L'évangile du vendredi - (Lc 9, 18-22) - St Nicolas de Flüe

Après avoir accompagné leur Maître pendant un certain temps, les disciples ont pu soupçonner le mystère de sa personne. En contraste avec la foule qui est simplement enthousiaste, ils croient que Jésus parle et agit au nom de Dieu, qu'il est un envoyé du Seigneur. Pour que ses disciples parviennent à cette foi, Jésus "prie à l'écart". La prière de Jésus attire souvent l'attention de l'évangéliste Luc, qui la mentionne toujours juste avant un moment significatif dans la mission du Christ. La mention de cette prière ici montre que la profession de Pierre, au nom des autres disciples, élève ceux-ci à un niveau nettement supérieur à celui des gens ordinaires. La prière de Jésus leur procure la foi, cet accueil de la révélation de Dieu: "Ce n'est pas un être humain qui t'a révélé cette vérité", déclare Jésus à Pierre, "mais mon Père qui est dans les cieux." (Mt 16,17)

Les opinions des gens

Tout ce qui vient de Dieu déconcerte: "Mes pensées ne sont pas vos pensées, mes voies ne sont pas vos voies." (Is 55,8) Ses interventions dans l'histoire sont mystérieuses. Les contemporains de Jésus perçoivent bien en lui un certain reflet du divin, mais ils n'atteignent pas le coeur de sa personne. Sans le don de la foi, il est impossible d'atteindre l'ineffable. Leurs opinions vont dans différentes directions, mais toujours pour assimiler Jésus à un personnage célèbre du passé.

Jean Baptiste avait tellement impressionné les gens qu'il n'était pas disparu, pensaient-ils, même après la nouvelle que le roi Hérode l'avait exécuté. Élie, de son côté, n'était pas mort, car un char de feu l'avait emporté vers le ciel. Ces opinons populaires étaient évidemment erronées, car ces personnages étaient morts et n'étaient pas revenus sur terre. En un sens pourtant, les gens avaient raison, car ces envoyés de Dieu avaient suscité une vague de foi en Dieu, qui se perpétuait dans le temps. Le Seigneur s'était révélé en eux et leur influence ne s'était pas arrêtée avec leur mort.

Depuis deux mille ans, le mystère de la personne de Jésus continue d'interpeller et de déconcerter le monde. Tout en l'admirant, les gens cèdent sans cesse à la tentation de le réduire à l'image limitée de leurs rêves: il aurait été un révolutionnaire, un sage,...

La profession de Pierre

Jésus délaisse les opinions du peuple pour s'adresser à ses disciples, qu'il veut élever à un registre différent: "Et vous, qui dites-vous que je suis ?" La réponse devrait venir du groupe des disciples, mais c'est Pierre qui répond en leur nom: "Tu es le Messie de Dieu," celui qui a reçu l'onction, celui qui, en vertu de ce signe, appartient à Dieu et le représente. Après s'être soumis humblement au baptême de Jean, "L'Esprit descendit sur lui (Jésus)...et une voix se fit entendre du ciel: Tu es mon Fils bien-aimé; je mets en toi toute ma joie." (Lc 3,22) Il est Celui vers qui toute l'histoire du salut converge, Celui qui a mission de transfigurer notre humanité par une existence nouvelle. Le Messie accomplit la fonction de ceux qui, dans l'histoire ancienne, recevaient l'onction, les rois, qui avaient le devoir de rassembler le peuple dans l'unité.

Seule la lumière de Dieu nous éclaire sur la personne de Jésus. Le Christ le déclare à Pierre après sa profession de foi: "C'est mon Père  qui te l'a révélé".  Il affirme solennellement que personne ne connaît par lui-même, ni le Père, ni le Fils: "Personne ne connaît le Fils si ce n'est le Père, et personne ne connaît le Père si ce n'est le Fils et ceux à qui le Fils veut le révéler." (Mt 11,27)

Un Messie humilié et rejeté

Comment aurait-on pu imaginer l'Envoyé de Dieu condamné par les autorités de son peuple, livré aux païens et crucifié? Toujours inspiré par l'imagination humaine à courte vue, on se représentait la figure du Messie comme un chef de guerre, triomphant de tous les ennemis d'Israël. Jamais on n'aurait pensé qu'il puisse venir dans notre monde comme un enfant, pauvre et démuni. Comment admettre qu'il sortirait de cette province méprisée, la Galilée? (Jn 7,52) Saint Paul le constate: "Les Juifs demandent des miracles (la puissance éclatante), tandis que les Grecs recherchent la sagesse (ce que la raison peut comprendre)." (1 Cor 1,22) Pour le monde qui se pense croyant, Dieu est le Tout-puissant qui domine l'univers et qui peut tout bouleverser en un instant. Il serait un Zeus, un Jupiter ou un Baal, mais infiniment plus puissant, indépendant de l'univers qu'il contrôle et dirige.

Jésus nous apprend que Dieu est tout-puissant, non pas comme une force extérieure qui écrase, mais à l'intérieur du monde, en chacun(e) de nous, par son amour. Sur sa  croix, Dieu présent dans son Fils est l'Amour qui se livre, qui se donne. Tel est le mystère de notre salut. On comprend que Jésus défende à ses disciples de révéler immédiatement ce mystère, sans précaution, car le peuple autour de lui le rejetterait comme une folie ou le déformerait selon ses préjugés.

Jean-Louis D'Aragon SJ

Tournée virtuelle