L'évangile de samedi (Lc 18, 1-8) - Ste Marguerite d'Écosse, Ste Gertrude, vierges

Les tentations de délaisser la prière sont multiples. La prière personnelle peut devenir monotone. Même la prière liturgique, en union avec une communauté chrétienne, nous laisse, par moment, sans goût. Mais c’est l’apparent silence de Dieu qui peut être la plus grande tentation d’abandonner la prière. À quoi bon prier, si Dieu n’écoute pas et surtout s’il n’exauce pas nos demandes?

Le désespoir assaillait les premiers chrétiens, qui subissaient la persécution des païens à cause de leur foi. Ils imploraient l’intervention de leur Seigneur, mais apparemment sans résultat. Le silence prolongé de Dieu pouvait les décourager. Dans l’introduction à l’évangile d’aujourd’hui, Jésus exhorte ses disciples à prier sans se décourager, à prier sans cesse. Il ne veut pas dire que notre prière explicite et consciente doit être continuelle, ce qui serait impossible. Mais, en toute circonstance, bonne ou pénible, en période aride ou consolante, notre prière devrait s’élever vers Dieu.

Un juge inique

Pour encourager ses disciples à prier sans cesse, Jésus leur propose un cas désespéré. Le juge, qui a le pouvoir d’exaucer la veuve, est un fonctionnaire corrompu et sans aucun scrupule. Dans ce monde ancien, il n'est redevable à personne et ses décisions sont sans appel. La loi de Dieu ne le trouble guère et sa réputation de vénalité le laisse indifférent. L’adversaire de la veuve retient probablement une somme d’argent qui appartient à cette femme. Il est vraisemblablement un citoyen influent, qui paie le juge, comme il arrivait souvent, pour obtenir une décision qui lui convienne. Sous une couverture légale, il vole cette veuve de l’argent qui lui appartient et dont elle a besoin pour vivre.

La veuve

Le second personnage de la parabole est complètement démuni face au juge, qui a tout pouvoir sur cette cause importante pour la veuve. En effet, cette veuve ne peut recourir à un autre tribunal; le juge est le maître absolu dans cette localité et il n'a pas à rendre compte de ses décisions. Seule, sa conscience devrait lui rappeler les exigences que le Seigneur avaient édictées dans l'Écriture: “L’orphelin, l’immigré et la veuve” étaient les trois catégories de pauvres, que la Bible mentionne régulièrement, pour insister sur le devoir de bienveillance à leur égard.

La situation de cette femme est sans espoir. Elle n’a pas de protecteur, elle n’a pas les moyens d’acheter un verdict favorable à sa cause et elle ne peut recourir à une instance judiciaire supérieure. Le juge inique a un pouvoir absolu et final sur elle. Quel recours reste-t-il à cette veuve? Un seul, son opiniâtreté à venir réclamer justice. Même si le juge refuse toujours, elle revient avec ténacité, sans se décourager, pour exiger que justice lui soit rendue. Ennuyé, épuisé, ce juge finit par céder pour avoir la paix.

Portée de la parabole

Au moyen de cette parabole, Jésus veut nous enseigner avant tout la persévérance dans la prière. La parabole décrit le combat entre deux volontés, celle du juge et celle de la veuve, pour enseigner que la persévérance l'emporte finalement, même sur la malice la plus endurcie.

Imitant la veuve, les élus de Dieu “crient vers lui jour et nuit.” Comment peuvent-ils implorer “jour et nuit?” Parce que c’est l’Esprit, toujours présent, qui prie en eux et pour eux. (Rom 8,26s) Dieu les exauce toujours, non pas “sans tarder”, mais “soudainement, sans signe préparatoire, à l’improviste.”

Pourquoi les silences de Dieu, qui semblent correspondre aux refus du juge? Il nous est impossible de comprendre clairement le mystère du plan de Dieu pour nous. Nous ne pouvons qu'entrevoir des motifs possibles.

Avec le temps, nous discernons mieux notre situation et nous sommes plus lucides pour préciser nos demandes. Elles sont souvent mesquines, réduites à des intérêts immédiats. Dans son amour infini, le Seigneur veut pour nous des bienfaits bien supérieurs aux besoins immédiats de nos désirs limités par notre myopie.

De plus, avec le temps, nous approfondissons nos demandes, nous creusons notre désir, pour mieux apprécier les dons que Dieu nous accorde et pour rendre plus vibrante notre action de grâce après les avoir reçus.

Enfin nos demandes persévérantes nous introduisent dans l’intimité de Dieu. Le Bienfaiteur devient alors plus important que le bienfait. La prière continuelle nous vide de nous-mêmes, pour laisser toute la place au Seigneur.

Une conclusion déconcertante!

Lorsqu’il viendra juger, le Fils de l’homme trouvera-t-il des croyants sur la terre? Quel est le lien entre cette déclaration pessimiste et ce qui précède? La parabole a pour but d’encourager les premiers chrétiens, qui subissent la persécution, à persévérer dans leur demande de secours, en dépit du silence prolongé de Dieu. Ceux qui ne persévèrent pas ont perdu peu à peu leur confiance et leur foi dans la Providence. La prière est la foi en acte, la foi vivante qui communique avec Dieu. Quand on ne prie plus, la foi a disparu.

La déclaration finale de Jésus vise donc les chrétiens découragés, qui ont cessé d’implorer leur Seigneur de venir à leur secours. Leur foi est tiède, sur le point de disparaître. D'où la question angoissante: quand le Fils de l'homme viendra juger les chrétiens, trouvera-t-il en eux le canal vital les reliant à la Source de l'amour et de la vie, leur prière, expression vivante de leur foi?

Jean-Louis D’Aragon SJ 

 

 

 

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