L'Évangile du vendredi (Jn 21, 1-14)

Après la conclusion de l’Évangile (Jn 20,30s), qui précise le but pour lequel Jean a rédigé son livre, le lecteur pourrait penser que c’est la fin de l’ouvrage. Pourquoi alors un nouveau chapitre ? Que vient-il ajouter à ce qui précède ? Qui en est l’auteur ?

Avec un nouveau récit, les disciples de l’évangéliste ont voulu attester la véracité de cet Évangile, en nommant son auteur (Jn 21,24). C’est le seul évangile qui mentionne le personnage qui l’a écrit. Les chrétiens de la communauté johannique témoignent solennellement que tout ce que leur Maître a rapporté est vrai. Eux-mêmes présentent une nouvelle apparition du Seigneur, en s’inspirant d’un récit transmis oralement par Jean. Ce nouveau récit a pour but de préciser que c’est le Ressuscité glorieux qui confère à ses disciples la dignité de leur mission et la force de l’accomplir.

Les disciples se retrouvent ici, sans qu’on puisse préciser le moment exact après la résurrection de leur Maître. Il sont sept, un nombre qui symbolisait autrefois la totalité. Ils représentent donc les croyants de cette époque et de tous les temps.

C’est Pierre qui prend l’initiative de pêcher, image de la mission chrétienne, comme le Christ l’a annoncé à son apôtre : « Tu deviendras pêcheur d’hommes. » (Luc 5,10) Les six autres disciples manifestent leur solidarité et leur unité dans cette mission sous la direction de Pierre, lorsqu’ils s’écrient : « Nous y allons avec toi. » La nuit est le moment la plus propice pour la pêche. Mais Pierre et les autres sont seuls, réduits à leurs propres moyens ; aussi leur travail est stérile, ils ne prennent rien.

Aucun des disciples ne reconnaît Jésus sur le rivage. Celui-ci leur fait prendre conscience d’abord du résultat décevant de leur travail et de leur pauvreté : « Avez-vous pris du poisson ? » Ils ne peuvent qu’avouer leur pénurie et leur impuissance. Cet inconnu leur donne l’ordre de jeter le filet du côté droit. Ils n’ont aucune garantie relative à cet inconnu. Même s’ils ne savent pas encore que c’est le Seigneur qui leur parle, ils se montrent disponibles et permettent au Seigneur d’intervenir efficacement, grâce à leur obéissance. Dans un autre récit de pêche miraculeuse, l’obéissance de Pierre apparaît aussi comme la condition du miracle. Pierre constate, comme ici, que lui et ses compagnons n’ont rien pris après une nuit de labeur : « Mais, puisque tu me dis de le faire, » dit-il, « je jetterai les filets. » (Luc 5,5)

La parole du Seigneur, suivie de l’obéissance des disciples, produit un résultat qui dépasse toute espérance. Un premier trait de l’abondance des poissons : les disciples « n’arrivaient plus à retirer le filet de l’eau, tant il était plein de poissons. » Un autre trait de cette profusion de poissons, que Pierre pourra apprécier: « Il tire à terre le filet plein de gros poissons : cent cinquante-trois en tout. » En dépit des recherches dans la littérature ancienne, on n’a pas réussi à découvrir une signification symbolique du chiffre cent cinquante-trois. Il faut donc s’en tenir au sens général d’une pêche surabondante.

Par contre, un autre détail est porteur de signification : en dépit du grand nombre des poissons, « le filet ne se déchira pas. » Le nombre et la diversité des poissons n’empêchent pas l’unité de la Communauté chrétienne, symbolisée par cet ensemble de poissons, rassemblés dans le même filet. Dans l’autre récit d’une pêche miraculeuse, « les filets commençaient à se déchirer » (Luc 5,6), en raison de la quantité des poissons, au point que « les deux barques s’enfonçaient dans l’eau. » Dans ce récit de Luc, l’accent porte uniquement sur la quantité de poissons.

Le disciple que Jésus aimait distingue dans le signe de cette pêche la présence du Seigneur. Comme précédemment, ce disciple manifeste un regard de foi plus clairvoyant que celui de Pierre, qui pourtant est le chef du groupe. Au repas d’adieu, c’est ce disciple qui, à la demande de Pierre, interroge Jésus sur l’identité du traître. (Jn 13,24-26) Lorsque Jésus comparaît devant le grand prêtre, ce même disciple introduit Pierre dans la cour du palais. (Jn 18,15s). Après la fuite de tous les disciples et le triple reniement de Pierre, le disciple bien-aimé demeure fidèle jusqu’au pied de la croix, où Jésus lui donne en héritage sa propre mère. (Jn 19,26s) Enfin, le matin de Pâques, ces deux disciples courent au tombeau de Jésus, après avoir été alertés par Marie Madeleine, mais c’est le disciple bien-aimé qui arrive le premier. Il montre ainsi un attachement et un amour supérieur à celui de Pierre pour son Maître. (Jn 20,4). Surtout il voit le signe du tombeau vide, où tout est en ordre, et « il croit », alors qu’on ne dit rien sur la foi de Pierre. Cette courte assertion, « Il vit et il crut » décrit l’attitude fondamentale de tout chrétien, qui entend la parole de Dieu, parlant régulièrement par des signes, qu’il faut comprendre.

Une fois revenus à terre, les disciples trouvent un feu, avec du pain et du poisson ; tout est prêt pour le repas. Le Ressuscité lui-même nourrit les siens pour la mission qu’ils auront à accomplir. Il est vrai que le Seigneur demande qu’on apporte quelques poissons parmi l’immense quantité qui a été ramenée à terre. L’insistance porte sur le nombre des poissons, mais on ne dit pas que quelques-uns ont servi au repas. Sans être l’eucharistie proprement dite, ce repas offert par le Seigneur a la coloration d’une eucharistie.

Les sept disciples représentent les chrétiens de tous les siècles. L’enseignement du Ressuscité dans les signes de la pêche miraculeuse et du repas qu’il offre s’adresse à nous tous. Notre disponibilité à correspondre à la parole du Seigneur apparaît comme la condition de notre épanouissement spirituel et de notre succès apostolique. La nourriture qu’il nous donne renouvellera sans cesse nos forces pour accomplir son œuvre.

Jean-Louis D’Aragon SJ

 

                   

                                      

                   

 

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