L'évangile de samedi (Mc 8, 1-10)

Ce récit peut sembler une répétition du miracle de la multiplication des pains décrite en 6, 35-44. Une série de différences entre ces deux passages montrent toutefois que ce nouveau récit de la multiplication des pains n'est pas un simple doublet, mais que l'évangéliste a voulu donner à ce miracle une nouvelle interprétation et une dimension particulière.

Relevons ces différences apparemment minimes. La foule que Jésus nourrit compte 4,000 personnes, au lieu de 5,000 dans le récit précédent. Cette foule se trouve avec Jésus depuis trois jours. Les disciples savent le nombre de pains dont ils disposent. Jésus rend grâce à Dieu pour les pains et une seconde fois pour les poissons. Les disciples ramassent les restes dans sept corbeilles, au lieu de douze. Il est évident que ces différences ont une valeur symbolique dont il faut chercher le sens.

Le contexte nous permet de découvrir la signification que Marc a voulu donner à ce nouveau récit de la multiplication des pains. Il décrit deux miracles que Jésus accomplit dans des territoires païens, juste avant notre récit. Il guérit à distance la fille d'une syro-phénicienne, qui était possédée d'esprit mauvais (7, 24-30). Toujours en terrain païen, mais à l'est du lac de Galilée, dans la Décapole,  il guérit un homme sourd et muet (7, 31-37). À la suite de ces deux signes en faveur de païens, Jésus nourrit une foule avec le pain qu'on donne aux enfants, selon la supplication de la femme cananéenne (7, 28).

Dans les deux récits, la foule que Jésus nourrit se trouve dans le désert de notre monde et le langage du Christ rappelle celui du repas eucharistique. À la place des cinq pains et des deux poissons, les disciples ont sept pains et ils recueillent à la fin sept corbeilles de restes. Cette répétition du chiffre sept suggère la totalité – tel est le sens général du chiffre sept – des dons eucharistiques offerts aux païens, à égalité avec ceux offerts aux Juifs en 6, 35-44. Dans le Royaume qu'instaure le Christ, aucun privilège n'existe, aucune ségrégation, tous sont invités et sont égaux. Jésus offre le salut et la vie à tous, sans distinction de race ou de rang social, car l'amour de Dieu s'étend à toute personne qu'il a créée.

Jésus manifeste cet amour divin par sa compassion pour cette foule païenne qui n'a rien mangé depuis trois jours. Il ne veut pas les renvoyer à jeun dans leur foyer, car ces gens pourraient défaillir en chemin. Il ne se contente pas de leur enseigner la vérité, mais il révèle l'amour de Dieu en offrant à cette humanité perdue dans le désert la nourriture qui procure la vie. Cette compassion de Jésus se prolonge comme tout naturellement dans les siens qui ont le devoir de venir au secours des pauvres et des déshérités avec qui le Seigneur s'identifie, "C'est à moi que vous l'avez fait" (Mt 25, 40).

La situation de cette foule de 4,000 païens qui n'ont rien mangé depuis trois jours pose un immense défi à Jésus. Il peut bien avouer qu'il "a pitié de ces gens", mais comment montrer sa compassion? Ce défi, il le partage avec ses disciples, qui en mesure toute l'ampleur: "Dans cet endroit désert, où pourrait-on trouver de quoi les faire manger à leur faim?" Sans être interpellés par des défis de cette ampleur, nous faisons face parfois à des demandes ou à des besoins qui semblent nous dépasser ou peut-être nous déranger. Nous sommes facilement tentés de démissionner ou de nous défiler, de nous dire que la situation nous dépasse et que nous n'y pouvons rien. Si Mère Térésa avait abdiqué devant la misère immense de Calcutta, sa communauté pour les miséreux de l'Inde et du monde n'aurait pas vu le jour.

Jean-Louis D'Aragon SJ

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