2e Semaine de Carême

2021/03/01 – Lc 6, 36-38

By lundi 8 février 2021 No Comments

Dans ce bref passage, il y a une phrase qui me provoque depuis très longtemps : « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés. » Systématiquement détournée de son sens par tous ceux qui veulent se donner raison sans discussion, cette phrase est souvent ramenée à un lieu commun parfaitement insipide. Je me souviens de la dernière fois qu’une personne me l’a servie lors d’un échange dur, mais poli, où je refusais de ratifier son point de vue qui me semblait saugrenu et irrationnel : « Il ne faut pas juger! Tu es théologien, mais tu oublies facilement que Jésus a dit : Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés. »

Ce n’était pas la première fois qu’on mobilisait cet argument d’autorité pour tenter de m’imposer le silence, et c’était une fois de trop. Je n’ai pas réussi à me contrôler. Je suis sorti de mes gonds et j’ai rétorqué : « Je suis payé pour juger. Quand je corrige les travaux de mes étudiants, je juge. Quand je participe à un comité d’embauche, je juge. Quand je siège sur un comité d’évaluation d’une thèse, je juge. Quand je vote sur une motion lors d’une réunion où le consensus est impossible, je juge. Quand j’entre dans l’isoloir pour donner ma voix à un candidat aux élections, je juge. Dis-moi : le jour où un chauffard te rentrera dedans après avoir brûlé un feu rouge, exigeras-tu qu’il répare ta voiture ou appliqueras tu la maxime de ne pas juger? »

Après un silence embarrassé, j’ai compris que j’étais allé trop loin et que j’avais littéralement assommé mon interlocuteur. Je me suis excusé, et j’ai tenté de livrer plus calmement mon interprétation de la phrase de l’Évangile. Il ne s’agit pas d’une interdiction d’évaluer les choses objectivement et de donner son point de vue. Il ne s’agit même pas d’une interdiction de condamner des actes, et même des personnes clairement répréhensibles. Jésus n’a pas voulu dire qu’il fallait envoyer tous les magistrats au chômage. Par cette seule phrase, il n’a pas déclaré caducs « la loi et les prophètes ».

« Ne jugez pas » veut dire : n’usurpez pas les prérogatives de Dieu. Lui seul sonde les reins et les cœurs. Lui seul peut se prévaloir d’un point de vue absolu. Nous avons à juger et nous ne pouvons pas nous en passer. Mais les plus honnêtes, les plus sérieux et les plus intelligents de nos jugements demeurent relatifs parce qu’ils sont liés à nos limites, à notre finitude. Cependant, cette finitude n’est pas un alibi qui rendrait acceptable l’irresponsabilité ou la lâcheté impliquée dans ces mots, « ne jugez pas », quand on les prend au premier degré, sans interprétation. Souvent, même dans le doute, il n’est ni possible, ni moralement soutenable de s’abstenir.

Pour faire justice au reste du texte, disons qu’il s’agit d’une exhortation qui nous propose un horizon utopique. Personne d’entre nous ne peut avoir l’outrecuidance de se croire aussi miséricordieux que Dieu. Personne ne peut donner ou pardonner comme Dieu lui-même. Le but du texte n’est pourtant pas de nous décourager, mais simplement de disqualifier l’existence paresseuse, car nous avons si facilement l’impression d’avoir assez donné, assez pardonné! L’évangile d’aujourd’hui nous engage à ne pas nous asseoir sur nos lauriers. Il nous donne une mission impossible à réaliser, rien de moins que la perfection. C’est une très bonne nouvelle : l’assurance d’un emploi permanent et à temps plein! Pourrait-on rêver de mieux à l’heure des « délocalisations » et des « suppressions d’emplois » dont les médias nous parlent chaque jour?

Melchior M’Bonimpa