’une guérison que le Christ lui a apportée: il est devenu enfant de Dieu.

Ensuite, Luc dit: elle les servait. Diakonia, le service, sera le mot employé pour caractériser ce que chacun fait, selon ses capacités, pour l’édification de la communauté chrétienne. En d’autres mots, chaque chrétien, un jour, a été dans la maison de Simon quand quelqu’un s’est approché de lui.

Jean Gobeil SJ

 

2021/08/31 – Lc 4, 31-37

Après avoir été rejeté de Nazareth, Jésus descend à Capharnaüm sur le bord du lac de Tibériade. Il enseignait le jour du sabbat et la foule était frappée de son autorité. Dans la synagogue, un homme, possédé d’un esprit impur, l’apostrophe en l’appelant le Saint de Dieu. Jésus menace l’esprit mauvais et lui dit de se taire et de sortir de lui. L’homme tombe à terre mais il est libéré. La frayeur, c’est-à-dire la stupeur devant une manifestation du divin, saisit la foule devant son autorité et sa puissance sur les esprits impurs. La renommée de Jésus se répand dans la région.

Pour comprendre ce que Luc voit dans ce récit, il faut le relier à ce qui précède et en particulier à un thème important dans Luc: la présence de l’Esprit Saint.

Dans les deux premiers chapitres de l’évangile, qu’on appelle l’évangile de l’enfance, Luc a souligné la présence de l’Esprit montrant ainsi que les temps messianiques étaient commencés. Les prophètes avaient annoncé en effet que la présence de l’Esprit Saint serait un signe des temps messianiques et, dans ces premières pages de l’évangile, l’Esprit Saint est fort occupé.

Dans l’annonce à Zacharie, l’ange dit que son fils sera rempli de l’Esprit Saint dès le sein de sa mère. L’ange Gabriel dit à Marie que l’Esprit Saint viendra sur elle. A la Visitation, dès qu’Élisabeth entend la salutation de Marie, elle fut remplie de l’Esprit Saint. A la circoncision de Jean Baptiste, son père fut rempli de l’Esprit Saint et prononça alors son hymne du Benedictus. Lors de la présentation de Jésus au Temple, le vieillard Syméon sur qui reposait l’Esprit Saint vient au Temple poussé par l’Esprit et rencontre les parents de Jésus qui apportaient l’enfant.

La vie publique de Jésus commence avec Jean Baptiste qui, en faisant son ministère, annonce que celui qui viendra après lui baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. Quand Jésus est baptisé au Jourdain, l’Esprit Saint descendit sur lui. Jésus revient du Jourdain, rempli de l’Esprit Saint et il est conduit par lui au désert où il est tenté par Satan.

Jésus retourne en Galilée avec la puissance de l’Esprit, dit Luc (4,14). On peut donc, avec Luc, voir dans ce qui suit des manifestations de la présence de l’Esprit. Il y a d’abord l’enseignement : Il enseignait dans leurs synagogues glorifiées par tous. (Luc,4,15)

L’admiration et la louange de la foule reviendront au moins six fois dans Luc. Reliée à la puissance de l’Esprit, on peut aussi voir la mention de la foule qui est frappée par son autorité, comme au début de notre texte aujourd’hui. Même à Nazareth d’où il a été rejeté hier, la première réaction avait été de l’admiration devant les paroles pleines de grâce qui sortaient de sa bouche. Ici, avec un exorcisme, il s’agit d’une action au lieu d’un enseignement.

Les actions de Jésus qui guérissent et libèrent avec puissance sont l’œuvre de l’Esprit qui l’habite. La foule voit cette puissance et dit : Il commande avec autorité et puissance aux esprits impurs et ils sortent. Le lecteur, lui, qui sait ce qui a précédé, voit aussi que c’est la présence et la puissance de l’Esprit qui est à l’œuvre dans le Christ, le Messie.

Jean Gobeil SJ

 

 

2021/08/30 – Lc 4, 16-30

Jésus se trouve chez lui, à Nazareth. Le jour du sabbat, il entre dans la synagogue et veut faire la lecture des Écritures. On lui présente le livre d’Isaïe et il trouve un passage qui décrit sa mission prophétique. Il explique : « Cette parole de l’Écriture que vous venez d’entendre, c’est aujourd’hui qu’elle s’accomplit. » Ceux qui l’écoutent se demandent : « N’est-ce pas le fils de Joseph ?» Voyant leur manque de foi, Jésus leur déclare que la bonne nouvelle ainsi rejetée ira aux étrangers. Piqués au vif par cette provocation, ils cherchent à le faire mourir, mais il leur échappe.

Une comparaison de ce passage avec les variantes des deux autres synoptiques montre que la version de Luc est trois fois plus longue. Ici, la dramatisation est beaucoup plus élaborée que chez Marc et Matthieu. Il y a une réelle mise en scène : Jésus se lève, lit, commente la lecture, se heurte à la réticence de l’assemblée, se met en colère et provoque une riposte agressive des siens. En examinant ce que le texte de Luc ajoute à ceux des deux autres évangélistes, on découvre le message qu’il veut transmettre et qui lui est propre. Chez Luc, Jésus prend l’initiative de faire la lecture de l’Écriture. On lui donne le livre d’Isaïe où il trouve un passage qui définit sa mission et précise les bénéficiaires privilégiés de celle-ci: les pauvres, les prisonniers, les aveugles, les opprimés. Trois chapitres plus loin, on retrouve une énumération plus longue des destinataires de la bonne nouvelle : « Allez rapporter à Jean ce que vous avez vu et entendu : les aveugles retrouvent la vue, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent et la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres… » (Lc 7, 23).

Dans l’évangile d’aujourd’hui, l’innovation de Luc par rapport à ce que contient le récit du même épisode chez Marc et Matthieu se trouve ensuite dans les exemples dont Jésus se sert pour rappeler que déjà, dans l’ancienne alliance, Israël n’a pas eu le monopole de l’affection de Dieu. Alors que sévissait une longue famine, il y avait beaucoup de veuves en Israël, mais Élie fut envoyé dans le pays de Sidon, à une veuve de Sarepta. Alors qu’il y avait beaucoup de lépreux en Israël, Élisée ne purifia que Naaman le Syrien. On dirait qu’il y a ici un clin d’œil à l’actualité, aux peuples qui s’affrontent encore dans cette région du monde : une Libanaise et un Syrien ont bénéficié de faveurs que n’ont pas eues les ressortissants du peuple choisi! Mais retournons au temps de Luc: dans ce texte, l’intention évidente de l’évangéliste est de mettre « les siens », c’est-à-dire les païens, sur la liste des destinataires prioritaires du salut. La miséricorde de Dieu ne va donc pas seulement à la rencontre de la misère des déshérités d’Israël, mais aussi aux « nations » qu’une religion tribale rejetait dans les ténèbres extérieures. Comme chez Paul avant lui, il y a dans l’évangile de Luc une formidable relativisation de la notion de « peuple élu » : en Jésus-Christ, l’humanité entière peut accéder au salut. Même de nos jours, cette exigence d’inclusion ou d’universalité n’est pas caduque.

Melchior M’Bonimpa