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2021/12/04 – Mt 9, 35 – 10, 1.5a.6-8

Un sommaire de la mission de Jésus introduit le passage que nous propose aujourd’hui la liturgie. Trois traits caractérisent le ministère du Christ: enseigner, proclamer la Bonne Nouvelle du Règne de Dieu et guérir toute maladie (9,35). Ce sommaire répète celui de 4,23, qui introduisait le Sermon sur la montagne (chap. 5–7) et la série de dix miracles qui suivent le Sermon (de 8,1 à 9,34). Cette répétition du même sommaire, au début et à la fin, est une indication de l’évangéliste pour montrer l’unité contenue entre ces deux résumés. Matthieu affirme de cette manière que la mission de Jésus, telle qu’il la décrit dans cette section allant de 4, 23 à 9, 34 se prolongera maintenant dans celle de ses disciples. Ce rappel en effet du résumé du ministère de Jésus introduit l’envoi en mission des disciples qui va suivre.

Jésus a pu atteindre une nombre limité d’auditeurs durant son bref ministère, mais il confie à ses disciples de poursuivre sa mission, avec les mêmes traits caractéristiques que la sienne. Ses disciples immédiats représentent tous ceux qui croiront en lui et à son Évangile jusqu’à la fin de l’histoire. Ils auront la même dignité et la même responsabilité de répandre partout la Bonne Nouvelle du salut et de la vie éternelle. Matthieu met ainsi en relief sa préoccupation de rattacher étroitement l’Église au Christ. La mission des disciples et de tous ceux et celles qui suivront s’enracine dans la mission même de Jésus.

Jésus ordonne aux douze disciples d’aller seulement vers les brebis perdues du peuple d’Israël (10, 5s). Mais cette mission limitée prépare et préfigure la mission universelle que le Ressuscité enjoindra à tous les chrétiens: Allez vers toutes les nations (Mt 28, 19).

Priez pour les vocations!

Les foules qui suivent Jésus subissent la misère et la souffrance. Ces foules abattues, qui peinent dans les ténèbres de ce monde, se retrouvent à toutes les époques. Leur désarroi provient de ce qu’elles n’ont personne pour les guider, pour leur offrir la lumière, pour les rassembler et pour faire jaillir en elles l’espérance, en les remettant sur la voie qui mène à leur Seigneur et Père. Des gourous surgissent, qui prétendent parler au nom de Dieu, comme les faux prophètes de l’Ancien Testament qui faisaient miroiter les illusions menant au désespoir.

Mais les vrais pasteurs, c’est Dieu qui les choisit et qui les envoie paître son troupeau. Il est futile de mettre notre confiance dans nos moyens humains pour susciter des pasteurs. Les aumônes pour des séminaristes sont certes des actions admirables, mais nos gestes porteront des fruits, si nous prions le Seigneur qui, seul, peut créer des vocations.

Il ne faudrait pas, cependant, restreindre notre prière aux seules vocations sacerdotales et religieuses. On a trop souvent limité nos demandes à ces types de vocations, pour leur remettre nos propres obligations missionnaires. Tout chrétien est missionnaire. On a oublié que les vocations particulières au sacerdoce et à la vie religieuse ne fleurissent qu’au milieu des vocations de tous les chrétiens. En nous créant, le Seigneur a inséré en chacun et chacune de nous une mission particulière. La nôtre n’est pas celle du voisin, comme notre figure se distingue de toutes les autres. Pour être fidèle à l’intention de notre Créateur, il nous faut entendre sa voix et découvrir la mission qui nous est propre. L’ensemble des chrétiens fidèles à leur vocation particulière constituera une Église fervente, dans laquelle « le Maître de la moisson » choisira des ouvriers pour les associer d’une manière spéciale à son oeuvre d’évangélisation. Les vocations sacerdotales et religieuses ne surgissent pas au milieu d’un champ stérile, où la foi se réduit à celle du consommateur, celui qui regarde les autres travailler, sans s’engager dans la mission particulière à laquelle le Maître l’appelle.

Pourquoi les douze?

Nombreux étaient les disciples qui suivaient Jésus. Pourquoi ne les a-t-il pas tous envoyés en mission? Luc (10, 1-12) rapporte que, après la mission des douze, Jésus mandata 72 disciples pour étendre et prolonger son propre ministère. Pourquoi cette insistance ici sur les seuls douze?

Leur nombre est significatif, car il manifeste la continuité du peuple choisi et dirigé par Dieu, depuis la nation aux douze patriarches, constituée par douze tribus dans le Premier Testament. Ceux que le Christ a choisi et mandaté pour cette mission spéciale sont intentionnellement douze pour montrer que c’est toujours le même peuple de Dieu qui se prolonge dans l’Église. Cette continuité du peuple élu dans l’histoire, malgré ses rivalités, ses divisions et ses infidélités, demeure toujours le peuple prédestiné par Dieu, dont la fidélité à ses promesses assure la marche vers la Terre promise.

Les disciples que le Christ envoie sont des Galiléens simples, illettrés, qui n’ont aucun talent humain pour accomplir la mission que leur Maître leur confie. Le succès qu’ils obtiendront proviendra de leur foi et de la vive conviction que l’Esprit Saint leur accordera. Ces disciples nous représentent et leur mission préfigure celle des tous les chrétiens. Nous n’avons pas le droit de conserver pour nous-mêmes la lumière et la vie de l’Évangile, que nous avons reçu gratuitement. L’apôtre Paul s’écrie « Malheur à moi si je ne proclame pas l’Évangile » (1 Cor 9,16). C’est aussi notre « malheur », la malédiction, la séparation du Seigneur, source de la résurrection, si nous demeurons passifs et consommateurs, sans le souci de répandre autour de nous l’amour et la vie.

Jean-Louis D’Aragon SJ

2021/12/03 – Mt 9, 27-31

Deux aveugles suivent Jésus en criant: Aie pitié de nous, fils de David. Ils le rejoignent quand il entre dans la maison. Jésus leur demande s’ils croient qu’il peut faire cela. Ils répondent oui. Jésus leur touche les yeux en disant: Que tout se fasse selon votre foi. Ils sont guéris. Jésus leur donne la consigne du silence.

Le titre, Fils de David, employé par les deux aveugles, est un titre chargé de toute l’espérance d’Israël. L’importance de ce titre remonte à la promesse du prophète Nathan à David qu’il y aurait une dynastie après lui. La promesse laissait entrevoir que dans cette dynastie il y aurait un descendant privilégié en qui Dieu se complairait. (2 Samuel, 7)

Lorsque Achaz, un descendant de David, est menacé d’être détrôné par des rois voisins, le prophète Isaïe le réconforte en lui annonçant la naissance d’un enfant ce qui est un signe de la protection de Dieu sur la dynastie de David. C’est pour cette raison qu’Isaïe donne à l’enfant le nom d’Emmanuel qui signifie Dieu-avec-nous: il apporte le salut à son peuple. (Is.7, 14)

Isaïe le compare à une grande lumière pour le peuple qui marchait dans les ténèbres (9,1). Dieu lui donnera le pouvoir et il sera un Conseiller-merveilleux et un Prince-de-paix: il apportera le salut à son peuple (9,5). Isaïe parle aussi d’un personnage dans le futur, un rejeton de Jessé, le père de David, qui recevra l’Esprit de Yahvé avec tous ses dons (11,2).

Quelques années après Isaïe, le prophète Michée parle de la naissance d’un roi-messie à Bethléem, lieu d’origine de David: Bethléem: c’est de toi que naîtra celui qui doit régner sur Israël. (5,1)

Il réunira Israël, le peuple de Dieu et le conduira avec la puissance de Yahvé comme un pasteur mène son troupeau.

C’est là l’esquisse du futur Messie (“consacré – par – l’onction”). Il sera choisi et consacré par Dieu. Il recevra l’Esprit de Yahvé. Il sera de la lignée de David et réalisera la promesse que Dieu lui avait faite. Il régnera sur le peuple de Dieu qu’il aura réuni. Il apportera le salut, c’est-à-dire une libération.

C’est une libération, une guérison dont les deux aveugles ont besoin. En invoquant Jésus comme fils de David ils ont la foi qu’il peut répondre à l’attente d’Israël. Et Jésus leur rend la vue. Pour lui, cette libération de la cécité est une image de la libération qu’il apporte et qui va plus loin que la guérison corporelle. C’est pour cette raison qu’il leur donne la consigne du silence: il ne veut pas qu’on le prenne seulement pour un guérisseur matériel comme il ne veut pas non plus qu’on le prenne pour un libérateur politique. L’attente d’Israël était réelle mais les formes concrètes de cette attente étaient bien variées au temps de Jésus et elles risquaient souvent de déformer sa mission.

Fils de David, aie pitié de nous. C’est, par le rappel de David, un appel à la fidélité de Dieu. Mais c’est aussi un appel à sa compassion et Jésus n’est pas indifférent aux infirmités et aux maladies qui privent les gens de leur liberté. C’est ce que montre son geste de compassion: il leur toucha les yeux.

Jean Gobeil SJ

 

202/12/02 – Mt 7, 21.24-27

“Je crois, mais je ne pratique pas.” Combien de fois a-t-on entendu cette formule pour décrire sa condition spirituelle. Croire peut être rassurant, mais on ne fait aucun effort pour exprimer sa relation à Dieu. Pourquoi consacrer un peu de temps à la prière ou pour se joindre à une communauté qui célèbre l’eucharistie? Pourquoi perdre son temps dans une rencontre avec le Seigneur, qu’on soit seul ou avec un groupe? Un recensement nous révèle que la majorité de nos concitoyens se déclarent chrétiens, mais que très peu fréquentent une église sauf, à Noël et à Pâques?

Jésus a développé dans trois longs chapitres la charte de la vie chrétienne. Le “Sermon sur la montagne” suscite l’admiration d’un grand nombre, mais suffit-il de l’admirer ou même d’en parler? Pour conclure tout son enseignement, Jésus affirme, dans deux images opposées, que sa parole exige de s’épanouir dans une conduite humaine qui la rende vivante et visible.

Chacun et chacune d’entre nous ressentons des émotions et des sentiments, nous réfléchissons, nous parvenons à des convictions que nous exprimons par la parole. Mais une telle démarche n’engage pas notre personne, ce n’est que de la théorie. Aussi longtemps que nos belles idées ne suscitent pas nos actions, ne dirigent pas notre agir et n’imprègnent pas notre personne, elles ne sont que du vent qui passe et qui disparaît au loin. Si on ne s’engage, nous vivons dans l’illusion.

Tout en nous s’ordonne à l’action et produit des fruits dans notre conduite. Celui qui ne se soucie pas d’agir, celui qui ne veut pas faire l’effort de rendre concrète sa foi, celui qui emprisonne en lui-même ses fragiles convictions, celui qui n’ose pas se compromettre, est comparable à un handicapé qui n’a plus de mains, ni de pieds. Il ressent, il désire, mais il ne fait rien. Il demeure impuissant. Ses pensées généreuses, son idéal de bonheur lui donnent l’illusion d’être en sécurité, en accord avec son Seigneur.
Si on ne pratique pas, on accepte par le fait même d’être inutile, on glisse lentement vers la stérilité et la désespérance. Combien de retraités sans occupation, sans motif de vivre, se sentent inutiles, dévalorisés à leurs propres yeux, et qui descendent vers la dépression! Au contraire, des bénévoles, qui rendent service gratuitement, se sentent vivants et épanouis après une action généreuse.
Toute parole et toute action pour notre voisin nous sort de nous-mêmes, nous permet d’entrer en communication avec les autres et avec Dieu. Autrement, nous demeurons seuls, enfermés dans la pauvreté de notre solitude. Jésus nous enseigne que la vraie recette du bonheur, c’est l’ouverture aux autres, donner de son temps pour rendre son prochain heureux. Il est étonnant qu’on trouve le bonheur en le donnant aux autres. On découvre alors que notre maison repose sur le roc.

Jean-Louis D’Aragon SJ

2021/12/01 – Mt 15, 29-37

Près du lac de Galilée, Jésus monte sur une montagne et s’assoit. Des foules s’approchent. On dépose à ses pieds des malades: boiteux, aveugles, estropiés, muets et beaucoup d’autres. Jésus les guérit. La foule est dans l’admiration en voyant les gens guéris et ils rendirent gloire au Dieu d’Israël. Jésus dit à ses disciples: J’ai pitié de cette foule. Ils n’ont pas mangé depuis trois jours et Jésus ne veut pas les renvoyer sans leur donner à manger pour qu’ils ne défaillent pas. Les disciples n’ont que sept pains et quelques poissons. Jésus ordonne à la foule de s’asseoir. Il prend la nourriture, rend grâce, rompt pains et poissons, les donne aux disciples pour qu’ils les donnent à la foule. Tous mangèrent à leur faim et il resta sept corbeilles pleines.

Jésus s’assoit: c’est la position des rabbins pour enseigner. On mentionne cette position avant le Sermon sur la Montagne et avant le sermon en Paraboles. Jésus est le Maître qui enseigne. En ajoutant la mention qu’il est sur une montagne, Matthieu fait allusion au fait qu’il est le nouveau Moïse Il apporte la Parole de Dieu. Saint Jean dira: Il est la Parole de Dieu.

On dépose des malades à ses pieds: il les guérit. La foule est dans l’admiration et les gens rendent gloire à Dieu. La chose étonnante est que c’est après les guérisons que Jésus dit: J’ai pitié de cette foule.

Au-delà des besoins des malades, il voit un autre besoin encore plus grand que les maladies. Dans la foule qui est venue l’écouter, il y a une faim de la parole et de la présence de Dieu. C’est de cette faim dont Jésus a pitié. Ce que Jésus fera maintenant sera un signe de ce qu’il veut faire pour satisfaire cette faim. Il commence par la faim matérielle en fournissant une nourriture qui ne s’épuise pas. Moïse dans le désert avait obtenu la manne, une nourriture venue du ciel, pour les Israélites qui souffraient de la faim. Jésus est celui qui va apporter la vraie nourriture venue du ciel dont les sept pains et les poissons ne sont qu’une image. Ce sera une nourriture abondante comme l’indiquent les sept corbeilles de restes.

Pour que la leçon soit bien claire pour les disciples et pour ceux qui viendront après eux, Jésus emploie un geste qu’on ne peut pas ne pas reconnaître. Ce geste a quatre éléments: Jésus prend la nourriture, il rend grâce, il rompt la nourriture, il la donne aux disciples. C’est un geste liturgique qui sera repris à la dernière Cène pour l’institution de l’Eucharistie. Même le mot Eucharistie (eucharistèsas) est employé ici pour rendre grâce. La seule différence est qu’à la dernière Cène, c’est Jésus qui distribue le pain. Ici, Jésus fait faire la distribution par les disciples, ce qu’il continue à faire dans l’Église.

Jésus est le Maître qui apporte la parole du Père. Mais avec cette Parole, il apporte sa Présence qui restera même après son départ.

Jean Gobeil SJ

2021/11/30 – Mt 4, 18-22

Nous célébrons aujourd’hui la mémoire d’un apôtre, l’un des Douze qui rappellent et continuent le même peuple élu par Dieu, peuple descendant des douze patriarches et constitué par douze tribus. Ce groupe des Douze, que le Christ a choisi pour être ses témoins oculaires privilégiés, sont au point de départ de la tradition chrétienne.

André, associé à son frère Simon, surnommé Pierre par Jésus, devint le premier disciple de Jésus (Jn 1,40). La tradition chrétienne l’a vénéré, en particulier l’Église de Constantinople et l’Église d’Écosse, qui l’ont choisi comme leur patron.

Le Seigneur, dans l’histoire ancienne, a fait toujours les premiers pas pour instaurer un dialogue avec celui qu’il a choisi. Comme il est l’Amour, il interpelle et fait le premier geste, prenant le risque d’essuyer un refus. Présent dans son Fils Jésus, Dieu manifeste toujours le même amour qui prévient et qui se compromet. En appelant des disciples, Dieu nous invite à réaliser des rêves qui dépassent tous nos petits projets, limités, mais qui ne visent que l’immédiat.

L’appel de Jésus à deux groupes de frères se répète dans deux scènes parallèles, avec la même invitation et la même réponse. Suivre le Christ comprend d’abord une conversion, le renoncement à tout le passé. Dans le cas des deux groupes de frères, ceux-ci quittent immédiatement leur métier et, dans le second exemple, il laisse même leur père. Ce qu’ils quittent n’est nullement mauvais, mais ce passé n’entre plus dans la vocation qu’ils reçoivent. Pour devenir disciple du Christ, il faut marcher dans ses pas, délaissant tout ce qui se trouve en arrière ou en marge de cette voie vers l’avenir.

C’est le sacrifice que le disciple consent par amour du Seigneur, croyant que Dieu lui rendra au centuple ce qu’il a abandonné: “Je vous ferai pêcheurs d’hommes.” Le Christ les prend avec leur expérience de pêcheurs, mais il élève leur identité à un niveau complètement supérieur. Dieu ne détruit nullement l’identité, le caractère, qu’il nous a donné, mais il le transfigure dans un registre jusque-là inconnu. Jésus ne fait pas simplement un jeu de mots, mais il exprime cette vérité que son appel modifiera totalement l’avenir de ses disciples, tout en conservant leur personnalité avec ses traits distinctifs.

Conclusion

L’appel du Seigneur s’adresse à toute personne, qu’il a créée pour devenir son témoin dans l’histoire humaine. Tout être humain, créé par Dieu, entend son appel, il reçoit une vocation, celle du don de soi-même. Chaque personne n’est pas un numéro dans une série, mais il est un être unique, dont l’identité constitue sa richesse. En l’appelant, le Seigneur ne détruit rien en lui, au contraire. Il l’appelle à suivre son Fils dans une voie supérieure, qui comblera son désir de vie sans limites.

Jean-Louis D’Aragon SJ

 

2021/11/29 – Mt 8, 5-11

L’évangile que la liturgie nous propose aujourd’hui parle d’un centurion de Capharnaüm qui demande à Jésus de guérir son serviteur « couché à la maison, atteint de paralysie et terriblement souffrant. » Sans exiger plus de précisions, Jésus répond à la requête : « Moi j’irai le guérir. » On peut penser qu’il manifeste ainsi sa totale disponibilité, mais ce n’est probablement pas ce que comprend le centurion. À la place de ce dernier, n’importe qui aurait jubilé et conduit Jésus au chevet du malade sans aucune hésitation. Or, le centurion bloque la solution proposée : « Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit, mais dis seulement un mot et mon serviteur sera guéri. »

En fait, si le centurion avait accepté immédiatement la suggestion de Jésus, cela aurait pu indiquer un déficit dans sa foi : il aurait douté que Jésus soit capable de guérir à distance. À cette époque, le thaumaturge par excellence était celui qui pouvait guérir par la pensée pure, sans aucun besoin de voir le malade, de l’entendre, de le toucher, de le sentir, d’établir un contact physique avec lui. Ce qui est sous-entendu par les mots du centurion est donc ceci : « Je ne doute pas que tu aies le pouvoir de guérir à distance. »

Puis le centurion se lance dans une justification de son attitude en avançant un argument qui, à première vue, semble plutôt compliqué et boiteux. Il a cent soldats à ses ordres. Il a aussi des esclaves! S’il dit à l’un de ses soldats « Va » il va, à un autre « Viens » il vient. S’il dit à son esclave « Fais ceci » il le fait. Le parallélisme semble évident : Jésus est crédité du pouvoir de commander en disant à la maladie « Disparais ». Mais peut-on assimiler la maladie à un soldat ou à un esclave, comme si elle était au service de Jésus et pouvait recevoir des ordres?

Une meilleure compréhension de l’ensemble du texte consisterait à souligner l’affirmation qui précède l’allégorie dont on vient de montrer l’aspect problématique. Le centurion déclare: « Ainsi, moi je suis soumis à une autorité… » On sait qu’ultimement, c’est l’empereur de Rome qui représentait cette autorité. Ce morceau de phrase attire donc l’attention sur autre chose que l’attribution à Jésus du pouvoir de commander. En fait le centurion souligne l’obéissance et la loyauté absolues de celui qui est au service d’un pouvoir plus grand que lui. De même que l’autorité du centurion procède de l’empereur, de même, l’autorité de Jésus procède de Dieu lui-même.

Jésus fut plein d’admiration et dit à ceux qui le suivaient : « En vérité, je vous le déclare, chez personne en Israël je n’ai trouvé une telle foi. » Cela veut dire que chez ce païen, bien plus que chez ses congénères, on rencontre une saisie pénétrante de ce que le Fils de l’homme représente réellement. Le centurion a compris qu’il n’était pas en présence d’un thaumaturge parmi tant d’autres. En Jésus, le pouvoir de guérir coïncide avec une « épiphanie » sans équivalent dans toute l’histoire du salut : Dieu se donne à toute l’humanité et pas seulement à Israël. Cet accent radicalement universaliste est tout à fait évident si l’on ajoute à l’évangile d’aujourd’hui (Mt 8, 5-11) les deux versets qui ont été exclus, sans doute pour éviter une mauvaise actualisation prêtant à Jésus des propos antisémites. Le texte complet aurait dû être Mt 8, 5-13. Pris dans leur contexte, les deux derniers versets censurés signifient simplement que le temps de l’exception est révolu et qu’en Jésus, Dieu se fait tout à tous. Ces deux versets expriment donc la leçon à tirer de toute l’histoire, le courage qu’exige la proclamation du Kaïros: « Les temps sont accomplis », tirez-en toutes les conséquences, s’il vous plaît!

Melchior M’Bonimpa

2020/12/05 – Matthieu 9, 35 – 10, 1.5a.6-8

2020/12/05 – Matthieu 9, 35 – 10, 1.5a.6-8

Un sommaire de la mission de Jésus introduit le passage que nous propose aujourd’hui la liturgie. Trois traits caractérisent le ministère du Christ: enseigner, proclamer la Bonne Nouvelle du Règne de Dieu et guérir toute maladie (9,35). Ce sommaire répète celui de 4,23, qui introduisait le Sermon sur la montagne (chap. 5–7) et la série de dix miracles qui suivent le Sermon (de 8,1 à 9,34). Cette répétition du même sommaire, au début et à la fin, est une indication de l’évangéliste pour montrer l’unité contenue entre ces deux résumés. Matthieu affirme de cette manière que la mission de Jésus, telle qu’il la décrit dans cette section allant de 4, 23 à 9, 34 se prolongera maintenant dans celle de ses disciples. Ce rappel en effet du résumé du ministère de Jésus introduit l’envoi en mission des disciples qui va suivre.

Jésus a pu atteindre une nombre limité d’auditeurs durant son bref ministère, mais il confie à ses disciples de poursuivre sa mission, avec les mêmes traits caractéristiques que la sienne. Ses disciples immédiats représentent tous ceux qui croiront en lui et à son Évangile jusqu’à la fin de l’histoire. Ils auront la même dignité et la même responsabilité de répandre partout la Bonne Nouvelle du salut et de la vie éternelle. Matthieu met ainsi en relief sa préoccupation de rattacher étroitement l’Église au Christ. La mission des disciples et de tous ceux et celles qui suivront s’enracine dans la mission même de Jésus.

Jésus ordonne aux douze disciples d’aller seulement vers les brebis perdues du peuple d’Israël (10, 5s). Mais cette mission limitée prépare et préfigure la mission universelle que le Ressuscité enjoindra à tous les chrétiens: Allez vers toutes les nations (Mt 28, 19).

Priez pour les vocations !

Les foules qui suivent Jésus subissent la misère et la souffrance. Ces foules abattues, qui peinent dans les ténèbres de ce monde, se retrouvent à toutes les époques. Leur désarroi provient de ce qu’elles n’ont personne pour les guider, pour leur offrir la lumière, pour les rassembler et pour faire jaillir en elles l’espérance, en les remettant sur la voie qui mène à leur Seigneur et Père. Des gourous surgissent, qui prétendent parler au nom de Dieu, comme les faux prophètes de l’Ancien Testament qui faisaient miroiter les illusions menant au désespoir.

Mais les vrais pasteurs, c’est Dieu qui les choisit et qui les envoie paître son troupeau. Il est futile de mettre notre confiance dans nos moyens humains pour susciter des pasteurs. Les aumônes pour des séminaristes sont certes des actions admirables, mais nos gestes porteront des fruits, si nous prions le Seigneur qui, seul, peut créer des vocations.

Il ne faudrait pas, cependant, restreindre notre prière aux seules vocations sacerdotales et religieuses. On a trop souvent limité nos demandes à ces types de vocations, pour leur remettre nos propres obligations missionnaires. Tout chrétien est missionnaire. On a oublié que les vocations particulières au sacerdoce et à la vie religieuse ne fleurissent qu’au milieu des vocations de tous les chrétiens. En nous créant, le Seigneur a inséré en chacun et chacune de nous une mission particulière. La nôtre n’est pas celle du voisin, comme notre figure se distingue de toutes les autres. Pour être fidèle à l’intention de notre Créateur, il nous faut entendre sa voix et découvrir la mission qui nous est propre. L’ensemble des chrétiens fidèles à leur vocation particulière constituera une Église fervente, dans laquelle « le Maître de la moisson » choisira des ouvriers pour les associer d’une manière spéciale à son oeuvre d’évangélisation. Les vocations sacerdotales et religieuses ne surgissent pas au milieu d’un champ stérile, où la foi se réduit à celle du consommateur, celui qui regarde les autres travailler, sans s’engager dans la mission particulière à laquelle le Maître l’appelle.

Pourquoi les douze?

Nombreux étaient les disciples qui suivaient Jésus. Pourquoi ne les a-t-il pas tous envoyés en mission? Luc (10, 1-12) rapporte que, après la mission des douze, Jésus mandata 72 disciples pour étendre et prolonger son propre ministère. Pourquoi cette insistance ici sur les seuls douze?

Leur nombre est significatif, car il manifeste la continuité du peuple choisi et dirigé par Dieu, depuis la nation aux douze patriarches, constituée par douze tribus dans le Premier Testament. Ceux que le Christ a choisi et mandaté pour cette mission spéciale sont intentionnellement douze pour montrer que c’est toujours le même peuple de Dieu qui se prolonge dans l’Église. Cette continuité du peuple élu dans l’histoire, malgré ses rivalités, ses divisions et ses infidélités, demeure toujours le peuple prédestiné par Dieu, dont la fidélité à ses promesses assure la marche vers la Terre promise.

Les disciples que le Christ envoie sont des Galiléens simples, illettrés, qui n’ont aucun talent humain pour accomplir la mission que leur Maître leur confie. Le succès qu’ils obtiendront proviendra de leur foi et de la vive conviction que l’Esprit Saint leur accordera. Ces disciples nous représentent et leur mission préfigure celle des tous les chrétiens. Nous n’avons pas le droit de conserver pour nous-mêmes la lumière et la vie de l’Évangile, que nous avons reçu gratuitement. L’apôtre Paul s’écrie « Malheur à moi si je ne proclame pas l’Évangile » (1 Cor 9,16). C’est aussi notre « malheur », la malédiction, la séparation du Seigneur, source de la résurrection, si nous demeurons passifs et consommateurs, sans le souci de répandre autour de nous l’amour et la vie.

Jean-Louis D’Aragon SJ

2020/12/04 – Matthieu 9, 27-31

2020/12/04 – Matthieu 9, 27-31

Deux aveugles suivent Jésus en criant: Aie pitié de nous, fils de David. Ils le rejoignent quand il entre dans la maison. Jésus leur demande s’ils croient qu’il peut faire cela. Ils répondent oui. Jésus leur touche les yeux en disant: Que tout se fasse selon votre foi. Ils sont guéris. Jésus leur donne la consigne du silence.

Le titre, Fils de David, employé par les deux aveugles, est un titre chargé de toute l’espérance d’Israël. L’importance de ce titre remonte à la promesse du prophète Nathan à David qu’il y aurait une dynastie après lui. La promesse laissait entrevoir que dans cette dynastie il y aurait un descendant privilégié en qui Dieu se complairait. (2 Samuel, 7)

Lorsque Achaz, un descendant de David, est menacé d’être détrôné par des rois voisins, le prophète Isaïe le réconforte en lui annonçant la naissance d’un enfant ce qui est un signe de la protection de Dieu sur la dynastie de David. C’est pour cette raison qu’Isaïe donne à l’enfant le nom d’Emmanuel qui signifie Dieu-avec-nous: il apporte le salut à son peuple. (Is.7, 14)

Isaïe le compare à une grande lumière pour le peuple qui marchait dans les ténèbres (9,1). Dieu lui donnera le pouvoir et il sera un Conseiller-merveilleux et un Prince-de-paix: il apportera le salut à son peuple (9,5). Isaïe parle aussi d’un personnage dans le futur, un rejeton de Jessé, le père de David, qui recevra l’Esprit de Yahvé avec tous ses dons (11,2).

Quelques années après Isaïe, le prophète Michée parle de la naissance d’un roi-messie à Bethléem, lieu d’origine de David: Bethléem: c’est de toi que naîtra celui qui doit régner sur Israël. (5,1)

Il réunira Israël, le peuple de Dieu et le conduira avec la puissance de Yahvé comme un pasteur mène son troupeau.

C’est là l’esquisse du futur Messie (“consacré – par – l’onction”). Il sera choisi et consacré par Dieu. Il recevra l’Esprit de Yahvé. Il sera de la lignée de David et réalisera la promesse que Dieu lui avait faite. Il régnera sur le peuple de Dieu qu’il aura réuni. Il apportera le salut, c’est-à-dire une libération.

C’est une libération, une guérison dont les deux aveugles ont besoin. En invoquant Jésus comme fils de David ils ont la foi qu’il peut répondre à l’attente d’Israël. Et Jésus leur rend la vue. Pour lui, cette libération de la cécité est une image de la libération qu’il apporte et qui va plus loin que la guérison corporelle. C’est pour cette raison qu’il leur donne la consigne du silence: il ne veut pas qu’on le prenne seulement pour un guérisseur matériel comme il ne veut pas non plus qu’on le prenne pour un libérateur politique. L’attente d’Israël était réelle mais les formes concrètes de cette attente étaient bien variées au temps de Jésus et elles risquaient souvent de déformer sa mission.

Fils de David, aie pitié de nous. C’est, par le rappel de David, un appel à la fidélité de Dieu. Mais c’est aussi un appel à sa compassion et Jésus n’est pas indifférent aux infirmités et aux maladies qui privent les gens de leur liberté. C’est ce que montre son geste de compassion: il leur toucha les yeux.

Jean Gobeil SJ

 

2020/12/03 – Matthieu 7, 21.24-27

2020/12/03 – Matthieu 7, 21.24-27

“Je crois, mais je ne pratique pas.” Combien de fois a-t-on entendu cette formule pour décrire sa condition spirituelle. Croire peut être rassurant, mais on ne fait aucun effort pour exprimer sa relation à Dieu. Pourquoi consacrer un peu de temps à la prière ou pour se joindre à une communauté qui célèbre l’eucharistie? Pourquoi perdre son temps dans une rencontre avec le Seigneur, qu’on soit seul ou avec un groupe? Un recensement nous révèle que la majorité de nos concitoyens se déclarent chrétiens, mais que très peu fréquentent une église sauf, à Noël et à Pâques?

Jésus a développé dans trois longs chapitres la charte de la vie chrétienne. Le “Sermon sur la montagne” suscite l’admiration d’un grand nombre, mais suffit-il de l’admirer ou même d’en parler? Pour conclure tout son enseignement, Jésus affirme, dans deux images opposées, que sa parole exige de s’épanouir dans une conduite humaine qui la rende vivante et visible.

Chacun et chacune d’entre nous ressentons des émotions et des sentiments, nous réfléchissons, nous parvenons à des convictions que nous exprimons par la parole. Mais une telle démarche n’engage pas notre personne, ce n’est que de la théorie. Aussi longtemps que nos belles idées ne suscitent pas nos actions, ne dirigent pas notre agir et n’imprègnent pas notre personne, elles ne sont que du vent qui passe et qui disparaît au loin. Si on ne s’engage, nous vivons dans l’illusion.

Tout en nous s’ordonne à l’action et produit des fruits dans notre conduite. Celui qui ne se soucie pas d’agir, celui qui ne veut pas faire l’effort de rendre concrète sa foi, celui qui emprisonne en lui-même ses fragiles convictions, celui qui n’ose pas se compromettre, est comparable à un handicapé qui n’a plus de mains, ni de pieds. Il ressent, il désire, mais il ne fait rien. Il demeure impuissant. Ses pensées généreuses, son idéal de bonheur lui donnent l’illusion d’être en sécurité, en accord avec son Seigneur.
Si on ne pratique pas, on accepte par le fait même d’être inutile, on glisse lentement vers la stérilité et la désespérance. Combien de retraités sans occupation, sans motif de vivre, se sentent inutiles, dévalorisés à leurs propres yeux, et qui descendent vers la dépression! Au contraire, des bénévoles, qui rendent service gratuitement, se sentent vivants et épanouis après une action généreuse.
Toute parole et toute action pour notre voisin nous sort de nous-mêmes, nous permet d’entrer en communication avec les autres et avec Dieu. Autrement, nous demeurons seuls, enfermés dans la pauvreté de notre solitude. Jésus nous enseigne que la vraie recette du bonheur, c’est l’ouverture aux autres, donner de son temps pour rendre son prochain heureux. Il est étonnant qu’on trouve le bonheur en le donnant aux autres. On découvre alors que notre maison repose sur le roc.

Jean-Louis D’Aragon SJ

2020/12/02 – Matthieu 15, 29-37

2020/12/02 – Matthieu 15, 29-37

Matthieu 15,29-37

Près du lac de Galilée, Jésus monte sur une montagne et s’assoit. Des foules s’approchent. On dépose à ses pieds des malades: boiteux, aveugles, estropiés, muets et beaucoup d’autres. Jésus les guérit. La foule est dans l’admiration en voyant les gens guéris et ils rendirent gloire au Dieu d’Israël. Jésus dit à ses disciples: J’ai pitié de cette foule. Ils n’ont pas mangé depuis trois jours et Jésus ne veut pas les renvoyer sans leur donner à manger pour qu’ils ne défaillent pas. Les disciples n’ont que sept pains et quelques poissons. Jésus ordonne à la foule de s’asseoir. Il prend la nourriture, rend grâce, rompt pains et poissons, les donne aux disciples pour qu’ils les donnent à la foule. Tous mangèrent à leur faim et il resta sept corbeilles pleines.

Jésus s’assoit: c’est la position des rabbins pour enseigner. On mentionne cette position avant le Sermon sur la Montagne et avant le sermon en Paraboles. Jésus est le Maître qui enseigne. En ajoutant la mention qu’il est sur une montagne, Matthieu fait allusion au fait qu’il est le nouveau Moïse Il apporte la Parole de Dieu. Saint Jean dira: Il est la Parole de Dieu.

On dépose des malades à ses pieds: il les guérit. La foule est dans l’admiration et les gens rendent gloire à Dieu. La chose étonnante est que c’est après les guérisons que Jésus dit: J’ai pitié de cette foule.

Au-delà des besoins des malades, il voit un autre besoin encore plus grand que les maladies. Dans la foule qui est venue l’écouter, il y a une faim de la parole et de la présence de Dieu. C’est de cette faim dont Jésus a pitié. Ce que Jésus fera maintenant sera un signe de ce qu’il veut faire pour satisfaire cette faim. Il commence par la faim matérielle en fournissant une nourriture qui ne s’épuise pas. Moïse dans le désert avait obtenu la manne, une nourriture venue du ciel, pour les Israélites qui souffraient de la faim. Jésus est celui qui va apporter la vraie nourriture venue du ciel dont les sept pains et les poissons ne sont qu’une image. Ce sera une nourriture abondante comme l’indiquent les sept corbeilles de restes.

Pour que la leçon soit bien claire pour les disciples et pour ceux qui viendront après eux, Jésus emploie un geste qu’on ne peut pas ne pas reconnaître. Ce geste a quatre éléments: Jésus prend la nourriture, il rend grâce, il rompt la nourriture, il la donne aux disciples. C’est un geste liturgique qui sera repris à la dernière Cène pour l’institution de l’Eucharistie. Même le mot Eucharistie (eucharistèsas) est employé ici pour rendre grâce. La seule différence est qu’à la dernière Cène, c’est Jésus qui distribue le pain. Ici, Jésus fait faire la distribution par les disciples, ce qu’il continue à faire dans l’Église.

Jésus est le Maître qui apporte la parole du Père. Mais avec cette Parole, il apporte sa Présence qui restera même après son départ.

Jean Gobeil SJ