L'évangile du lundi - (Mt 7, 1-5) - St Paulin ; St Jean Fisher ; St Thomas More

Des deux lectures choisies pour aujourd’hui, c’est la première qui m’inspire davantage. Nous en dirons un mot dans la dernière partie de ce commentaire, mais accordons la priorité à ce bref évangile qui nous enjoint de ne pas juger, et de ne pas nous acharner à retirer la paille dans l’œil d’autrui pendant qu’une poutre obstrue notre propre œil. Ne pas juger ne signifie pas, bien sûr, n’avoir aucun jugement. L’injonction de Jésus interdit plutôt de condamner de façon absolue. Et cela se comprend parce qu’aucun d’entre nous ne dispose d’une clairvoyance illimitée qui permettrait de saisir, sans aucun risque de se tromper, toutes les motivations de l’action d’autrui. Alors que nous ne parvenons même pas à nous élucider nous-mêmes, comment aurions-nous la prétention de percer à jour la totalité des méandres de l’âme d’autrui? Porter un jugement absolu sur quelqu’un relève donc de l’imposture parce que notre finitude nous dérobe une partie du jeu qui se trame dans l’action d’autrui comme dans la nôtre. Condamner sans appel est une usurpation d’un droit qui n’appartient qu’à Dieu, car lui seul peut tout comprendre. C’est sans doute ce que voulait dire un professeur de philosophie dont j’ai aimé les cours, il y a trente ans, mais dont je n’ai retenu qu’une seule phrase : «Dieu ne commande pas parce qu’il est Tout puissant, mais parce qu’il est suprêmement intelligent.» Voilà pourquoi il est si lent à la colère et si riche en miséricorde.

Et dans l’image de la paille et de la poutre, Jésus attaque notre redoutable propension à nous aveugler sur nous-mêmes. On se console en se comparant aux autres. C’est une stratégie de survie, car une totale lucidité sur nous-mêmes nous rendrait probablement fous. Ce mécanisme d’auto-défense n’est pourtant sain et humain que lorsque nous en devenons conscients et parvenons à le relativiser et à le contrôler, justement en raison du fait que nous ne sommes pas des animaux uniquement régis par des automatismes. Le psychologisme comporte le danger de tout expliquer (et de tout excuser) en réduisant nos faits et gestes à l’infrahumain, en les situant en deçà de la raison et de l’éthique. Il est évident que Jésus n’est pas de cette école : il nous impose la responsabilité de voir la poutre dans notre œil. Il s’en prend au déni, à la politique de l’autruche qui nous pousse à nier des problèmes que nous ne voulons pas assumer alors qu’ils « crèvent les yeux.»

On peut établir un lien entre la première lecture qui nous présente la fascinante figure d’Abraham, le « père des croyants », et ce que nous venons de dire de l’évangile. Le récit de la vocation d’Abraham nous met en face d’un individu qui a saisi une seule chose: Yahvé est intelligent et cela vaut la peine de croire à ses promesses. Presque quatre millénaires après cette rencontre, on peut dire que Yahvé a effectivement tenu ses promesses, au moins en partie. Il a rendu grand le nom d’Abraham. Nous, fils et filles d’Abraham, juifs, chrétiens et musulmans, constituons près de 55% de l’humanité. Nous sommes effectivement « aussi nombreux que les étoiles du ciel ». Il n’y aura probablement jamais un concurrent d’Abraham : un seul individu dont se réclameront plus de la moitié des humains. Mais sommes-nous dignes de ce père stupéfiant qui accepta un déracinement pénible en se fondant sur la seule conviction que Yahvé tiendrait parole?

N’importe quel observateur au fait de l’aventure spirituelle d’Abraham dirait que nous, ses héritiers, ne méritons pas un tel ancêtre. Ça peut paraître « sermon » ou moralisateur, mais la zizanie sanglante et parfaitement absurde qui nous jette les uns contre les autres en des guerres interminables semble prouver que nous ne faisons pas confiance à Dieu comme notre père dans la foi. Contrairement à Abraham, chacune des branches de sa grande maison veut s’emparer du droit de « juger » en se donnant absolument raison contre les autres. Chaque branche de cette immense famille est braquée, fanatiquement, contre la paille dans l’œil de l’autre malgré la poutre qui oblitère son propre œil. Et, entre nous, les combats sont d’autant plus féroces qu’ils sont aveugles. C’est donc comme si Yahvé était en retard dans la réalisation de l’une de ses promesses : « Je bénirai ceux qui te béniront. » Personne ne bénit Abraham plus que ses descendants qui, pourtant, agissent comme sous le coup d’une funeste malédiction. Mais faut-il désespérer? Ce serait oublier que pour Dieu, « mille ans sont comme un jour » et que ses chemins ne sont pas nos chemins.

Melchior M'Bonimpa

 

 

 

 

 

 

 

 

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