L'évangile de lundi (Mc 6, 53-56)

Dans ce passage, on nous apprend que Jésus débarque à Gennésareth où sa renommée de guérisseur l’a précédé. La nouvelle de son arrivée se répand comme une traînée de poudre. De toute la région, on lui amène des malades, et il opère des guérisons en masse. Il suffisait aux malades de toucher  la frange de son vêtement pour retrouver la santé.

Je me creusais la tête pour savoir ce que j’allais inventer en guise de commentaire quand j’ai remarqué, grâce à une note infrapaginale (TOB), qu’en  araméen, langue maternelle de Jésus, le même mot signifie « guérir » et « sauver ». Tiens! C’est la même chose dans ma langue maternelle qui n’a aucune parenté avec l’araméen : nous employons le même verbe (gukiza) pour guérir et sauver. Il se pourrait d’ailleurs que cette association entre santé et salut ne soit pas une caractéristique des seules langues « primitives ». Je soupçonne qu’un bon spécialiste de la philologie romane ou indo-européenne n’aurait pas de difficultés à  établir qu’en amont des mots français, « salut », « salutation », « santé », « sauver », il y a une même racine.

Mais l’étymologie n’est pas la seule ruse pour dévoiler la signification des mots. Le simple bon sens permet de constater que les mots guérir et sauver se réfèrent à une consolidation de la vie : restaurer la vie ici-bas dans le cas de « guérir»; soustraire la vie à un péril qui plane sur elle ou faire accéder à la vie qui ne finit pas dans le cas de « sauver ». La préoccupation fondamentale des humains de tous les temps et de tous les lieux est de faire en sorte que la vie soit toujours reconquise sur la mort. Et il ne s’agit pas d’abord de la vie dans un sens abstrait, ou « spirituel », mais dans le sens premier, biologique, existentiel.

Même dans le monde chrétien où une certaine ligne de pensée a longtemps présenté la terre comme « une vallée de larmes », projetant ainsi la « vraie vie » dans l’au-delà, il y a toujours eu la tendance à associer le salut à cette vie-ci que tout le monde connaît, plutôt qu’à l’autre vie que personne ne connaît. C’est ainsi que, semble-t-il, les grands explorateurs chrétiens (Christophe Colomb et les autres) qui sont partis à la conquête du monde au début des « Temps modernes », caressaient le rêve secret de découvrir la « fontaine de jouvence » qui permettrait l’exploit de rendre la mort caduque et d’obtenir la vie éternelle sur terre.

Tout indique que malgré le « désenchantement » du monde après l’échec de toutes les grandes utopies, nous avons exactement les mêmes préoccupations que les contemporains de Jésus. La santé est notre obsession, où que nous nous trouvions. Je m’en suis rendu compte quand, dans le cadre des activités du Centre d’éthique dont je suis responsable, j’ai organisé trois concours de rédaction d’études de cas en rapport avec des situations qui provoquent des dilemmes éthiques dans notre monde contemporain. Une énorme proportion des contributions, venues du monde entier (trois quarts des textes), porte sur des questions relatives à la santé.

La mission secrète que nous assignons à notre médecin est de nous maintenir en vie, indéfiniment. Bien entendu nous ne formulons pas cet espoir insensé, mais notre vœu le plus profond est celui-là. Et si nous sommes sincères, nous ne devrions pas le nier au jugement dernier. Car, en fait, nous n’y pouvons rien! La vie sous  toutes ses formes (végétale, animale, humaine) a une seule finalité : se perpétuer, que ce soit par la reproduction ou par la résistance. En faisant de la guérison physique le signe le plus percutant du Royaume, Jésus avalise donc l’association entre santé, vie concrète et salut. Il contredit notre tendance à projeter le salut ailleurs, « au ciel », dans l’au-delà. C’est ce qu’a saisi Teilhard de Chardin dans son matérialisme mystique qui a produit la notion absolument géniale du « Christ cosmique ».

Melchior Mbonimpa

Tournée virtuelle