L'évangile de lundi (Mt 5, 38-42)

L’évangile d’aujourd’hui m’amuse parce qu’il me rappelle une histoire vraie et très cocasse. Mon père était un croyant qui ne plaisantait pas avec l’évangile. Un jour, pour je ne sais quelle raison, un jeune soûlard lui administra une gifle magistrale. Se souvenant de la phrase de Jésus, « si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui encore l’autre », il décida que l’occasion était bonne pour appliquer à la lettre la recommandation du Seigneur. Il tendit donc l’autre joue, et le jeune fou ne se priva pas de cette aubaine : il lui envoya une gifle encore plus retentissante que la première, et mon père en fut assommé. Il s’en remit bien rapidement, et rentra en titubant à la maison où ma mère qui avait déjà appris l’histoire l’attendait de pied ferme. Elle exigea qu’il porte plainte sur le champ pour effacer l’affront. Le juge  coutumier appelé à régler le litige imposa une sévère amende au jeune délinquant, mais il fit cette mise au point qui provoqua l’hilarité générale : « La punition ne s’applique qu’à la première gifle. Quant à la seconde, le plaignant l’a bien cherchée. »
 
C’est avec une profonde gratitude que je pense à mon père qui m’a transmis la conviction que la foi est comme un rocher qui tient. Parfois, je l’envie car sa « foi de charbonnier » était bien moins fragile que la mienne. Mais dans cette histoire dont tous les protagonistes étaient « catholiques » et illettrés je crois que ma mère et le juge coutumier ont marqué un point. Leur attitude me rappelle les arguments d’Érasme contre Luther qui, dans sa féroce récusation du « magistère » papal, prétendait que les Écritures étaient si claires qu’elles n’avaient besoin d’aucune interprétation. Des siècles plus tard, ce sont les protestants qui confirmèrent la position d’Érasme en devenant les premiers et les meilleurs « exégètes » contemporains : l’évangile ne peut pas se passer de l’interprétation!
 
Ce serait absurde de prendre à la lettre les mots de Jésus dans cet évangile car il s’agirait de ratifier l’injustice triomphante. Je me suis contenté de sourire quand, un samedi matin, un témoin de Jéhovah, armé d’une foule de citations, est venu me dire que dans les mêmes circonstances je devrais réagir comme mon père à propos de la gifle. C’est seulement après le départ de ce courageux missionnaire que j’ai trouvé la parade qu’il aurait fallu lui opposer : dans le récit johannique de la passion, un garde gifle Jésus en prétendant qu’il a mal parlé au Grand Prêtre. Et… Jésus proteste : « Si j’ai mal parlé, montre en quoi, mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu?» (Jean 18, 22-23).
 
L’évangile ne nous encourage pas à être complaisants à l’égard de la violence gratuite. Il nous interdit d’être à l’origine de cette violence. « Aimez vos ennemis » ne signifie pas que nous pouvons annuler l’hostilité qu’on nous voue malgré nous : si quelqu’un me déclare ennemi, je le deviens! Ce qui est en cause n’est pas ce que les autres peuvent décider, mais plutôt ce qui est en notre pouvoir. Aimer celui qui me définit comme son ennemi, c’est refuser son jeu en m’efforçant de le considérer d’abord et avant tout comme un humain et en restant disposé à lui accorder mon pardon s’il se repent et cherche la réconciliation. Finalement, ce que ce passage comporte de décisif ne se trouve pas dans les attitudes intenables suggérées par Jésus (si on les prend à la lettre) mais dans la formule qui les introduit : On vous a dit…, moi je vous dis… Cette formule annonce la fin d’une époque et le commencement d’une autre. La radicalité des conseils qui la suivent  souligne en fait la rupture entre l’ancienne alliance et la nouvelle qui est fondée exclusivement sur l’amour : c’est comme si on changeait de planète. Ce qui est promis n’est donc rien de moins que « des cieux nouveaux et une terre nouvelle ».
 
Melchior Mbonimpa
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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