L'évangile de samedi (Lc 2, 8-12) - St Paul de la Croix, prêtre

Le monde autour de nous a changé de visage en moins de cinquante ans. Les normes rigides qui régissaient notre société se sont modifiées. Les valeurs qui stimulaient notre vie ne sont plus les mêmes. En somme, une révolution sans secousse a modifié l’ensemble de notre monde.

Luniformité dans tous les domaines s’imposait autrefois: habillement, langage, comportement et foi religieuse. À cette époque, on jugeait sévèrement celui ou celle qui ne participait pas à la messe du dimanche. Aujourd’hui c’est le fidèle qui fréquente son église le dimanche que les gens remarquent. Sa foi ne rencontre pas d’oppositions violentes, mais elle s’enlise dans ce climat de doute qu’on respire partout. Manifester sa foi, même dans des occasions banales, comme une visite de sympathie et une prière dans un salon mortuaire, exige des convictions personnelles.

Il serait exagéré de parler des chrétiens persécutés dans notre société, comme Jésus y fait allusion dans l’évangile d’aujourd’hui. Après l’Ascension du Seigneur, vers l’an 30, les chrétiens ont subi des vexations de toutes sortes : comparutions devant des juges, flagellations, emprisonnements et mises à mort. Le croyant avait le choix entre le reniement pour sauver sa vie, ou la fidélité jusqu’à la peine capitale.

De nos jours, l’opposition à la foi chrétienne n’est certainement pas aussi brutale. Elle se manifeste plutôt par un sourire narquois. On semble plaindre ces pauvres attardés, qui croient encore dans une évasion vers un au-delà. Qu’on le veuille ou non, ce sourire sceptique nous met en question ou plutôt ces moqueries nous forcent à décider face au Crucifié : cachons-nous notre communion avec Lui ou bien déclarons-nous ouvertement notre confiance en son amour ?

Pour résister et exprimer ouvertement sa foi, sans condescendance, il faut des convictions profondes. La persécution brutale provoque soit la chute, soit un sursaut d’énergie. La moquerie des sceptiques affaiblit l’espérance. Elle joue le rôle de la neige ou du sable qui entoure les roues d’un véhicule pour l’empêcher d’avancer.

Face au Crucifié

Trois annonces détaillées du mystère pascal scandent la montée du Christ vers Jérusalem. Après chaque annonce de sa passion, Jésus déclare clairement la condition pour être son disciple : "Quiconque veut me suivre doit porter chaque jour sa croix." La foi vivante insère le chrétien dans le Christ pour participer à son cheminement jusqu’à sa résurrection. Cette foi est le canal vital qui transforme le croyant à l’image de son Seigneur.

Lorsque des oppositions surgissent sur le chemin vers la résurrection, qu’elles soient violentes comme la persécution ou narquoises comme les moqueries de notre monde, le chrétien a le choix entre le reniement ou l’affirmation de sa foi au Christ. Qu’il renie son Seigneur ou qu’il dissimule sa relation avec Lui, le pécheur détruit la communion avec Celui qui lui transmet la vie. La tentation est forte à notre époque du doute, non pas de renier le Christ, mais d’enfouir aux yeux de ceux qui sourient son identité avec Lui. C’est comme si on avait honte de sa croix !

Même après avoir caché au fond de nous-mêmes le signe du Christ par crainte des moqueurs, nous pouvons espérer son pardon. Il est l’Amour, le Miséricordieux, toujours prêt à rétablir la communion avec celui qui a eu honte de Lui. Il a pardonné à Pierre, qui avait affirmé par trois fois ne pas le connaître. (Lc 22,61s) Au moment où les bourreaux le crucifient, Jésus prie son Père de leur pardonner : "Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font." (Lc 23,34) Au bandit qui l’implore timidement, Jésus lui promet : "Aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis." (Lc 23,43)

Le péché impardonnable

Coment Jésus peut-il dire que si quelqu’un blasphème l’Esprit Saint, ce péché ne lui sera jamais pardonnée? L’amour de Dieu est-il limité, ne couvrant pas le péché contre l’Esprit, qui serait impardonnable? Si Dieu n’est pas infini dans son amour, Il n’est plus Dieu.          

Si on ne voit pas de solution du côté de Dieu, on peut la découvrir du côté du pécheur. Dans les évangiles de Marc (3,29) et de Matthieu (12,31-33), la déclaration de Jésus sur le péché contre l’Esprit suit l’interprétation malicieuse des exorcismes du Christ par les docteurs et les Pharisiens: "C’est par le prince des démons qu’il chasse les démons." Au lieu d’attribuer à Dieu ces guérisons, ils les rattachent au prince du mal. La grâce et la puissance de Dieu sont, pour eux, l’œuvre du démon.

Nos actes nous suivent, ils pénètrent et demeurent en nous, dans un sens positif ou négatif. Si on perd progressivement la faculté de reconnaître Dieu dans les signes qu’Il nous présente, on devient sourd à sa parole et à son appel au bonheur. Avec les refus répétés, on ferme ses yeux et ses oreilles, quand Dieu se présente. Un muscle ou une faculté inactive pendant des années devient amorphe, sans vie. Pourquoi le pardon n’est-il plus possible ? Parce que le repentir, la conversion, cette ouverture pour accueillir le pardon est devenue impossible. Ce qui est bon est jugé comme le mal ; le mal est apprécié comme le bien. C’est la perte du jugement moral, du gouvernail pour diriger sa vie. Le navire ou l’avion sans gouvernail se précipite fatalement vers la catastrophe.

Jean-Louis D’Aragon SJ 

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