L'évangile du Jeudi (Mt 10, 7-15) - St Augustin Zhao Rong

Le passage proposé est mal délimité. Il faudrait lui ajouter deux versets au début et deux versets à la fin pour qu’il forme un bloc beaucoup plus sensé, et c’est ce que je ferai dans ce commentaire qui portera donc sur Matthieu 10, 5-15. Jésus vient de choisir ses douze apôtres et il décide de les envoyer en mission. Il leur donne toute une liste d’instructions, et la plus surprenante se trouve au tout début : « Ne prenez pas le chemin des païens et n’entrez pas dans une ville des Samaritains, allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël. » On comprend très bien pourquoi le texte proposé aujourd’hui commence exactement après cette instruction, qui n’est pas politiquement correcte pour notre mentalité actuelle parce qu’elle semble imposer explicitement une discrimination. Nous préférons discriminer sans en parler, sans l’avouer, comme si le non-dit annulait les faits! Mais le problème ici est qu’il ne s’agit certainement pas d’une discrimination. Jésus est tout simplement un excellent pédagogue : il commence par le plus simple pour aller vers le plus compliqué.

Selon moi, ce texte d’envoi en mission ressemble à un « stage », à un entraînement (ce que les anglophones appellent « practicum »). Les douze doivent « se faire la main » pendant que le maître est encore là. Il les envoie donc faire leurs premiers « travaux pratiques » chez les leurs : « les brebis perdues de la maison d’Israël ». Les païens et les Samaritains ne font pas partie du milieu immédiat des douze, et c’est normal de supposer que Jésus facilite l’apprentissage de la mission en les envoyant d’abord vers ceux qui parlent le même langage qu’eux; ceux qui respirent le même air; ceux qui sont enracinés dans les mêmes traditions. Remarquons en passant qu’à de rares exceptions près, dans sa vie publique, Jésus lui-même, pourtant originaire de la « Galilée des nations », n’a pas joué la carte du cosmopolitisme. Ce qu’il demande ici aux douze, c’est exactement ce qu’il fait lui-même. C’est essentiellement parmi les enfants d’Israël qu’il a guéri des malades, purifié des lépreux, chassé des démons. C’est en Israël qu’il a inauguré le mode de vie des « prophètes chrétiens » qui est décrit ici : une vie d’itinérance dans un dépouillement poussé aux dernières limites, et que Jésus a résumé dans cette formule lapidaire : « Les oiseaux ont des nids, les renards ont des tanières, mais le Fils de l’homme n’a même pas une pierre où reposer sa tête. »

Les deux derniers versets du passage tel que je l’ai allongé donnent une indication sur la stratégie de Jésus. Il y affirme qu’au jugement dernier les villes qui n’auront pas bien accueilli ses envoyés seront traitées plus durement que Sodome et Gomorrhe. Cela sous-entend que dans un deuxième temps, la mission s’étendra à Sodome et Gomorrhe, aux païens, aux Samaritains et que ces derniers seront plus réceptifs. Dans l’évangile de Matthieu cette progression par étapes est évidente. Ayant tout essayé pour se faire entendre des siens, sans succès, Jésus finit par monter sur la croix : il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis! Mais la réciprocité dans l’amour ne se prescrit pas. C’est pourquoi, avant de retourner chez son Père le ressuscité élargit considérablement le territoire de la mission comme l’indique la célèbre finale de Matthieu que les exégètes anglophones ont appelé TheGreat Commission : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. Allez donc : de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils, et du Saint Esprit, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai prescrit. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps » (Matthieu, 28, 18-20). 

Melchior Mbonimpa

 

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