L'évangile de jeudi - (Lc 11, 5-13)

Quand on est satisfait de soi-même et qu’on ne connaît aucune épreuve, on ne demande rien à Dieu. Le riche de la parabole, qui s’habille de vêtements somptueux et se repaît de festins continuels (Lc 16,19), ne demande rien à Dieu. Il n’a pas besoin de Dieu, il cultive inconsciemment l’illusion de sa fausse richesse et... la pauvreté de sa solitude.

Il faut avoir un cœur de pauvre pour prier Dieu de nous accorder une faveur. « Malheur à celui qui n’a plus le goût du pain. » (P. Claudel) Combien de gens ont retrouvé la foi à l’occasion d’une expérience de pauvreté, une épreuve, comme un accident ou une maladie ! N’est-ce pas au cours d’une maladie que François d’Assise ou Ignace de Loyola ont délaissé leur vie frivole pour épouser la pauvreté et la sainteté.

La prière de demande serait-elle égoïste, puisqu’elle nous replie sur nous-mêmes et sur nos misères. Des chrétiens d’une certaine élite spirituelle déprécient la prière de demande et voudraient que l’action de grâce et l’hymne de louange soient les seules formes de la vraie prière. Il est vrai que remercier Dieu pour tout ce qu’il nous accorde nous permet de mieux apprécier ce qu’il nous donne et de découvrir les aspects positifs de notre existence. Quant à l’hymne, qui loue Dieu en lui-même et dans ses manifestations, elle est le sommet de la prière, car elle détourne notre regard de nous-mêmes pour le fixer sur Dieu.

Mais nous sommes trop pauvres pour exclure toute demande de nos prières. Jésus nous enseigne dans l’évangile d’aujourd’hui que nous devons demander avec insistance le secours du Seigneur. À la suite de la parabole de l’ami importun, Jésus nous engage à mettre en pratique la leçon qui en découle : « Eh bien, moi, je vous dis. »  Puis il nous exhorte par trois impératifs à exprimer des demandes dans notre prière : « Demandez,..cherchez,…frappez ». Il reprend ensuite ces trois exemples pour affirmer que nous serons exaucés : « …vous obtiendrez,…vous trouverez,…la porte vous sera ouverte. »

Cet enseignement de Jésus ne se limite pas au présent passage de l’Évangile. Il le répète à plusieurs moments, en ajoutant que Dieu répond toujours à nos prières. Mais il ajoute une première condition à cette efficacité , la foi : « Tout ce que vous demanderez dans la prière avec foi, vous le recevrez. » (Mt 21,22) Il énonce enfin une seconde condition, fondamentale, dans une déclaration solennelle, au dernier repas avec ses disciples : « En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous demandez quelque chose à mon Père en mon nom, il vous le donnera. » Il nous reproche même de n’avoir rien demandé : « Jusqu’ici vous n'avez rien demandé en mon nom : demandez et vous recevrez, si bien que votre joie sera parfaite. » (Jn 16,23s) La condition, « en mon nom », signifie que l’union au Christ, l’unique chemin vers le Père, est essentielle pour que notre prière soit exaucée.

Pour nous encourager à persévérer dans nos demandes, Jésus nous propose aujourd’hui une parabole inspirée de la vie courante en Israël. Quand le Christ introduit une déclaration par l’expression « Supposons que l’un d’entre vous… », il évoque une expérience que chacun de ses auditeurs a probablement vécue. Non seulement Jésus attire l’attention sur un incident familier, mais il nous invite à réfléchir sur certains détails de notre vie de tous les jours  et sur leur signification.

Le devoir de l’hospitalité est sacré dans le pays de Jésus. Non seulement un individu a le devoir d’accueillir un voyageur, mais ce devoir s’étend à tout le village. C’est la gravité de cette obligation qui pousse le personnage qui accueille un voyageur inattendu à réveiller son voisin en pleine nuit pour lui demander du pain. Demande ennuyeuse, puisque toute la famille de ce voisin dort ensemble dans l’unique pièce de la maison. Cette visite importune réveille tous les membres du groupe et les indispose. Et pourtant le voisin ne résistera pas à la demande insistante de l’importun.

Le silence de Dieu !

Il est certes consolant d’entendre cet enseignement de Jésus, mais la réalité semble le contredire. Nous avons souvent l’impression que Dieu est sourd à nos demandes et qu’il leur oppose un lourd silence. « Dieu entend-il nos prières ? Répond-il à nos demandes ? » Combien de chrétiens posent ces questions devant le silence apparent de Dieu. Serait-il transcendant, éloigné de notre monde, au point de ne pas prêter attention à nos prières souvent distraites, portant sur des insignifiances? Jésus nous a pourtant révélé que Dieu était notre Père. Comment concilier ce silence avec son amour ?

Pendant ce silence de Dieu, nous avons le temps de réfléchir à nos demandes et de nous rendre compte si elles sont sérieuses et pour notre plus grand bien. Une réponse immédiate de Dieu correspondrait à l’attitude de parents riches, qui répondent à tous les caprices de leurs enfants. Ils pensent manifester ainsi leur amour, alors qu’ils développent de la sorte leur égoïsme et préparent mal leur avenir. À une fête de Noël, chez des parents, j’ai vu un enfant de trois ans qui déchirait rapidement cadeau sur cadeau soigneusement emballés pour lui, puis exiger indéfiniment « un autre cadeau », sans même apprécier ceux qu’il avait reçus et, encore moins, exprimer un remerciement. Dieu nous aimerait bien mal s’il condescendait à combler nos moindres désirs, pour ne pas dire nos caprices. Le temps mûrit et creuse en nous le désir et l’espérance d’être exaucé.

Dieu répond toujours à nos demandes, mais pas nécessairement comme nous le voulions. « Dieu est plus grand que notre cœur . » (1 Jn 3,20) Quand nous récitons la prière de Jésus, soyons assurés que notre Père veut notre bonheur beaucoup mieux que nous. Nous avons peur de dire : « Que ta volonté soit faite. ». Nous craignons de nous fier à son projet d’amour pour nous. Nous ne croyons pas sincèrement qu’il répondra au-delà de notre désir. Dans la parabole d’aujourd’hui, notons que le voisin importuné en pleine nuit donnera à son ami non seulement les trois pains que celui-ci lui demandait, mais « …tout ce qu’il lui faut. »

Jésus, en conclusion, compare « le Père céleste » à un père de la terre, qui donne à son fils un poisson ou un œuf, selon sa demande. Dans sa réponse à celui qui le prie, le Seigneur n’accorde pas seulement pas les dons dérisoires que nous lui demandons, mais bien au-delà de tout : « l’Esprit Saint ». En nous donnant l’Esprit, il se donne lui-même. Peut-il nous donner plus ?

Jean-Louis D’Aragon SJ

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