L'évangile de lundi (Mc 8, 11-13)

Ce passage de Marc à propos des pharisiens qui exigent « un signe venu du ciel » est repris au moins deux fois par chacun des autres synoptiques (Matthieu et Luc). Alors que chez Marc, Jésus se contente d’opposer une fin de non recevoir à la requête des pharisiens, on constate que chez les deux autres, il saute sur l’occasion pour se lancer dans une féroce diatribe contre « cette génération ». Chez Matthieu, par deux fois, Jésus qualifie cette génération de «mauvaise et adultère ». Chez Luc, il parle de « génération mauvaise » et de « génération pervertie ».

Ce n’est pas difficile de saisir ce qui enrage Jésus. C’est la mauvaise foi des pharisiens qui le met hors de lui. Mais on peut se demander si leur refuser le signe qu’ils réclamaient n’a pas été une mauvaise stratégie. Il me semble qu’à sa place, j’aurais profité de l’occasion pour les confondre une fois pour toutes, en produisant effectivement un signe, un acte de puissance. Par exemple, en les foudroyant pour leur administrer le genre de traitement que subira Paul de Tarse sur « le chemin de Damas ».

Au lieu de cela, Jésus les plante là et s’en va. En fait, il les laisse triompher, car, de sa réaction, ils ne peuvent tirer qu’une seule conclusion : il est incapable de produire « la preuve » que nous lui demandons. Les évangiles n’insistent pas sur cet aspect : l’impossibilité de relever le défi est une occasion d’humiliation pour Jésus. « Et, les quittant, il remonta dans la barque et il partit pour l’autre rive. » Humainement, cette phrase signifierait qu’il a fui, la queue entre les pattes. Jésus est parti frustré, blessé de n’avoir pas pu remettre ces hypocrites à leur place.

Mais pourquoi a-t-il accepté cette humiliation? Jésus n’a peut-être pas réagi ainsi parce qu’il « ne voulait pas » relever le défi, mais réellement, parce qu’il « ne pouvait pas ». C’est un peu comme pour les fameuses « tentations » au désert. Jésus n’a pas refusé d’obéir à Satan parce qu’il ne voulait pas céder aux tentations, mais parce qu’il ne pouvait pas. Si on explique le « refus » de Jésus par une volonté surhumaine, ou une absence de désir, on annule le côté « passion » ou « épreuve » d’une telle expérience et, on dévalue du même coup, le prix exorbitant que le « Premier-né » a dû payer pour que nous soyons fils et filles du même Père.

Je crois que comme nous, Jésus aurait bien voulu faire taire les pharisiens en leur prouvant sa puissance. Il aurait bien voulu sauter du pinacle du temple ou transformer des pierres en pain, pour confondre Satan… Mais il ne le pouvait pas, pour la simple raison qu’il n’opérait pas dans l’ordre des preuves et des démonstrations, mais dans l’ordre de l’amour. Le Fils d’Amour n’était pas capable d’un tel « détournement » des biens du salut: les signes venus du ciel étaient destinés à manifester la miséricorde du Père envers les pauvres et les tout petits. Les signes du ciel ne pouvaient pas servir dans une compétition pour la puissance opposant l’individu Jésus aux « sages » et aux « savants ». Le piège était justement de l’attirer hors jeu, de le pousser à mettre son « Ego » en avant, à se glorifier…

Il ne le pouvait pas. Mais ce n’était pas faute de désir. La morsure du désir était là. C’est elle qui a inscrit l’épreuve dans la vie du Fils de l’homme, jusqu’à la croix, jusqu’au bout. Sinon que signifierait cette prière à Gethsémani (lieu du pressoir): « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? » (Mt, 27, 46), ou encore : « Abba, à toi, tout est possible, écarte de moi cette coupe! Pourtant, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux » (Mc 14,36). Comme nous tous, Jésus « avait envie » de ne pas subir une mort atroce, mais il a bu la coupe, jusqu’à la lie. Voilà pourquoi, quand la vie nous impose des choix impossibles, nous pouvons toujours nous tourner vers le Calvaire, vers Getshémani et faire appel à la solidarité de celui qui nous a précédés : « C’est toi qui souffres sur nos croix » jusqu’à la consommation des siècles.

Melchior Mbonimpa

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