2021/02/06 – Mc 6, 30-34 – St Paul Miki et ses compagnons

La scène que présente l’Évangile d’aujourd’hui nous montre en particulier l’humanité de Jésus. Il a vraiment pris notre condition humaine, avec ses limites, mais aussi avec ses émotions et son empathie pour ses disciples et pour la foule qui le suit.

Les disciples qui rassemblent autour de Jésus ressemblent à des enfants qui reviennent à la maison, le soir, et qui racontent à leurs parents ce qu’ils ont vécu durant la journée. Leur Maître les avait envoyés en mission, deux par deux, démunis de ressources matérielles pour prolonger le ministère de Jésus et montrer par anticipation comment les chrétiens doivent continuer la mission du Christ. Leur seule force consistait dans leurs convictions personnelles et leur zèle de communiquer l’Évangile de la vérité et de la vie. Pour cette mission, Jésus leur avait « donné pouvoir de soumettre les esprits mauvais » (Mc 6, 7), de faire reculer le mal.

Les disciples reviennent auprès de Jésus, heureux d’avoir rempli la tâche qu’il leur avait confiée, mais épuisés par le travail. Ignorant leur fatigue, les gens s’attroupent autour de Jésus et de ses disciples. Le Maître constate que ses disciples sont fatigués et qu’ils ont besoin de repos. Il veut les amener à l’écart dans « un endroit tranquille. »

Jésus nous montre par cette décision que toute personne humaine doit établir un équilibre dans son existence, entre son travail et ses moments de détente. Concentrer toutes ses énergies dans une seule dimension de son être aboutit à la faillite de sa vie, parfois même à la folie. Sans aller jusqu’à l’extrême, combien de gens consacrent tout leur temps et toutes leurs énergies à leur réussite professionnelle, mais délaissent leur devoir envers leur famille.

Il arrive pourtant des circonstances exceptionnelles qui nous obligent à déroger à ces règles de notre programme de vie. Ces exceptions font appel à notre charité, la vertu suprême que Jésus nous a enseignée. Lui-même oublie son projet d’amener ses disciples à l’écart pour qu’ils se reposent. La foule, fascinée par son enseignement et par les guérisons qu’il opère, accourt et prévient même sa venue. À l’opposé des philosophes stoïciens de son temps qui réprouvaient la pitié comme une faiblesse, Jésus s’émeut face à ces gens désespérés, sans berger pour les guider et leur procurer la sécurité. Il leur consacre donc tout son temps, « ils les instruit longuement. » L’amour nous entraîne à tout laisser pour répondre à un besoin urgent. Le pauvre qui tend la main, c’est Jésus lui-même: « J’étais nu et tu m’as habillé. » (Mt 25, 36)

Jean-Louis D’Aragon SJ 

2021/02/05 – Mc 6, 14-29 – Ste Agathe

À la mort de grands personnages, on peut avoir l’impression qu’ils ont disparu, mais c’est une erreur, car le mouvement qu’ils ont lancé continue d’influencer l’histoire, telle une vague qui se perd au loin. L’appel à la conversion de Jean le Baptiste avait attiré des foules au baptême de pénitence qu’il pratiquait au Jourdain. Même après son exécution par le roi Hérode, le peuple pensait qu’il revivait en Jésus, qui proclamait le même message que Jean: se détourner de tout ce qui s’oppose à l’accueil du Royaume de Dieu. Le peuple, et même Hérode, associait donc étroitement Jean et Jésus, au point de croire que le premier revivait dans le second. De fait, non seulement leur prédication était semblable, mais la destinée de l’un et de l’autre sera semblable: ils offriront leur vie par fidélité à leur vocation, ils témoigneront jusqu’au bout de la vérité et de la justice divine.

À l’opposé de ces envoyés de Dieu, trois personnages vils, ambitieux et cruels incarnent ici l’injustice et le mal. Aucun crime ne leur répugne pour satisfaire leur orgueil et leur égoïsme. Lorsqu’il avait visité Rome, Hérode avait séduit l’épouse de son frère Philippe. Ambitieuse, Hérodiade avait ainsi accédé à la royauté, mais elle ne pouvait pas jouir librement de son élévation, car la dénonciation de Jean rappelait sans cesse son adultère à la conscience d’Hérode.

La triade diabolique

Hérode Antipas était un tyran faible, qui, devant la dénonciation de Jean Baptiste, n’avait pas le courage de reconnaître sa faute et de se séparer d’Hérodiade. Il se résout à porter sa faute, lancinante, sur sa conscience. Il vivait écartelé entre la justice que lui prêchait Jean et sa liaison avec Hérodiade. Esclave, il ne parvenait pas à se libérer. Au cours du banquet en son honneur, il est fasciné par le spectacle lascif de sa belle-fille, Salomé, et, dans une sorte de frénésie, il prononce un serment stupide. Même s’il est amené à commettre un homicide cruel contre l’Envoyé de Dieu, il n’a pas la fermeté et le courage de se dégager de sa promesse insensée. Il ne peut se permettre de perdre la face devant ses invités. Il s’est pris dans un engrenage qui le conduit à sa ruine morale, qui prélude à sa ruine politique. Plus tard, il se rendra à Rome, entraîné par Hérodiade, pour obtenir la dignité royale, mais, au contraire, l’empereur Caligula le destitua et l’exila en Gaule.
Hérodiade est une femme ambitieuse, immorale et cruelle. Tous les moyens sont bons pour parvenir à ses fins. Elle craint que les dénonciations de Jean Baptiste amènent Hérode à se séparer d’elle. Elle cherche un moyen de se débarrasser de lui, n’importe lequel. Elle va jusqu’à utiliser sa fille pour obtenir le meurtre d’un saint.

La fille d’Hérodiade, Salomé (d’après le nom que lui donne la tradition), une princesse, s’abaisse dans une danse lascive à séduire le roi. Lorsque sa mère lui suggère de demander la tête de Jean Baptiste, elle n’hésite pas à collaborer avec sa mère pour obtenir le meurtre. Elle formule même sa demande sans l’édulcorer, directement, d’une manière quasi impérieuse: « Je veux, » pas seulement je désire, mais j’exige. Quand? Aucun délai, « tout de suite ». L’ordre devient presque sadique: « tu me donnes sur un plat la tête de Jean Baptiste. » Elle ne cède pas seulement à la suggestion de sa mère, elle épouse totalement sa volonté meurtrière.

Dans son opéra, Salomé, Richard Strauss décrit cette horreur avec une telle répugnance que Hérode lui-même est révolté à la fin et crie à ses gardes, « tuez cette femme! » Jean Baptiste, à l’opposé, demeure fidèle à sa mission de témoin inébranlable de la justice et de la vérité, au milieu de ce monde immoral et cruel.

Jean-Louis D’Aragon SJ

2021/02/04 – Mc 6, 7-13

Jésus appelle les Douze et leur donne une mission pour la première fois. Il les envoie deux par deux. Il leur donne pouvoir sur les esprits mauvais et ils ne doivent emporter rien pour la route, ni nourriture, ni vêtement supplémentaire, ni argent. Quand ils auront trouvé l’hospitalité dans une maison, ils doivent rester au même endroit jusqu’à leur départ. Si on ne les accueille pas ou si on refuse de les écouter, ils doivent quitter l’endroit. Ils partent proclamer la nécessité de la conversion. Ils chassaient beaucoup de démons et faisaient des onctions d’huile sur les malades qui étaient guéris.

Marc a déjà mentionné que Jésus avait choisi douze disciples pour être avec lui et pour aller proclamer la venue du Règne de Dieu avec les mêmes pouvoirs que lui-même. Le but était donc, d’une part, d’être des témoins des paroles et des actions du Christ et, d’autre part, de proclamer la venue du Règne de Dieu. Ils sont envoyés pour la première fois et c’est cet envoi qui leur fera plus tard donner le nom d’apôtres, ce qui signifie envoyés.

Ils sont envoyés deux par deux. C’est peut-être pour souligner qu’ils vont présenter un témoignage puisque dans la Loi de Moïse, il faut deux témoins pour qu’une déposition soit officielle (Dt. 19,15). On voit dans les Actes que les premiers chrétiens suivaient cette règle. Ainsi, pour la première mission de Paul, l’église d’Antioche envoie Barnabé et Paul en mission parmi les Gentils.

Ils doivent être très dépouillés, ce qui a comme corollaire qu’ils doivent compter sur la Providence. Ils doivent se contenter de l’hospitalité qui leur est offerte et ne pas chercher à l’améliorer en passant de maison en maison. Ceci reflète une situation plus tardive alors que les communautés doivent se défier de ceux qui se présentent comme des missionnaires mais ne sont que des profiteurs de la charité chrétienne.

La mention d’onctions d’huile sur les malades, elle aussi, anticipe ce qui deviendra le sacrement des malades et ne représente pas une pratique de Jésus.

Le contenu de la proclamation des envoyés est à peine esquissé: ils proclament la nécessité de la conversion (metanoia, transformation du cœur, changement de direction). Dans la proclamation initiale de Jésus (Marc 1,15), comme celle de Jean Baptiste (Marc 1,4), cette conversion était reliée à l’approche du Règne de Dieu. Pour accueillir le Règne de Dieu, il fallait être prêt à une conversion, un changement profond du cœur qui amènerait un changement de direction. La même expression est employée par Pierre dans sa première proclamation après la Pentecôte et elle reviendra plusieurs fois dans des moments importants du livre des Actes.

Jean Gobeil SJ 

2021/02/03 – Mc 6, 1-6 – St Blaise et St Anschaire

Jésus, avec ses disciples, revient à Nazareth. Le jour du sabbat dans la synagogue, il enseigne. Les gens sont frappés par sa sagesse et ses miracles. Ils sont même choqués parce qu’ils le connaissent lui, le charpentier, et sa parenté. Jésus cite un proverbe: un prophète n’est méprisé que dans son pays et sa famille. Il ne pouvait accomplir aucun miracle sauf quelques-uns et il s’étonnait de leur manque de foi. Il parcourt alors les villages d’alentour en les enseignants.

Jésus a commencé son ministère public dans la région de Capharnaüm, près du lac de Génésareth. A Nazareth, on a entendu parler de sa prédication, de ses miracles et des foules qu’il attirait. Il revient maintenant pour la première fois à son village. Il continue à faire ce qu’il faisait: le jour du sabbat dans la synagogue il enseigne. Selon son habitude, Marc ne donne pas le contenu de cet enseignement. L’auditoire est d’abord frappé. Mais des objections surgissent: où a-t-il pris cette sagesse? On sait qu’il n’a pas étudié auprès d’un maître: on le connaît et on connaît sa vie. C’est la vie d’un charpentier, quelqu’un qui fait de la construction. Il n’est pas riche mais il n’est pas pauvre non plus. Il a un métier qui est moins pauvre que celui qui cultive une terre et il ne se comptera jamais parmi les pauvres. On connaît sa parenté. En disant qu’il est le fils de Marie, le seul endroit où la mère de Jésus est nommée dans l’évangile de Marc, plutôt que de nommer son père, le texte reflète probablement la croyance de la communauté de Marc dans la naissance virginale. Marc en profite pour donner des détails sur sa parenté. Il ne donne pas le nom de ses soeurs mais il donne des noms pour ses frères, qui représentent plutôt des parents plus ou moins proches puisqu’on sait que José et Jude, donnés comme frères, sont en fait des fils d’une autre Marie que la mère de Jésus (Marc 15,40).

Pour l’auditoire, cette connaissance du métier de Jésus et de ce qu’il avait toujours fait, de même que la connaissance de la parenté, devient un obstacle qui non seulement les empêche de recevoir ses paroles mais encore le fait considérer comme un imposteur. Jésus cite un proverbe qui s’applique non seulement à un prophète mais bien souvent aussi à quiconque est en avant de son temps. Marc nous a déjà montré que sa famille, au sens large, était opposée à sa prédication ou bien à son immense succès. Ils avaient essayé d’aller le chercher à Capharnaüm pour l’arrêter de parler parce qu’ils pensaient qu’il avait perdu la tête (Marc 3,21). Après tout, Jean Baptiste était en prison pour avoir trop parlé!

Marc en profite pour faire un lien étroit entre la foi et les miracles. Là, il ne pouvait faire aucun miracle et Jésus s’étonnait de leur manque de foi. Les miracles de Jésus ne sont pas des gestes magiques ou des remèdes automatiques. Ils présupposent une rencontre où la personne de Jésus est complètement acceptée, comme Jaïre ou comme la femme qui souffrait d’une maladie incurable (Marc 5,21).

Mais comme le disent aussi les autres évangélistes, c’est ce refus qui devient l’occasion pour d’autres de recevoir la Bonne Nouvelle qu’apporte Jésus: Il parcourait les villages d’alentour en enseignant.

Jean Gobeil SJ

2021/02/02 – Lc 2, 22-40 – Présentation du Seigneur au Temple

Les parents de Jésus vont au temple pour offrir le sacrifice qui représente le rachat de l’enfant: comme tout premier-né, il doit être consacré au Seigneur. Syméon, un homme juste et religieux qui attendait la Consolation d’Israël, vient au temple poussé par l’Esprit. Il prend l’enfant dans ses bras et prononce une bénédiction: Mes yeux ont vu le salut préparé à la face de tous les peuples, lumière pour éclairer les nations païennes et gloire d’Israël ton peuple. Il bénit les parents et prédit qu’il sera un signe de division. Anne, une femme prophète, à son tour proclamait les louanges de Dieu et parlait de l’enfant à tous ceux qui attendaient la délivrance d’Israël. Après avoir rempli tout ce que demandait la Loi, les parents retournèrent à Nazareth. Et l’enfant grandissait en sagesse.

La scène veut montrer la réalisation de ce qui a été préparé dans l’histoire d’Israël. Le texte commence en disant littéralement: Quand furent accomplis les jours…. C’est une formule ordinairement pour parler d’un moment du plan de Dieu qui est arrivé: c’est l’aujourd’hui de Dieu dont parle l’épître aux Hébreux (3,13). S’accomplit maintenant ce que le prophète Malachie annonçait dans la première lecture:
Soudain viendra dans son temple le Seigneur que vous cherchez.

Le temple a toujours représenté la présence de Dieu dans l’histoire d’Israël. On savait bien que Dieu ne pouvait être contenu dans le temple mais on avait quand même là un accès à sa présence. Comme disait le Psaume 18 : Vers mon Dieu je lançai mon cri; il entendit de son temple ma voix et mon cri parvint à ses oreilles.

Mais c’est d’une nouvelle présence dont parle le prophète Malachie et que le vieillard Syméon appelle la Consolation d’Israël. Ces deux personnages, Syméon, un homme juste et pieux, et la prophétesse Anne, qui étaient assidus à la prière au temple, représentent ceux qui étaient humbles et fidèles à cette attente. Avec la présence de Jésus au temple, l’Esprit Saint commence à agir: c’est lui qui pousse Syméon au temple à ce moment précis.

Il y a un autre trait qui souligne le lien avec l’histoire d’Israël et le plan de Dieu. Par trois fois est mentionné le fait que les parents de Jésus agissent par fidélité à la Loi de Moïse. Ils observent le temps fixé par la Loi et viennent accomplir deux rites prescrits par cette Loi: la purification de la mère et le rachat du premier-né. Il ne s’agit pas de la Loi telle qu’expliquée par les Pharisiens mais bien de cette Loi qui représentait la réponse du peuple de Dieu à l’Alliance qu’il lui avait offerte.

C’est cette nouvelle présence de Dieu qui sera caractérisée par la présence de l’Esprit Saint, comme nous le montrent les premiers chrétiens dans le livre des Actes.

La présentation de l’enfant au temple représente donc la réalisation de cette attente.

Jean Gobeil SJ 

2021/02/01 – Mc 5, 1-20

Pour ce lundi, le long passage proposé à notre réflexion décrit une scène spectaculaire. L’événement se produit en terre païenne : dans la Décapole ou « au pays des Géraséniens ». Le malade qui bénéficiera du pouvoir de Jésus est un fou furieux, que personne ne pouvait maîtriser et qui hantait les tombeaux et les montagnes, se déchirant avec des pierres et poussant des cris affreux. Il semble donc que les humains aient abandonné ce forcené, l’estimant irrécupérable parce que son mal était sans remède : impossible aux simples mortels d’arracher cet individu à la foule de démons qui avaient élu domicile en lui.

Ce cas désespéré permettra une démonstration de l’étendue de la puissance de Jésus. Le possédé reconnaît cette puissance car, cette sorte d’Hercule détraqué se précipite vers Jésus, non pas pour l’attaquer et le mettre en pièces mais pour se prosterner devant lui. On s’attendrait à ce qu’il demande la guérison, comme c’est toujours le cas quand un malade rencontre Jésus, mais en fait, ce cinglé n’a même plus la faculté de la parole indépendante. Ce sont les démons qui parlent par sa bouche, le réduisant au rang d’un simple instrument. Ils demandent à Jésus de les laisser tranquilles, mais c’est bien évident qu’il n’accèdera pas à cette requête en abandonnant le pauvre homme à leur empire.

La confrontation inévitable prend des allures étranges. Jésus intime aux démons de sortir de cet homme. En fait, il semblerait qu’ils aient un porte-parole qui en leur nom, engage la négociation avec Jésus. C’est lui qui supplie, (ne me tourmentes pas), qui révèle qu’ils sont « Légion », et qui insiste pour ne pas être envoyé hors du pays. Surprenante demande qui suggère que ces démons sont sédentaires ou qu’ils ne parviendraient pas à opérer en terre sainte, car, « hors du pays » signifie probablement « en terre d’Israël ». Et c’est ce porte parole qui finit par trouver une solution : « Envoie-nous dans les porcs pour que noue entrions en eux. » Il le leur permit, et le troupeau de porcs se précipita de la falaise dans la mer. Il y en avait environ deux mille.

Les porcs sont impurs. Comme les démons. On ne devrait donc pas regretter leur noyade, métaphore de la domination irrésistible du Fils de Dieu. Mais en fait, tout ne finit pas bien! L’homme délivré des démons n’obtient pas le privilège de suivre Jésus. Ceux qui ont assisté à la scène du naufrage des porcs sont saisis de panique : ils s’enfuient, répandent la nouvelle, et à leur tour, ceux qui entendent leur récit sont saisis de crainte. Ils demandent à Jésus de s’éloigner de leur territoire. Mais pourquoi le supplient-ils de s’en aller? On pourrait avancer l’explication suivante.

L’acte de puissance que Jésus vient de poser signifie qu’il concentre en lui l’aspect redoutable du sacré : le tremendum. Cet aspect du sacré est dangereux et l’on doit s’en protéger, même et surtout parce qu’il est attirant, un peu comme un feu nocturne en plein air : les flammes captivent les insectes qui finissent par s’y brûler les ailes et tomber dans le brasier. Et si le texte n’était pas plus proche d’un conte fantastique que d’un reportage, il y aurait un autre argument pour souhaiter que le guérisseur de Nazareth retourne chez lui au plus vite : sa propre sécurité! Car, précipiter deux mille porcs dans la mer, c’est provoquer un désastre économique. Pour les gens de la Décapole, un porc n’est pas impur : c’est de la nourriture. Même de nos jours, un entrepreneur chrétien dont on provoquerait la banqueroute de cette manière réagirait violemment : il tuerait Jésus ou le poursuivrait pour dommages et intérêts.

Melchior MBonimpa

2021/01/30 – Mc 4, 35-41

Un correspondant de Californie me demandait récemment si la présente crise économique annonçait la fin du monde. Pour les spécialistes de la finance en effet, cette crise peut leur paraître la fin de leur monde. Lorsque leur bulle de la spéculation s’évapore, tout semble s’évanouir dans l’espace. Notre sécurité dépend évidemment de la valeur à laquelle on a rattaché sa personne. Or tout est relatif dans notre monde, un coup de vent peut tout balayer. Se raccrocher par la foi à l’Absolu est l’unique moyen d’assurer son avenir et sa sécurité.

La tempête apaisée par le Christ est un événement, qui a toutefois une signification symbolique au-delà de la réalité immédiate. Jésus avait enseigné toute la journée la foule qui l’écoutait sur le rivage. « Le soir de ce même jour », il invite ses disciples à « passer de l’autre côté du lac. » Ce passage vers l’autre rive n’est pas simplement un trait anecdotique, il peut signifier le passage du disciple vers l’au-delà de son existence terrestre. Des obstacles et des épreuves, symbolisés par la tempête sur le lac, rendent ce voyage pénible et périlleux. Le vent s’engouffre subitement dans le couloir au nord du Lac de Galilée, où des vagues violentes peuvent atteindre six mètres de hauteur.

Lorsque cet ouragan s’élève, que les vagues se jettent dans la barque qui se remplit d’eau, les disciples sont effarés devant la perspective d’une mort imminente. Démunis en face des forces de la nature, ils ne voient aucun moyen de salut. Ils sont atterrés, car ils ne comptent que sur eux-mêmes. Jésus leur reprochera de ne pas avoir la foi, la confiance en sa présence, même s’il dort. Déjà auparavant, la même tentation tourmentera le fidèle des psaumes qui accuse le Seigneur d’être silencieux, de dormir : « Réveille-toi, Seigneur ! pourquoi restes-tu inactif ? (Ps 44, 24) Si on avait la foi, on aurait confiance en sa protection en vertu de sa seule présence, même s’il semble absent ou ne pas répondre.
Jésus nous donnera l’exemple parfait de cette confiance au dernier moment de sa mission, lorsqu’il remettra sa personne entre les mains de Dieu: « Père, je remets mon esprit entre tes mains » (Lc 23, 46). Cloué à la croix, Jésus est devenu le plus pauvre, complètement démuni, mais il se livre totalement à Dieu, apparemment absent. Endormi dans la barque qui menace de sombrer, Jésus dort, remettant sa personne entre les mains de Dieu. À son réveil, ressuscité par Dieu présent en lui, il a le pouvoir de commander aux forces du mal et de dominer les démons, que représentent les vagues rugissantes du lac.

L’existence humaine se déroule dans un combat incessant entre les forces de la vie et les puissances de la mort, en nous-mêmes et autour de nous. À certains moments, les épreuves nous amènent presque à l’anéantissement, à la mort. Nous nous sentons démunis, incapables de faire face à des défis qui nous paraissent démesurés, qui vont nous écraser. Si nous fixons notre regard seulement sur nous-mêmes, sur nos limites, l’angoisse s’empare de nous. Devant un cancer généralisé, que pouvons-nous faire? Regarder plus haut et au-delà de nos possibilités humaines.

Il faut se rappeler sans cesse que la peur surgit en nous dans la mesure où nous manquons de foi. Au général Abner, demeuré fidèle au Dieu d’Israël, mais apeuré par les menaces de la reine impie Athalie, le grand prêtre lui répond fermement: « Je crains Dieu, cher Abner, et n’ai point d’autre crainte »  (Jean Racine, Athalie, 1er acte).  La foi bannit toute peur!

Jean-Louis D’Aragon SJ 

 

2021/01/29 – Mc 4, 26-34

Dès notre naissance, nous sommes en nous-mêmes le théâtre d’un combat entre le bien et le mal, entre les virus qui nous attaquent et notre système immunitaire. Au niveau moral, des tentations nous sollicitent auxquelles nous résistons de notre mieux. Autour de nous, la haine et la violence livrent un combat de destruction contre les forces de stabilité et de paix. Une sorte de guerre universelle sévit partout, entre la haine et l’amour, entre la mort et la vie.

Face à de nombreuses critiques contre la foi chrétienne, nous sommes parfois découragés dans la crainte d’être submergés. Comment répandre la Bonne Nouvelle « jusqu’au bout du monde » (Actes 1,8), comme le Seigneur ressuscité nous l’a commandé? Les disciples de Jésus et les premiers chrétiens subissaient la même tentation de découragement. Ils étaient peu nombreux. noyés dans la masse du monde perverti de l’époque, méprisés et sans prestige.

Mystère de la vie

Pour contrer cette tentation de découragement, Jésus présente aux siens deux paraboles qui illustrent la puissance invisible de la croissance. Du grain jeté sur la terre ne semble donner aucune garantie d’avenir. Ce geste peut même paraître stupide. Si nous n’avions jamais vécu l’expérience du grain qui, de lui-même, pousse, mûrit et devient une gerbe, nous penserions que ce geste de semer est insignifiant. La preuve, c’est que les premiers humains n’ont découvert qu’après des siècles ce mystère de l’agriculture, qu’il fallait semer pour récolter. Le grain pousse de lui-même, jour et nuit, sans intervention humaine. Nous ne pouvons qu’admirer ce mystère de la croissance, mais sans l’accélérer. Un brin d’herbe qui apparaît dans une fissure du trottoir révèle la puissance de la vie qui surgit partout, même là où le béton s’y oppose et semble la comprimer. La patience et l’espérance débouchent sur la moisson.

Nous avons souvent l’illusion enfantine que des interventions extérieures, des actes de puissance pourraient écraser le mal, pour permettre au bien de fleurir. Dieu est tout-puissant et pourrait transformer le monde en un instant. Mais un tel rêve « enfantin » n’atteindrait que l’extérieur de la réalité, tandis que le Créateur intervient discrètement, en profondeur. La puissance de la vie qu’il suscite est invisible, mais rien ne lui résiste.

Comprendre les paraboles

Tout l’enseignement de Jésus est une parabole pour la foule, avec une face visible et une autre, invisible, qui lui correspond. Pour comprendre, il faut être au diapason du Christ, sur la bonne longueur d’ondes, avoir de l’empathie. Sans cette ouverture à une parole nouvelle, tout devient énigmatique. Quand une personne nous est antipathique, nous ne voyons que ses défauts. Il faut l’aimer pour la comprendre et l’apprécier. Il en est de même pour le message du Christ, surtout lorsqu’il nous déconcerte. Au-delà de l’apparence, celui qui croit découvre la vérité, la lumière, qui projette ses rayons sur le chemin de la vie et du bonheur. C’est la pédagogie qu’emploie Jésus pour instruire ses disciples, qui finiront par comprendre.

L’Évangile est une puissance de lumière et de vie, qui peut transformer le monde. Mais ce n’est pas une force fulgurante qui bouscule, qui détruit tout pour recréer en un clin d’œil. Pour un effet durable, il faut l’enracinement dans le cœur des humains. C’est par la patience et la persévérance que le grain de blé parvient à produire une gerbe.

Les combats sanguinaires entre les gladiateurs, qui devaient s’entretuer pour le plaisir sadique des spectateurs, ont continué à Rome, même après le christianisme. Mais un ermite, scandalisé par ces spectacles, décida d’intervenir. Lui seul contre une populace, quelle témérité! Telemachus se rendit à Rome, entra dans le Colisée où se déroulaient des combats et s’interposa entre les gladiateurs. La foule, furieuse, réclama et obtint sa mort. On aurait pu penser que cet ermite avait sacrifié inutilement sa vie. Mais sa dénonciation courageuse de cette barbarie sadique suscita la réflexion du peuple, qui prit conscience de sa culpabilité. Ce fut la fin de ces ignobles spectacles. L’intervention non violente d’un seul eut finalement raison de la passion sanguinaire des foules.

Jean-Louis D’Aragon SJ 

2021/01/28 – Mc 4, 21-25 – St Thomas d’Aquin

Jésus nous propose dans ce passage trois conseils qui s’apparentent à la tradition sapientiale. À toutes les époques et dans tous les pays, des sages ont exprimé des principes de vie dont l’expérience a prouvé la valeur. Jésus déclare ici que la lumière, par nature, brille pour tous, que rien ne peut demeurer secret et, enfin, cette loi universelle que celui qui possède par exemple de l’argent accumule des profits, à l’encontre du pauvre qui n’a rien et qui glisse dans la misère.

Affirmer sa foi devant le monde

Celui qui est différent semble défier les gens, parce qu’il est difficile d’accepter la différence. Elle dérange et met en question. La réaction est facilement négative face à celui qui parle une langue inconnue et dont les habitudes de vie nous sont étrangères. La société force inconsciemment les humains à se conformer aux mêmes normes d’habillement, de coutumes… À l’adolescence, les jeunes, en recherche d’identité, se révoltent parfois contre ces règles qui briment leur liberté, mais ils finissent par plier sous la pression sociale.

S’il est difficile de résister à cette pression dans des domaines superficiels, il faut une conviction profonde pour affirmer et manifester sa foi à l’encontre d’un monde qui ne croit pas. La foi engage ce qui est le plus profond en soi-même, le coeur qui caractérise notre identité. Même si le monde autour de nous ne manifeste pas d’hostilité ou de violence envers les croyants, il se montre souvent sceptique et moqueur. Aussi nombre de chrétiens sont gênés d’exprimer leur foi, ils craignent même d’être remarqués.

Or la foi est la lumière qui ne peut être dissimulée. Il serait stupide d’allumer une lampe pour la cacher, car un tel geste serait contre la nature de la lumière. Lorsqu’un chrétien camoufle sa foi, il refuse d’affirmer ce qu’il est, il se divise entre sa foi refoulée dans son intérieur et sa conduite extérieure. Comme toute division, cette contradiction entre son cœur et son attitude extérieure conduit progressivement à la ruine, à la mort.

Impossibilité du secret

Cultiver le secret est toujours une tentation. Nous avons souvent peur de nous regarder, nous essayons de nous voiler les yeux pour ne pas voir en nous-mêmes. Quel est celui qui aime faire son examen de conscience ? Nous craignons de découvrir des coins désagréables dans notre subconscient.

Si on se défie de soi-même, qu’en est-il de notre ouverture aux autres ? Quand la défiance devient une forme régulière de défense, toute véritable amitié s’avère impossible. On s’isole, replié sur soi-même, dans la pauvreté de sa solitude. Au contraire, les personnes franches, ouvertes, suscitent l’amitié autour d’elles. Même si leur franchise verse parfois dans la brutalité, on les estime parce qu’elles ne cachent rien, elles sont, comme on dit, « d’une seule pièce ».

Il est donc dans notre nature de ne rien cacher. C’est même un soulagement d’avouer une mauvaise action, fût-ce un crime. Ouvrir sa conscience à Dieu s’inscrit donc dans une exigence de notre être. Cette ouverture produit une libération, car on n’est plus seul à porter le poids de sa conscience. D’ailleurs serait-il possible de tenir secret quelque chose dans un repli de sa conscience face au Souverain Juge ?

Une loi universelle

Celui/celle qui possède un talent peut en acquérir d’autres, mais celui/celle qui n’a rien est condamné à subir sa solitude et sa misère. L’expérience nous montre que les riches qui disposent de capitaux accumulent des profits, souvent même d’une manière scandaleuse. Dans tous les domaines de la science, en médecine par exemple, les découvertes du passé permettent de progresser plus rapidement en une année que pendant un siècle auparavant.

Jésus applique cette norme générale à l’audition de sa parole. Celui/celle qui se montre disposé à l’écouter, qui a le désir de l’entendre et de comprendre, a la consolation d’accueillir sa parole dans une terre qui produira des fruits. Sa parole, comme la vie qu’elle proclame, n’a pas de limites, c’est nous qui n’en recueillons qu’une parcelle.

Sous-jacente à la pensée de Jésus se trouve une règle fondamentale de la condition humaine: aucune personne ne peut demeurer stable, immobile, sans avancer ou reculer. La stabilité, pour ne pas dire l’immobilité, est impossible chez l’être humain soumis au temps et à l’évolution. Celui/celle qui, par souci de sécurité ou par paresse, refuse de progresser, est condamné à reculer.

Notre foi se rattache à notre vie et à la loi du temps qui la conditionne. Si nous entretenons l’illusion d’une foi acquise définitivement, sans des défis, des doutes, des tentations et de la recherche, nous nous condamnons à la sclérose, à la sécheresse et…à une mort lente. Notre nature humaine, telle que voulue par le Créateur, nous stimule à chercher, pour découvrir et nous émerveiller dans l’action de grâce.

Jean-Louis D’Aragon SJ

2021/01/27 – Mc 4, 1-20 – Ste Angèle Merici

Jésus, assis dans une barque, parle à la foule qui est sur le rivage. Pour leur enseigner, il leur parle en paraboles. Un semeur jette du grain sur la terre. Une partie tombe sur le bord du chemin et elle est mangée par les oiseaux. Une autre partie est tombée sur un sol pierreux: le gain lève mais sèche faute de racines. D’autres graines tombent parmi les ronces et sont vite étouffées. D’autres finalement tombent dans de la bonne terre et donnent du fruit à trente, soixante, cent pour un. Jésus termine avec un avertissement: Que celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende. Plus tard, c’est-à-dire loin de la foule, les Douze et d’autres compagnons demandent à Jésus le sens de la parabole, ce qui surprend Jésus. La semence, c’est la Parole qui est semée chez les gens. Les oiseaux représentent Satan qui vient enlever la Parole chez ceux qui l’avaient reçue. Les terrains pierreux représentent ceux qui croient un moment mais n’ont pas de persévérance. Les ronces représentent les soucis du monde qui peuvent étouffer la Parole. La bonne terre sont ceux qui accueillent la Parole et portent du fruit.

Il faut remarquer le début de ce texte. Il a des caractéristiques qui reviennent dans Marc comme ces explications mais qui sont plutôt des répétitions: Jésus monte dans une barque et s’assoit …..Il était sur le lac….la foule était au bord du lac……sur le rivage…. Ce n’est pas un style écrit; c’est un style parlé. C’est quelqu’un qui raconte en revivant ses souvenirs. Il a besoin de confirmer ou vérifier chaque étape. On peut voir et entendre un pêcheur assis sur le quai, en train de réparer ses filets, racontant, avec beaucoup de pauses, une scène où il était présent, comme Pierre, que la tradition donne comme source de l’évangile de Marc.

La parabole que nous avons ici est plutôt une allégorie puisqu’elle contient plusieurs significations. Mais elle a le même but que la parabole. C’est ce que l’avertissement de Jésus vient rappeler. L’auditeur est invité à se demander quelle est sa place dans ce récit. A quelle catégorie appartient-il? Il peut ignorer la question et refuser de répondre. Il sera alors un de ceux qui regardent sans voir ou qui entendent sans comprendre. C’est le sens de la citation d’Isaïe que Jésus utilise. La parabole n’a pas pour but d’obscurcir. Mais comme elle est une offre qui suggère, la conséquence est que la liberté de l’auditeur peut la refuser.

La parabole a l’avantage de toujours rester actuelle. Elle invite à la réflexion mais non pas d’une façon théorique. Elle demeure une interpellation pour le lecteur.

Celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende.

Jean Gobeil SJ