L'évangile de samedi (Mt 6, 24-34)

Deux divinités se disputent le coeur de l'homme. Pourquoi s'opposent-elles entre elles? Ne serait-il pas possible de les concilier, d'établir des ponts entre chacune d'elles et de les unir? De tirer profit des deux côtés? Pourquoi cet exclusivisme, pourquoi une telle intransigeance?

Dieu et Mammon?

Ils sont nombreux, à toutes les époques, qui ont voulu, consciemment ou non, associer ces deux divinités et être leurs serviteurs, pour retirer des dividendes des deux côtés. L'argent semble donner le plaisir et la sécurité, tout en offrant les moyens de se procurer tous les biens souhaitables. Par ailleurs, on aime se ménager la protection de cet Être suprême, Souverain de l'univers, même si le culte qu'on lui rend est formaliste, souvent sans âme.

Avec cette double allégeance, on ne se rend pas compte qu'on se divise. On devient ce qu'on aime, ce en quoi on cherche sa vie, son bonheur et sa sécurité. Si on aime deux divinités, une moitié de soi-même adhère à l'une, et l'autre moitié à la seconde. Cette division équivaut à un cancer moral, cette maladie qui mine et qui détruit. Une telle division empêche de réaliser l'unité en nous-mêmes, qui est la condition de notre épanouissement pour vivre pleinement et être heureux. Le bonheur ne fleurit que dans une personne dont tous les désirs et tous les efforts tendent vers un but unique.

Le mot qu'emploie Jésus exprime clairement cette unité de l'être humain et la nécessité d'un choix exclusif. Le terme hébreu, èbed, ou son équivalent grec, doulos, désigne non pas simplement un serviteur, mais un esclave. Dans le monde social de l'époque, la condition de l'esclave réduit un humain à ne plus être une personne, mais un objet, que son maître possède. En conséquence, son propriétaire en fait ce qu'il veut. L'esclave ne dispose pas de son existence, ni même d'aucun moment de repos ou loisir. L'esclave n'a pas choisi une telle condition, il la subit. C'est la dégradation à laquelle réduit la servitude de l'argent

Comment l'argent peut-il devenir un mammon, un dieu tyrannique qui possède son esclave? L'argent et les biens qu'il procure seraient-il mauvais? Pourtant Dieu a béni son peuple en lui accordant un pays et les richesses qu'il contient. Ces richesses sont le signe de la bénédiction de Dieu. Cependant, lorsqu'il donne à Israël la Terre qu'il lui a promise, il le prévient avec insistance: Prends bien garde d'oublier le Seigneur ton Dieu, en négligeant d'obéir à ses commandements, à ses règles et à ses lois que je te communique aujourd'hui. (Deut 8,11) L'argent est un bien donné par Dieu, mais que l'égoïsme de l'homme peut facilement utiliser pour se construire une situation confortable et se donner l'impression de la sécurité. Aussi saint Paul peut affirmer: "L'amour de l'argent est la racine de tous les maux" (1 Tim 6,10).

Ayant la fausse impression d'avoir tout ce qui lui faut pour vivre et être heureux, le riche n'a plus besoin de Dieu. Sans nier son existence, il l'oublie. Il vit comme si Dieu n'existait pas, comme le riche de la parabole qui pense avoir assuré son avenir (Luc 12,16-21), ou celui qui se noie dans les plaisirs du moment présent (Luc 16,19-31). Dans nos sociétés d'abondance, combien de nos voisins vivent dans cette insouciance et dans cette illusion?

Pourquoi tant d'inquiétudes?         

L'argent ne suscite pas seulement un nuage d'illusions , mais il devient un tyran dont on devient prisonnier. Tout en nous rendant dépendant,  il multiplie pour nous les soucis et même les angoisses. Le financier scrute à tout moment les cotes de la bourse, espérant une hausse et craignant le désastre d'une dégringolade. Le prix de l'essence grimpe et s'envole à des sommets qui menacent l'ensemble de l'économie et notre niveau de vie personnelle. Oui! vraiment les motifs d'inquiétudes sont innombrables,...quand on prétend assurer par soi-même sa sécurité. On s'est illusionné en se fiant à sa fragilité.

Pour n'importe quelle situation, Jésus nous dit d'unir notre volonté à celle de Dieu pour trouver la vraie liberté. En épousant la volonté de Dieu, on participe à sa souveraine liberté pour dominer tout ce qui nous menace. C'est ainsi que le grand prêtre d'Israël répondait au général rempli de peur pour l'avenir: "Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte" (Racine).

Dieu nous a créés par amour, gratuitement, chacun et chacune d'entre nous. Il aurait créé des milliards d'autres êtres humains à notre place. Mais il nous a choisis personnellement. Comment ne nous donnerait-il pas ce qu'il nous faut pour entretenir et développer cette existence qu'il nous a accordée. Lorsqu'on s'inquiète de l'avenir, c'est que nous essayons de mettre notre confiance en nous-mêmes, plutôt que dans la Providence.

En servant Dieu librement, par amour et dans la confiance, nous parvenons à nous libérer de la tyrannie de l'argent. La dernière scène du film "L'avare", qui reprend la célèbre comédie de Molière, illustre cet esclavage de l'argent. L'avare avance péniblement dans le désert en traînant son sac d'or auquel il s'est attaché. L'expérience nous montre combien Jésus a raison: il faut choisir entre deux maîtres. L'argent nous fascine et nous réduit à la misère de l'esclavage. Dieu nous offre de nous libérer de tout souci, en nous associant à sa souveraine liberté.

Jean-Louis D’Aragon SJ

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