L'évangile de jeudi (Mt 6, 7-15)

Découvrir Dieu comme Père

Nous sommes tellement habitués de dire notre Père que nous ne sommes pas toujours présents à ce que nous affirmons. Tellement habitués que nous ne saisissons plus notre audace ou notre chance inouïe. Il suffit pourtant de nous arrêter quel­que peu, de saisir notre situation et celle de Dieu, pour nous étonner de ce que nous affirmons si facilement. Comment pouvons-nous en effet pré­tendre que le Créateur des Cieux, de l’immense cosmos insaisissable, soit notre père?

Lorsque nous réfléchissons au-delà de notre manière coutumière de nous adresser à Dieu comme à notre Père, nous voilà plongés dans le plus grand des étonnements. Nous découvrons que notre audace repose sur l’histoire de Dieu qui se dit à nous en raison de Jésus. Aucun humain n’oserait s’adres­ser à Dieu ainsi si Jésus n’était pas venu parmi nous. Aucun humain ne pourrait vivre avec Dieu une relation toute filiale si Jésus lui-même ne nous avait ouvert cette voie bien inatten­due, mais qui comble nos coeurs et fonde notre espérance la plus inespé­rée. Le Dieu de notre foi est révélé en Jésus Christ?

Le Fils qui révèle le Père

L’émerveillement est que par pure bonté, Dieu crée des êtres capables de penser et d’aimer, des êtres porteurs de liberté et d’aspira­tions. Il va jusqu’à établir avec eux une Alliance et dans sa tendresse et sa compassion il se soucie d’eux. À la plénitude des temps, c’est son Fils lui­-même qu’il leur envoie. Quel don! N’est-ce pas Dieu qui se donne lui­-même à ceux qu’il a créés? Ce don nous manifeste déjà un Dieu d’Amour, qui se fait présence directe et immédiate aux humains, en prenant leur propre condition.

L’Emmanuel, Dieu parmi nous, tel est ce Fils, rien de moins. Il nous révèle Dieu en étant le Fils qui est toute relation à son Père et toute image de lui. Il nous parle de lui et de son royaume pour l’humanité.

Nul ne connaît qui est le Père si ce n’est le Fils et celui à qui le Père donne de le connaître(Luc 10.22).

Jésus nous révèle ce Père tout au long de son enseignement. Dieu a tant aimé le monde qu’il nous a en­voyé son Fils unique (Jean 3.16). C’est le Père prodigue d’amour (Luc 15.11-32), se réjouissant du pécheur qui se con­vertit (Luc 15.7-10), ayant compas­sion pour le pauvre et le petit comme aussi pour le miséreux. En Jésus nous sommes devenus, nous qui avons cru en lui, des enfants de Dieu (Jean 1.12; 1 Jean 3.1-2). Jésus déclare: Vous donc, priez ainsi: Notre Père... (Matt 6.9). À Marie de Magdala il enjoint: va trouver mes frères et dis-leur que je monte vers mon Père qui est votre Père, mon Dieu qui est votre Dieu (Jean 20.17).

Que ton nom soit sanctifié !

La sainteté désigne d’abord le fait d’être séparé. Dieu est saint, parce qu’une distance infinie le sé­pare de tout ce qui existe. La sancti­fication du nom, qui représente la personne de Dieu, est un thème fami­lier à l’Ancien Testament

Que ton règne vienne !

Cette deuxième demande reprend avec le thème du règne le même objet que la précédente et selon la même perspective. La représentation d’un dieu, vénéré comme leur roi, se retrouve chez tous les peuples orientaux. Israël a tou­jours exalté la royauté de Yahvé, dont le roi terrestre est seulement le re­présentant. Lorsque cette image visi­ble de Dieu disparaît après l’exil à Babylone, Israël développe sa conviction que son seul roi est son Seigneur. Le peuple reporte toute son espérance sur Dieu, le sup­pliant d’établir rapidement son règne.

Que ta volonté soit faite !

Nous sommes nombreux à trouver que cette demande du Notre Père est la plus difficile à prononcer et à accep­ter. La crainte nous envahit, nous avons peur que Dieu exige le sacrifice de ce qui nous est le plus cher. Souvent nous savons déjà ce qu’il demandera. Pourquoi avoir peur de la volonté de Dieu? Parce que nous n’avons pas confiance qu’il veut notre bonheur mieux que nous-mêmes.

Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour…

La supplique en titre té­moigne de l’importance du pain quotidien. Importance non seulement de cet aliment propre à assouvir la faim de nos estomacs, importance non seule­ment du symbole des biens temporels indispensables ou utiles à notre bien­-être ici-bas, mais surtout importance du symbole de la Nourriture divine.

Plus que du pain

Oui, le pain demandé dans le Pater c’est bien davantage que du pain, c’est le...

symbole de l’aliment de base indispensable et préalable à ce qui le garnira, l’accompagnera, c’est aussi tout ce qui permettra au corps de se fortifier et de se développer harmo­nieusement et en santé: Mettre du beurre sur son pain.

symbole des biens communs, universellement répandus sous une multitude de formes, des biens abondants qui devraient être peu coûteux et accessibles à tous et partout dans le monde, sans égard à la fortune: Pour une bouchée de pain.

symbole des travaux plus éreintants que gratifiants, des tâches pénibles requises pour gagner dé­cemment sa vie et celle des siens: Gagner son pain à la sueur de son front.

symbole de la patience et de l’humilité nécessaire pour accom­plir les tâches les plus modestes et les moins rémunératrices, la patience en attendant d’accéder aux échelons de la réussite et à une certaine prospé­rité: Manger d’abord son pain noir.

symbole des activités parfois accaparantes de la vie, des services bénévoles qui nous sont demandés et qu’un cœur généreux nous invite à accomplir sans compter au profit de nos semblables: Avoir du pain sur la planche.

symbole des précieuses riches­ses, des innombrables biens mis par la Providence à notre portée et que nous sommes invités à utiliser avec reconnaissance et modération, et à partager en toute justice: Bon comme du bon pain.

symbole du détachement, de la frugalité, de l’aptitude à se contenter du nécessaire pour mieux partager avec les moins bien nantis, pour se consacrer avec une plus grande ap­plication à l’essentiel: Manger son pain sec.

Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons

Chaque jour, des milliers de fidèles font la de­mande de pardon de la prière du Notre Père: Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. Mais savent-ils bien ce qu’elle signifie? Une petite enquête m’a révélé que plusieurs priants du Notre Père font une mauvaise interpréta­tion de la sollicitation de pardon.

La gratuité du pardon de Dieu

Peut-être que la grande difficulté à pardonner vient de notre manque de foi dans la gratuité de l’amour divin. Nos expériences humaines d’amour nous ont appris que, souvent, nous devons payer pour l’amour reçu de nos parents, de nos éducateurs ou de nos amis. Aussi, nous avons déve­loppé l’attitude de vouloir gagner nos pardons par des prières, des sacrifices, des renoncements, des humiliations, etc. Pourtant la moti­vation fondamentale de pardonner vient du fait que nous puissions nous laisser aimer malgré la conscience de toutes nos fautes, nos laideurs, nos limites humaines. Croire à l’amour inconditionnel de Dieu qui nous a pardonné sur la croix: Pardonnez-­leur car ils ne savent pas ce qu’ils font, c’est se rendre capable d’une pareille générosité envers ceux qui nous ont offensés.

Ne nous soumets pas à la tentation

Prise à contresens, cette demande peut choquer. Certains pourraient en effet y voir l'image d'un Dieu qui nous teste en plaçant des tentations sur notre chemin. Des tentations qui seraient des sortes d'épreuves pour mesurer notre obéissance et vérifier si nous sommes assez fidèles pour résister. Une telle interprétation reflète une méconnaissance du sens biblique de la tentation.

L'étude des textes sacrés permet de faire ressortir certains aspects fondamentaux de la tentation:

• elle est permise par Dieu comme une lutte contre le mal, mais elle (la tentation) ne vient jamais de Dieu;

• elle est l'occasion de faire un choix libre;

* le salut de l'homme dépend de sa libre réponse devant la tentation.

Jean-Louis D’Aragon SJ

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